Chapitre XV LE SUPREME CONFLIT
Il serait malaisé, à qui ne s'est jamais trouvé dans une situation analogue, de se représenter ma disposition d'esprit, au moment d'entrer dans ma vie nouvelle. Tout ce qui m'était naturellement cher, je le laissais derrière moi; ce qui était devant moi me contractait d'appréhensions très vives. Non seulement, tous mes parents et mes amis étaient loin (je n'en avais pas à Londres), mais aussi tout le milieu social auquel j'étais habitué. J'avais toujours mené une libre vie au grand air, aux Indes, sans aucun élément de routine, pleine, au contraire, de changement, d'imprévu, occupé, selon mon goût, de mes recherches personnelles. Spécialement, j'avais la longue habitude de penser librement; mon esprit n'avait reçu aucune formation pour accepter le frein de l'autorité. A présent, j'entrais dans une existence de soumission monotone; j'avais à vivre, à agir, selon la règle, selon le « règlement ». Un jeune Irlandais, qui vint peu après moi au noviciat, le définissait ainsi : La cloche et l'eau bénite. Je
n'avais plus la faculté d'aller à ma guise, d'agir à ma guise, de penser à ma guise. Tout était strictement réglé. Or, l'indépendance de la pensée m'était infiniment plus que celle des mouvements : naturellement, j'aimais mieux, et beaucoup, être faillible et libre, qu'infaillible par l'obéissance. Cette indépendance sans bornes, je savais qu'elle m'était maintenant impossible : c'était fini.
Mon existence, diversifiée et riche d'expériences, de mes longues années dans l'Inde, je l'échangeais contre une morne vie dans une maison d'études, à Londres, avec, pour toute diversion, des allées et venues dans les rues. L'Inde,vers laquelle mon cœur sans cesse se tournait, que j'aimais si profondément, je devais la laisser pour des années, peut-être pour toujours. On m'avait dûment averti, en effet que,. si j'y étais renvoyé, ce pouvait être pour « enseigner l'anglais à deux enfants», et que, même cela n'était pas sûr : je pouvais ne pas y être renvoyé du tout. En toutes choses, obéissance!
Je savais aussi parfaitement que mes chères études hindoues, si captivantes pour moi, devaient être mises de côté. J'avais laissé, en Irlande, chez moi, tous mes livres hindous, certain de n'en avoir que faire au noviciat. La conception d'ensemble, si merveilleuse, sur l'univers et sur moi-même, qui s'était révélée à moi dans les Indes, je devais aussi
l'abandonner comme dénuée de valeur. Si, dans la conception nouvelle dont je n'avais que des lueurs, j'avais aperçu quelque chose de plus grandiose et de plus profond, je n'aurais eu, ce me semble, que peu ou point de peine à l'accepter, à la place de celle que je connaissais; mais, par malheur, pour ma pensée toute pénétrée d'hindouisme, il m'apparaissait que c'était exactement le contraire. On l'a dit : « Celui qui a bu du vin vieux ne goûte pas tout de suite le vin jeune; il dit que le vieux est le meilleur». Telle était mon expérience: pour mon esprit indianisé, la philosophie de l'Inde était plus profonde, plus satisfaisante, plus harmonisée à la religion de la croix. De mon point de vue, selon ma perspective, la philosophie occidentale provoquait tant de difficultés et de doutes, du côté intellectuel, que j'avais l'impression que jamais, ni moi, ni personne, n'amènerait la pensée hindoue à adopter une telle manière d'envisager les choses du temps et de l'éternité. L'Inde qui, en toute chose, s'attachait au caractère illimité et infini, n'accepterait jamais, à mon sens, cette manière précisément délimitée et définie de saisir les choses. L'Occident possédait, je le voyais parfaitement, pour l'Inde, un présent inestimable dans la foi; mais il m'apparaissait encore que l'Inde possédait, à son tour, pour l'Occident, un présent non moins précieux dans sa pensée : cette pensée
