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Chapitre III DANS LES ORDRES ANGLICANS

Quelques années passèrent. Sans arrangements bien précis, il fut convenu que j'entrerais dans le ministère de l'Église anglicane. C'était parfaitement en harmonie avec mes désirs : en réalité, jamais l'idée d'aucune autre carrière ne me vint à la pensée. Je me sentais irrésistiblement porté au sacerdoce. En conséquence, mon père m'envoya, a vingt ans, à l'université. Malgré la longue interruption de mes études, je m'en tirai bien au Collège : je fus premier de ma classe pendant tout le cours de quatre années et, à la fin, j'obtins encore la première place à l'examen pour le grade. En même temps, j'achevai le cours de deux années à l'école de théologie de l'université et reçus le « témoignage ». Il fallait, en passant, signaler ces faits, car bien des gens tentent de se débarrasser des remarquables conversions de notre temps en les attribuant à un défaut « de culture libérale » ou à un défaut « de saine formation théologique » chez ceux qui abandonnent le Jugement propre pour l'Autorité. On ne pourra invoquer

pour mon cas la seconde excuse car je fis mes études sous la direction du Docteur S., Prévôt de l'Université, théologien de marque en son temps, dont on peut dire que sa « spécialité » fut la « controverse catholique-romaine ».

Pendant ces mêmes années, je saisis l'occasion d'étudier les sciences modernes; je m'appliquai spécialement aux œuvres d'auteurs tels que Darwin, Huxley, Tyndall. Au premier contact, je ne fus pas sans être déconcerté quelque peu par les opinions que j'y trouvai sur l'origine des espèces et particulièrement sur l'origine et l'ancienneté de l'homme ; mais, à la réflexion, je vis que, quelque forme d'activité que Dieu eût choisie dans la création, fût-ce du corps même de l'homme, le christianisme et la foi en la divinité de Jésus n'en pouvaient être affectés. En accordant même que tous ces savants fussent unanimes sur l'évolution du monde et de l'espèce humaine, il n'en résultait que ce que Charles Kingsley avait dit depuis longtemps : cela prouvait seulement que Dieu était encore plus grand que nos ancêtres ne l'eussent rêvé, puisqu'il était capable non seulement de faire l'homme mais de faire que l'homme se fît lui-même. A cette époque, la prévention était forte, dans les milieux évangéliques, contre ces savants et leurs idées qui révolutionnaient la science de la nature, mais jamais

mon père ne l'avait partagée et, en cela, je marchais sur ses traces. Ainsi donc j'étudiai consciencieusement leurs ouvrages et m'y instruisis beaucoup. Dans le domaine, s'entend, qui était le leur, à savoir la science, car, lorsqu'ils le quittaient pour asssumer le rôle de docteurs religieux (ce qu'il faut dire, à leur honneur, qu'ils faisaient rarement) je les quittais à mon tour. Je n'avais qu'à me dire que, dans ce département, ils cessaient d'être des « spécialistes ». Une autre branche que j'étudiai alors avec soin fut la « Haute Critique », si fort en vogue à ce temps précis. Là encore, je rencontrais les mêmes préventions très vives contre les vues nouvelles et, à première apparence, révolutionnaires, exposées au sujet de la sainte Écriture. Je n'en voyais pas de raison. Cheyne, Driver, d'autres encore sortaient alors du rang, disséquant l'Ancien Testament, contestant, ici, l'exactitude historique, là, l'unité d'auteur, plus loin, l'authenticité. Tout cela me paraissait très captivant, mais je ne saisissais point comment cela pouvait intéresser ma foi dans un sens ou dans l'autre. « Admettons, pensais-je, que le Pentateuque ait été composé selon la méthode que nous connaissons de nos jours, celle de « colle et ciseaux »; que Job se trouve être un drame religieux et Esther une parabole historique; que l'Ecclésiaste n'ait point été écrit par Salomon, mais bien par quelque autre

qui mit les paroles sur ses lèvres : qu'est-ce que tout cela peut bien avoir à faire avec l'incarnation du Fils de Dieu et la foi en Lui ? » Peut-être n'était-ce pas une position fort logique pour un protestant qui fonde sa religion sur la Bible et sur elle seule, mais, pour lors, cette inconséquence ne me frappait point.