qu'il me fallait maintenant, semblait-il, sacrifier. L'esprit tout plein de ces idées, il ne fallait pas s'attendre que ma seconde retraite fût plus heureuse que la première. Elle commença le lendemain de mon arrivée au noviciat; elle dura exactement un jour et demi. D'heure en heure, la tension augmentait. Le Père qui me la donnait remarqua mon état d'esprit ; il eut la sagesse d'abandonner la tentative. « Si vous continuez de la sorte, vous allez vous faire du mal, me dit-il; vous devez laisser tout cet effort de pensée. Venez avec moi, je vais vous faire voir le plus grand vignoble de l'Angleterre ». Nous cessâmes la retraite et allâmes visiter la vigne. Ce fut en vain. L'esprit était malade, je ne pouvais arrêter l'incessant travail de la pensée, et, plus je le poursuivais, plus sombre et désespérée m'apparaissait la perspective. Au cours d'une retraite, on est beaucoup laissé à soi-même, et cette solitude me rejetait sur moi-même. La journée comportait tout un cycle de devoirs spirituels, que je n'étais pas en état d'accomplir, ni même de comprendre. Je me sentais comme entravé par l'esprit et le corps; j'errais sans but, aussi loin que possible de la maison, pendant les intervalles entre les méditations, les instructions, les réflexions, les offices, qui, pour moi, étaient tous également insolites et accablants. Ma nature recommençait à s'insurger avec horreur contre la
fixité de l'état des damnés : non point contre l'existence de l'enfer, ni contre l'éternité ou l'intensité des souffrances, mais uniquement contre l'inutilité de ces souffrances pour le réprouvé et la fixité de son état, qui lui interdisait de se retourner vers le Dieu qu'il avait offensé. Le purgatoire ne me faisait nullement difficulté, dût-il durer des milliers d'années ou même, jusqu'à la fin du monde, des âges sans nombre. Et pourtant, pour un protestant revenant dans le sein de l'Église, c'est le purgatoire, et non l'enfer, qui aurait dû faire obstacle. Ce que j'avais acquis venait de l'Inde : il y a, selon la philosophie hindoue, deux états, l'un d'une durée sans fin; l'autre éternel. Toutes choses étaient primitivement dans le premier état (celui de séparation de Dieu) et aussi longtemps qu'elles ne s'orientaient pas vers Dieu, de tout leur cœur, elles demeuraient en cet état; si donc elles ne le faisaient jamais, elles y pouvaient demeurer éternellement, plus haut ou plus bas, selon leurs actes, en forme d'homme, d'animal, d'insecte, dans les diverses demeures du « monde » ; mais aussitôt qu'elles en avaient la chance (et ce ne pouvait être qu'à l'état d'homme ou d'être plus élevé encore) et qu'elles saisisaient cette chance, pour se tourner de tout leur cœur vers Dieu seul, instanténement, le cours de leur vie s'arrêtait et elles passaient à un état supérieur
d'absorption, dans la connaissance et l'amour de Dieij., ne faisant qu'un avec lui pour toujours. Dans l'hypothèse contraire, elles continuaient sans fin le cours de leur existence, à travers le monde changeant, conformément à leurs œuvres diverses, en qualité d'homme, d'ange, de diable, d'animal, de végétal, de minéral (i).
En réalité, ce n'était aucun article de la foi qui causait mon trouble. Je ne m'avançais qu'avec la seule raison. C'est ce qui, des années après, faisait dire à un mien ami, prêtre catholique :« Il se peut que tout ce que vous avez alors perdu vous soit
(i) Par la suite, un ami m'expliqua qu'il y a, en principe, beaucoup moins d'opposition entre les conceptions hindoue et catholique de l'enfer qu'il ne me paraissait en mes heures de ténèbres. Hindous et catholiques tiennent également que, si une volonté est obstinée dans le péché, elle doit souffrir éternellement. La question de fait — fixité dans le mal (comme dans le bien) après la mort — reste ouverte pour l'Hindou ; elle est résolue positivement par le catholique. Une fois de plus, la révélation intervient pour trancher quelle branche, de l'alternative philosophiquement possible, prend place dans la réalité. " Pourquoi opposer philosophie à révélation? Vous parlez, me disait cet ami, de l'inutilité de la peine pour le damné ; mais que dites-vous de Dieu ? Il y eut un temps où Dieu, en dépit de l'obstination de l'homme, était à son service ; où lui, l'infini, essavait de le prendre " comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes" ; et l'homme ne voulait pas ; il ne veut pas, à jamai> : Dieu doit-il encore être à son service ? Le temps n'est-il pas arrivé où parler de l'utilité de l'homme n'est plus qu'un blasphème ; où le domaine souverain de Dieu doit être reconnu ; oii tout genou duit fléchir dans la peine, s'il ne le fait dans la joie ? Dieu seul est-il s.m^ droits ? Souvenez- vous que Dieu est Dieu, et vous saurez que le péché est le péché, et vous vous étonnerez que l'enfer ne soit que l'enfer."
rendu un jour ». Mais, à ce moment, pareille pensée ne me traversa pas même l'esprit. Tout était pure amertume. J'étais incapable de suivre ou de comprendre n'importe quoi. Il me semblait que j'étais invité à renoncer, pour une plus étroite, à une conception plus large de la conduite de Dieu sur l'homme; pour une vue satisfaisante, à une autre qui l'était moins. Mais je me trouvais en grande ignorance; je n'étais pas capable de juger.
De même que, dans certains morceaux d'orgue des grands maîtres, une note grave court à travers tout, si grave et si continue que c'est à peine si on la perçoit distinctement, alors que toute la musique, dans les jeux les plus légers des notes aiguës, en est secrètement influencée : de même, tandis que j'avais, tout le temps, l'impression que c'était à la vérité que j'étais invité à renoncer, la vague conscience persistait que ce qu'il m'était demandé d'abandonner, c'était moi-même. J'étais, en effet, obscurément conscient que ce n'était pas la vérité elle-même qui était en cause, mais bien la manière de l'envisager. J'avais un point de vue, ouvrant sur une perspective : il m'était proposé de changer de l'un et de l'autre. Ce changement n'impliquait point de destruction du palais de vérité, mais seulement, du palais, vu de mon point à moi et dans ma perspective à moi. Je percevais, en outre, confusé-
ment que l'amertume de la coupe qui m'était présentée provenait, pour une grande part, de l'abandon que j'avais à faire de mon espoir d'exécuter une œuvre considérable pour le bien de l'Inde, une œuvre que nul autre n'aurait pu faire. Bien des années auparavant, un jour, aux Indes, un de mes catéchistes, garçon réfléchi, causait avec moi du but des différents missionnaires; il me demanda quel était le mien; je lui répondis de telle manière qu'il me dit: « Je saisis; ce que vous voulez devenir, c'est évêque des évêques ». Il ne parlait guère bien l'anglais : ce qu'il voulait dire était clair cependant: je désirais réformer les missions et le travail des missions.
Ce qui m'éclaira le plus sur la question, ce fut de la voir finalement se ramener à ce point: « Suis-je tout, ou si je ne suis presque rien ? » Si j'étais tout devant Dieu, maintenant, je pouvais ne pas courber mon intelligence; mais si je n'étais que comme rien devant l'Éternel, je pouvais bien abandonner mon point de vue. La question revenait donc à ceci: « Suis-je une divinité ? » A la fin, il n'y avait plus de moyen terme entre le catholicisme et le panthéisme. Ou bien Jésus-Christ était le Fils de Dieu, ou bien je l'étais moi-même avec toute l'humanité. Où était la vérité, je n'étais pas capable de le voir par la seule raison sans aide. Ce que j'étais à même de nette-
ment voir, c'est que, si j'acceptais la seconde hypothèse, je devais renoncer à la foi et perdre le Fils de Dieu par qui je vivais alors. Et, par dessus toute cette confusion de pensée, émergeant d'elle, comme un roc isolé battu sans fin par les vagues, se dressait l'amour de Jésus. S'il s'était trompé sur ce qu'il était, quel qu'ait été son caractère, quelle qu'ait été son œuvre, il est perdu, et tous ceux qui ont eu confiance en lui sont perdus de même. La réponse jaillissait de mon cœur. Plutôt perdu avec Jésus que sauvé sans lui! Et en moi quelque chose murmurait : « Mais alors, l'Inde, qui, tout comme toimême, est engagée dans l 'affaire ? »Et dans mon cœur je répondais : « Plutôt infidèle à l'Inde, si c'est là une infidélité ! Qu'ai-je à lui donner en dehors de Jésus ? »
Il semblera étrange à des catholiques et même à ceux qui, hors de l'Église catholique romaine, croient en Jésus que, de pareilles idées pussent s'élever dans l'esprit d'un homme qui eût quelque amour pour Jésus; ou qu'il y eût tant à souffrir pour un homme qui voyait clairement, que se soumettre à l'Église catholique romaine, c'était s'identifier avec le Christ. Ces personnes ne réfléchissent pas à la force de la tentation pour obscurcir l'âme, comme Jésus la connaissait quand il nous apprenait à dire : « Ne nous induisez pas en tentation ».