Dans l'année qui suivit l'obtention de mon grade à l'Université, je quittai la maison pour recevoir, en Angleterre, l'ordination en vue d'une paroisse dans les Midlands. Je me conformai en cela à l'avis d'un oncle, recteur d'une grande paroisse rurale en Irlande, car mon père, qui avait toujours été opposé au projet d'accepter de l'occupation en Angleterre, était mort pendant mon séjour au Collège. Il pensait, en effet, — et l'événement lui donna raison — que ma santé ne résisterait pas à la tâche. J'étais alors dans ma vingt-quatrième année, plein de zèle et d'espoir, mais dénué de toute expérience. Il y avait environ vingt-quatre candidats à l'ordination. Nous reçûmes une préparation soignée du Docteur G., alors Archidiacre, qui nous donna une retraite excellente. Après trois ou quatre jours, nous fûmes présentés à l'Évêque pour l'examen. Ce fut facile. Quelques jours après, eut lieu l'ordination. La cérémonie fut splendide et émouvante; la grande cathédrale était bondée; le « service » fut impressionnant.

Quant au profit pour moi, j'en retirai tout ce que j'en attendais et — -je le sais maintenant — tout ce que ce rite pouvait me donner : le droit d'endosser une soutane, puis un surplis, de me rendre au lutrin pour lire les prières et de monter en chaire pour un sermon. Si j'ajoute que, à partir de ce moment, j'inscrivis « Rev. » devant mon nom au lieu de «Esq.» après, j'aurai correctement exprimé la totalité de la différence produite en moi par les Ordres anglicans, selon que je le pensais alors et que je le sais maintenant.

Un incident mérite d'être noté : il montre la différence de conception religieuse qui séparait les candidats ultra-évangélistes irlandais de leurs compagnons d'ordination anglais. Je me promenais, un soir, le long de l'eau, avec l'un de ces derniers ; je fis une allusion à la Réforme et à ses gloires ; quelle ne fut pas ma surprise d'entendre cette réponse : « Oh! vous savez, la Réforme fut une erreur! » Passablement étonné, je ne sus que demander : « Ah! et à quoi rime alors notre présence ici ? » Bien des années après, je me rappelai le fait, un jour que, visitant mon Curé d'alors, je l'entendis qui me confiait, en y insistant : « Si j'avais un fils, je ne l'appliquerais pas maintenant au ministère : il y a nombre de jeunes pasteurs tout proches de Rome ». Il ne se doutait pas que son interlocuteur était de ceux-là !

Cependant, le jour de mon ordination marqua une époque dans ma vie : de ce jour, elle s'assombrit. Sans aucun doute c'était là l'effet du grand et brusque changement de ses conditions : pour la première fois, je me trouvais isolé parmi des étrangers, vivant seul dans un petit appartement, en ville, au lieu d'être, parmi les miens, maître d'une ample demeure à la campagne; mais, bien plus encore, c'était l'effet de l'œuvre que j'avais à entreprendre : elle m'apparaissait impossible grâce à l'erreur que je commis, au départ même, sur sa grandeur, et à l'ignorance où j'étais de mon insignifiance personnelle pour l'accomplir ; cette faute de jugement sur l'immensité de l'ouvrage et sur mes ressources devait, en effet, m'inspirer des espoirs sans cesse déçus et, par conséquent, me laisser l'impression de permanente impuissance et d'insuccès constants. Et, vu les conditions, même si j'avais été parfaitement préparé à l'entreprendre— et il s'en fallait! — l'œuvre était, en réalité, impossible. La paroisse à laquelle j'étais attaché comptait environ quatre mille anglicans, et le Curé me priait de me consacrer spécialement aux quartiers pauvres.

Il y avait énormément à faire, car l'ignorance, l'indifférence et l'athéisme pratique traînaient partout. J'aurais à peine cru qu'il pût y avoir si peu de religion dans un pays chrétien. Et comment aborder

un pareil état de choses ? L'œuvre eût épuisé les forces même d'un prêtre expérimenté, muni de toutes les ressources spirituelles que le Christ a livrées pour l'accomplir. Que dire d'un jeune pasteur qui, non seulement, n'avait reçu aucune formation appropriée, mais était dépourvu de la connaissance du monde et des hommes et d'expérience pour traiter les pécheurs ? Que dire d'un pasteur qui, non seulement, ne disposait pas des ressources fournies par le Christ, mais qui devait à l'enseignement qu'il avait reçu de les nier, de les combattre partout où il en rencontrerait l'exigence ? Sans me rendre compte de l'état vrai des choses, je me trouvais dans le cas impossible des Israélites recevant l'ordre de faire des briques sans paille ; bien pis, j'avais sur eux l'infériorité d'être incapable d'en faire même avec de la paille! Devant l'ouvrage j'étais sans outils. Une école dominicale de mission, tenue à une heure telle que je ne pouvais y être que quelques minutes ; une courte leçon par semaine, sur la Bible, leçon maintenue avec difficulté; les «services» du dimanche, les visites à domicile : tels étaient mes moyens d'action sur mes pauvres en vue de leur amélioration morale et religieuse. L'office dominical ne pouvait guère avoir d'efficacité : ceux que je souhaitais surtout atteindre ne venaient que peu ou point du tout à l'église, et, de ceux qui venaient, bien peu appor-

taient un esprit de docilité obéissante. Pouvait-on s'en étonner dans ces conditions ?