La lutte pour triompher de moi-même fut si âpre, pendant ces jours que mon caractère, en parut tout changé. Naturellement ardent, j'étais classé par mes compagnons parmi les apathiques; ma santé même fut atteinte et j'eus des crachements de sang. Mais la grâce de Jésus-Christ me tenait trop fortement pour l'abandonner. Advienne que pourra, je ne pouvais seulement imaginer la vie sans lui. A la fin, ce furent mes supérieurs qui cédèrent. Voici comment cela se fit.
Environ quinze jours après mon arrivée au noviciat, un de mes compagnons attira mon attention, à la chapelle, sur un passage de Wiseman ou de Faber, où il était dit que les âmes aspiraient ardemment à aimer Dieu, mais qu'il ne voulait plus leur en laisser le pouvoir ou quelque chose dans ce sens, (i) « Est-ce donc là le Dieu que je vais adorer ? » Tel fut le cri douloureux qui me fut arraché. J'allai trouver, dans une sorte d'agonie, un de mes supérieurs. Je me jetai à genoux devant lui. Il ne comprit qu'assez confusément la lutte
(i) C était, évidemment une erreur absolue. Les âmes, dans l'enfer, n'aspirent pas à aimer Dieu. Elles l'aiment en ce sens que, comme toutes les créatures, elles tendent naturellement vers lui. Mais elles aspirent à le haïr. Et, précisément, c'est cette contradiction violente entre la tendance naturelle de l'âme à aimer Dieu et cette volonté de le haïr qui tire l'âme en sens contraire et constitue la peine du dam.
qui se poursuivait en moi. Il me répondit que Faber, ou l'auteur en question, avait écrit quelques étranges choses ; et que, lui, pour son compte, ne tenait nullement cette doctrine. Il ajouta que. si j'étais dans un état d'esprit plus calme, il me prierait de mettre par écrit mes difficultés. Mais, dans les conditions présentes, il me conseillait d'aller à la chapelle et de réciter le credo en simplicité de foi. Il conclut en m'exhortant a ne pas me laisser absorber par mes misères personnelles. Ce n'étaient pas mes misères personnelles qui m'occupaient tant : je souffrais de me sentir arraché de la foi par l'apparente impossibilité de la reconnaître vraie. L'entrevue se termina donc sans avoir rien dissipé des ténèbres antérieures.
Il y a, dans le quartier des novices, une belle statue deXotre-Dame,en présence de laquelle nous avions coutume de nous mettre à genoux et de dire quelques mots de prière et de gratitude avant d'aller nous coucher. Trois jours après les événements que je viens de rapporter, j'étais, le matin, à genoux, seul, devant elle, dans la même absolue désolation. Comme j'étais là, soudain, il se produisit comme un soulèvement de la lourde chappe, une éclaircie dans l'ombre accablante, l'impression que tout peut-être n'était pas encore perdu, que le soleil, qui s'était couché dans une telle ténèbre, pouvait se
lever de nouveau. Ce ne fut point une illumination merveilleuse, un brusque passage de l'ombre à la lumière, un renversement violent de mes sentiments: rien de plus qu'un dégagement de la respiration, un murmure soupiré, un rayon d'espoir. Le soulagement n'en fut pas moins extraordinaire. Je me levai, j'allai dans le jardin, je me mis à l'arpenter en réfléchissant sur ce qui venait de se passer. L'espérance avait lui; je sentais que la crise était en train de se dénouer. Quelques minutes après, je retournai à ma chambre, où je venais à peine de m 'asseoir, quand un novice vint me dire: « Le P. G. désire vous voir ». Je devinai ce qui allait se passer. En me levant pour obtempérer, je jetai mon cœur à Dieu, comme on le fait quand on a conscience d'avoir fait ce que l'on pouvait et de n'avoir pas été à même de faire autrement qu'on n'a fait: on lui remet alors le résultat : « Mon Dieu, quoi qu'il arrive de moi, je suis prêt; je ne pouvais agir d'une autre manière ».
L'entrevue fut brève. Le P. G., me montrant une chaise, me pria de m 'asseoir; puis il me dit: « M.Wallace, y a-t-il en Angleterre un foyer où il vous soit loisible de vous rendre ? » Je compris son idée et répondis avec calme : « Non, tous mes parents sont en Irlande ». Il y eut une pause d'un moment; je repris : « Si vous m'aviez demandé cela hier, je ne
sais ce que j'aurais répondu; mais, depuis, quelque chose s'est produit, que je crois devoir vous dire ». Alors, en toute simplicité, je lui contai ce qui était arrivé. Toute son attitude changea. Au lieu de la froide réserve qu'il avait eue d'abord en me parlant, il s'ouvrit, il devint vraiment cordial ; il me dit : « Ah! s'il en est ainsi, persévérez à tout prix, et voyez si vous pouvez tenir. J'avais perdu tout espoir que vous fussiez capable d'en porter davantage ». Il me demanda depuis combien de temps j'étais catholique. Je répondis : « Il n'y a pas encore des jours bien nombreux : environ un mois ». Cela le satisfit et il ajouta : « Cela explique bien des choses ». Quelques paroles encourageantes, et il me congédia.
Le combat était fini. Il avait duré, en tout, moins d'un an, dont les trois derniers mois seulement avaient marqué l'état aigu. Les six derniers jours seuls avaient été noires ténèbres. Il fut si rude, cependant, si rude, que, même des supérieurs pleins d'expérience fléchirent, à ce qu'ils constataient, et désespérèrent de moi. Mon cas n'était, en effet, pas ordinaire.
Je passais brusquement de l'extrémité la plus avancée de l'évangélisme, à la Compagnie de Jésus, le cœur même du catholicisme romain; du jugement propre dans son absolue indépendance, à l'autorité
dans sa forme la plus accentuée; de la pensée orientale, à Vextrème de la pensée occidentale; de la position de supérieur de mission, chargé de diriger les autres, à la soumission universelle dans les plus humbles fonctions. A peine y avait-il un point de commun entre ces deux vies qui se succédaient si vite.
Je n'étais pas non plus comme ceux qui viennent à l'Église catholique, les mains vides et l'esprit libre, parce qu'ils ont reconnu que, en dehors d'elle, il n'y a rien. J'étais, moi, saturé, en ce temps-là, de le pensée hindoue, qui donnait satisfaction à mes besoins intellectuels et du «Sanatana Dharma» qui donnait satisfaction à mes exigences spirituelles; mais j'avais une foi sincère dans le Fils de Dieu, vers qui tout mon être, qu'il fût hindou ou chrétien, aspirait. Je venais plutôt pour m'assurer de garder ce que j'avais que pour acquérir du nouveau. D'une seule traite, j'allais d'un pôle à l'autre: le changement était presque trop brusque et trop grand. Je ne fus soutenu, je ne fus fortifié que par la force immense qui a dit : « Mon Père est plus grand que moi, et personne ne peut dégager des mains de mon Père ». C'était la « onzième heure » ; mais ce n'était point trop tard, et j'ai le droit de penser que l'aide me vint par l'entremise de Celle, par qui Dieu donna Jésus au monde et à moi-même.
La lutte était finie. Tout ce à quoi je tenais dans le monde, tout ce que j'étais, aussi bien que tout ce que j'avais, était aux pieds de Jésus. Petite ou grande, il ne restait aucune chose à moi, que je n'eusse abandonnée quand j'avais abandonné l'Inde avec tout ce que j'avais retiré d'elle et tout ce que j'espérais pour elle. Ce que je déposais ainsi pouvait m'être remis d'une manière nouvelle, mais, dans l'acte de renoncement, je n'y pensai même point. La pensée ne m'en revint pas même lorsque je me dis en moi-même: « Plutôt infidèle à l'Inde, si c'est là une infidélité ». Il n'y avait plus rien à offrir et tout le rêve de ma vie gisait, comme dénué de toute valeur. Dieu, qui ne se souciait point du rêve, apprécia la renonciation consentie pour lui et agréa le sacrifice.