Restait l'autre moyen : la visite à domicile. Je tâchai fidèlement d'en user ; mais c'était chose démoralisante. D'une maison à l'autre, d'une boutique à une autre boutique, impossible d'aborder la question religieuse et, si j'v parvenais, je n'en tirais rien. J'avais l'impression d'un homme qui, sans être invité, s'impose à des gens qui n'ont que faire de lui. Il n'était pas malaisé au Vicaire de gagner personnellement la bienveillance de tous et l'affection de quelques-uns, mais là s'arrêtait son pouvoir. Car il ne possédait pas de pouvoir spirituel proprement dit, ni d'autorité, et personne ne croyait qu'il en possédât. Le travail était donc terriblement pénible et, en même temps, terriblement stérile. Ce n'était pas la lassitude due à la dureté du combat et à la force de l'ennemi : on eût alors connu quelque chose de « cette âpre joie que des ennemis goûtent par des guerriers qui sont dignes de leurs armes » ; non, mais l'ennemi était invisible, insaisissable : impossible de l'aborder. Partout l'indifférence et l'infidélité et nul point où l'atteindre. L'esprit du monde, l'égoïsme minaient la vie de tous et je ne savais où les rencontrer. Le péché abondait et j'ignorais comment le combattre : d'ordinaire il se tenait assez loin pour échapper à mon regard. Car jamais per-

sonne ne rêva de solliciter une direction de conscience, moins encore de confesser ses fautes à un pasteur; personne même ne s'avisa jamais de demander la bénédiction du prêtre sur sa maison, sur son travail, sur ses enfants, sur rien qui fût à lui. La faute n'en était pas plus au peuple qu'à ses pasteurs : elle était au principe même de jugement propre, sur lequel s'appuyaient également les pasteurs et les paroissiens et qui excluait aussi bien l'autorité spirituelle d'un côté que, de l'autre, la foi divine.

Mais ce fut surtout dans la chambre des malades que je me vis aux abois. Je pouvais bien, évidemment, ouvrir la Bible et lire un passage choisi, ajouter, selon mes moyens, le commentaire le mieux approprié; je pouvais offrir de réciter une prière au pied du lit (et parfois cela même n'allait pas sans peine); mais l'impression s'imposait qu'il n'y avait nulle prise pour une action réelle, nul pouvoir de provoquer la foi, d'inspirer la charité. Ce sentiment d'impuissance et d'inutilité était terrible. Je quittais une maison après l'autre avec la sensation de n'avoir rien fait. Après des heures données à cette besogne, je laissais la ville derrière moi, je descendais jusqu'au vieux pont vers ses confins, et là, dans l'ombre et le silence de la nuit, je me demandais quel pouvait bien être le sens de tout cela.

Et c'était une immense et croissante tristesse.

Un fait se produisit alors qui montre la difficulté de faire quoi que ce fût pour le bien de ce peuple.

Il y avait dans la paroisse une maison où vivaient deux femmes d'assez mauvaise réputation, la mère et une fille déjà grande. J'avais fait mon possible pour les détourner de leur triste voie, mais sans le moindre succès, malgré le plaisir que leur causaient mes visites. Obligé par raison de santé de quitter la paroisse pour trois mois, j'allai les voir avant de partir. A ma grande surprise, je les trouvai dans un état de vive admiration pour l'Armée du Salut qui venait de paraître dans la ville : elles étaient prêtes à tout faire et à aller partout pour «l'Armée », comme elles disaient. Je leur dis : « Bon! puisque vous avez trouvé une chose qui vous va tout à fait, soyez maintenant fidèles à l'Armée du Salut et tirez-en tout le profit possible. Faites bien ce qu'on vous dit et j'espère qu'il y aura du changement ». En les quittant, je me dis: « Tiens, je verrai ce qu'il sortira de là. Moi, j'ai entièrement échoué. L'Armée du Salut réussirat-elle ?» A mon retour, je saisis la première occasion d'aller revoir ces gens. Ma visite les charma. « Eh bien, dis-je, où en êtes-vous avec l'Armée du Salut ? A ma grande surprise, la mère répondit en mots brefs : « M'occupe plus de l'Armée. L'Église me suffit ». o Tiens, dit la fille, mais elle ne va pas à l'église . Intrigué par ce brusque refroidissement

d'un si bel enthousiasme, je m'arrêtai à la Cure, en passant, et interrogeai le Curé sur cette histoire. « Oh! dit-il, il y a beau temps que le tambour les en a mises hors ».

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