La lutte était finie et, avec la grâce de Dieu, j'étais vainqueur. Mais cette victoire ne menait pas à une glorification ; elle inspirait l'humilité. Quand je regardais en arrière, en voyant combien dure avait été la bataille, combien j'avais désespérément résisté, comme il s'en était fallu de peu que je ne fusse vaincu, il n'y avait lieu que de m'humilier. Je devais bien reconnaître combien faible, après tout, avait été cette foi qui chancelait jusque dans sa base, quand la foi d'un enfant aurait aisément triomphé; combien tiède était encore cet amour qui se tenait
si difficilement à son objet; combien précaire, cette force presque emportée par la poussée de vagues que d'autres avaient brisées avec une facilité joyeuse. Je me rendais compte aussi, en allant plus au fond, que, pendant ces années de séjour aux Indes, il devait y avoir eu, sans que je m'en fusse seulement douté, un éloignement progressif de mon âme qui poursuivait, s'écartant du Christ, les profondeurs et les subtilités intellectuelles. C'était là, je le voyais maintenant, une défection partielle, qui avait eu pour châtiment la rudesse du combat que j'avais dû subir. Par la grâce de Dieu, et aussi, je crois, en faveur des prières catholiques qui, tant d'années auparavant, étaient montées à Dieu de lèvres ferventes, la défection ne s'était pas accomplie; mais elle s'était assez avancée pour me valoir cette terrible lutte, qui n'aurait pas dû s'imposer et d'où je ne sortis vainqueur que par une intervention d'enhaut.
Depuis lors, j'eus à souffrir, comme tout le monde; j'eus à endurer et à apprendre; mais jamais je n'eus à combattre pour la foi elle-même le dur combat dans les ténèbres. Depuis la crise, les choses allèrent s'améliorant. Qui est par terre ne tombe pas. A présent que je n'avais plus au monde rien à quoi tenir, rien dont j'eusse à craindre la perte, je pouvais prendre plus simplement les choses et me mettre
à la tâche de m'adapter à mon milieu et de suivre le chemin nouveau, marqué devant moi.il n'y eut plus de difficulté nouvelle. Toutes les épreuves diverses, usitées dans les instituts religieux pour reconnaître l'obéissance et la fidélité des novices et s'assurer de leur humilité, n'eurent pour moi rien d'onéreux. Le seul acte d'humilité que j'aie eu jamais à faire dans ma vie, ce fut, lorsque je me posai la question de savoir qui j'étais, de répondre, comme, jadis, l'avait fait le Baptiste : « Je ne suis pas le Christ ». Il s'ensuivait de là, selon le sens le plus haut et le seul vrai, que je n'étais à peu près rien. Aussi, toutes les autres épreuves d'humilité, si dures pour les autres quand ils entrent en religion, ne me coûtèrent absolument rien.
Bien des années ont passé depuis lors. Elles ne m'ont pas apporté de lumières nouvelles sur ce que j'avais vu dans la clarté du plein midi; mais chaque année a confirmé la vérité ancienne. L'Église qui prétend à l'infaillibilité conformément à la promesse du Christ, qui parle en son nom, comme ayant autorité, est la seule vraie Église de Jésus-Christ, Fils de Dieu. Au vu et au su de tous, la seule Église qui fait valoir cette prétention et qui parle en conséquence est l'Église catholique romaine. Il est vrai que « la porte est étroite par où l'on y entre » et que, « si l'on ne renonce pas à tout ce que l'on a, si l'on
ne se fait pas petit comme un enfant », on n'y peut passer; mais cette humilité totale, ce n'est pas arbitrairement qu'elle l'exige : elle est nécessaire de par la nature même des choses. Dieu est infini; il est donc trop grand pour partager le cœur avec un autre, pour y habiter avec aucune forme de l'égoisme.il faut, par conséquent, que l'Église catholique réclame le renoncement de toutes choses et l'abandon du jugement propre. Elle doit le faire parce qu'elle est la vraie Église de Dieu; parce qu'elle offre de sauver, entièrement et définitivement, du monde et de soi-même, au fond du cœur; et non point parce qu'elle est avide de pouvoir, ou ambitieuse, ou désireuse d'imposer de haut sa volonté. Si elle n'exigeait pas cette soumission, elle ne pourrait sauver personne, ni glorifier Dieu comme il doit l'être et comme, seul, il le peut être. Réclamant tout, elle donne tout; et ce tout, qu'elle enlève, n'est que la vide illusion du moi trompeur: ce qu'elle donne est la souveraine Réalité.
Si, hors de l'Église, quelqu'un se scandalisait, faute de réflexion, de la résistance à ses revendications, dont ces pages gardent l'aveu, je lui demanderais de considérer avec soin les points suivants:
I. La lutte procéda de la résistance du moi. Si le christianisme renferme quelque vérité, le moi doit être entièrement renoncé. « Si quelqu'un veut se
renoncer, qu'il me suive ». Et encore : « A moins que quelqu'un ne renonce... même à sa propre vie, il ne peut être mon disciple ». S'il y avait matière à scandale, on la trouverait dans cette puissance du moi dans mon cœur : j'avoue qu'elle était grande. Si vous reprochez à l'Église de se faire infaillible, plaignez-vous d'abord de Jésus-Christ « se faisant le Fils unique de Dieu », ainsi que ses ennemis le lui reprochaient avec indignation. Le christianisme, au temps de Jésus, consistait à écouter parler un homme et à entendre dans sa voix la voix de Dieu. Aujourd'hui, il consiste à entendre le Christ parler par la voix de l'Église. Dans l'un et l'autre cas, il s'agit d'écouter et d'obéir en acceptant l'infaillibilité. II. Pour qui réclame la religion de Jésus et non des opinions purement humaines, la question souverainement importante sera toujours : « L'Église catholique romaine a-t-elle réellement le droit, auquel elle prétend, de parler au nom de Jésus ?» — et non pas la question : « Que pense un tel ou un tel de la vérité de sa doctrine ou de la bonté de sa morale ? » La seule chose qui soit donc tout à fait importante, concernant le jugement des autres sur elle, c'est de savoir s'ils jugent qu'elle parle réellement au nom de Jésus-Christ et a le droit de le faire, et non pas s'ils pensent que toutes ses doctrines sont saines et ses pratiques inattaquables. Que votre
voisin estime que la doctrine de l'Église catholique romaine est saine et ses pratiques admirables, qu'est-ce là pour vous, si vous tenez à savoir ce que le Christ a enseigné et ce dont il est, Lui, responsable? Mais si votre voisin juge que l'Eglise possède le droit qu'elle revendique de parler au nom de Jésus-Christ et si, pour cette raison, il lui soumet son propre jugement, tout jugement de cette sorte et toute soumission de cette portée apportent à votre foi une force nouvelle. Dans ce cas, en effet, vous possédez non seulement le jugement d'un esprit (qui vaut ce qu'il vaut); mais, et c'est beaucoup plus, le témoignage d'une âme qui se rend au nom de Jésus. Ce témoignage, aux yeux de la foi, a plus de valeur, en effet, que le verdict favorable du genre humain tout entier, sur la valeur de la doctrine et de la pratique catholiques, (i)
(i) Des millions d'hommes, siégeant pour juger, par les lumières de leur intelligence, les doctrines d'une Eglise, et les tenant saines et bienfaisantes, ne font pas preuve en sa faveur, aux yeux de lu foi en Jésus-Christ. Ces millions d'hommes peuvent être dans l'erreur, tandis qu'un seul homme peut être dans la vérité. Supposez, maintenant, qu'un homme isolé renonce à son intelligence ^qui le dirigeait bien) pour suivre l'Eglise (qui le dirige mal) et que cet homme agisse ainsi parce que l'Eglise lui adresse son appcl.au nom de Jésus et avec l'autorité de Jésus : que dirons-nous ? La simplicité de la foi mène à la destruction ; le salut, c'est de se rire de ces exigences produites au nom de Jésus et de suivre son intelligence d'homme. Ceux qui usent de leur propre intelligence et ferment leurs oreilles au nom de Jésus se sauveront : ceux qui ne s'appuient pas sur leur propre sens mais sur l'aveugle foi, motivée par un appel au nom de Jésus se, perdront ? Si l'on admet cela, que devient la loi en Jésus ?