‹ De l'évangélisme au catholicisme par la route des IndesChapitre 5 sur 23 · Chapitre IV PREMIER CONTACT CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

Chapitre IV PREMIER CONTACT CATHOLIQUE

En moins d'un an, ma santé s'était entièrement délabrée. Je me démis de ma paroisse et regagnai l'Irlande. Peu de mois après, le repos m'avait rétabli suffisamment pour me rendre capable de chercher du travail. Je me rendis au bord de la mer, dans une paroisse du Nord de l'Irlande. C'est là que, pour la première fois, je fus en contact avec des catholiques. Rencontrant par hasard un agent de l'endroit peu de temps après mon arrivée, je lui parlai de logement. Il me recommanda une certaine dame C, veuve d'un capitaine de vaisseau, qui vivait, avec une fille adulte, dans la rue de la ville qui bordait la mer. Il ajouta qu'elles étaient catholiques, mais que, si je passais là-dessus, je me trouverais là très bien. Je m'y rendis aussitôt. Ces gens me parurent très bien, d'allure paisible, et l'appartement me satisfit pleinement. Comme leur religion ne m'intéressait dans aucun sens, je conclus sur l'heure un arrangement avec elles et, la même semaine, je m'établis à demeure. Je n'aurais pu

mieux tomber. C'était une petite maison commode, le long du rivage de la mer, tranquille et saine, et l'on eut pour moi des soins que je n'avais jamais connus en toute ma vie. Pour la première fois depuis mon départ de la maison familiale je repris des forces et, au cours des deux années que je passai là, c'est à peine si je fus malade un seul jour. On se fera une idée de ce que j'étais alors, quand on saura que jamais je n'eus un mot de remerciement ou un geste de gratitude pour tout ce que l'on faisait pour moi; jamais je ne laissai voir que j'en faisais cas : en fait, je n'y fis jamais la moindre attention. Mes hôtesses étaient des personnes de valeur malgré la situation réduite où elles se trouvaient. Dès l'abord, j'eus pour elles le plus profond respect; elles le méritaient. Bientôt, je fus presque de la famille. Cependant, la différence de rang social et plus encore de religion me laissait l'impression d'une distance entre nous ; elles le sentaient aussi, et la jeune fille me dit, un jour, non sans émotion : « Nous ne sommes rien pour vous ». Elle s'intéressait beaucoup à moi et exprimait souvent son ardent désir de ma conversion qui me permettrait de devenir prêtre. Plusieurs fois, elle laissa entendre qu'elle n'était pas seule à le désirer. En effet, soit à cause de mon séjour chez des catholiques, soit pour quelque autre raison inconnue de moi, les catholiques que je ne

fréquentais point, pour qui je ne faisais rien, avaient de moi meilleure opinion et montraient pour moi plus de sympathie que les protestants à qui je consacrais ma vie.

Souvent, à table, où elle servait, je discutais avec la jeune fille des questions religieuses. Ces entretiens restaient toujours cordiaux, car chacun avait pour l'autre personnellement du respect, quelle que pût être, dans l'abstrait, la pensée de chacun sur la religion de l'autre. Il est presque superflu de noter que c'était toujours moi qui attaquais, mais toujours aussi sans aigreur. Je produisais les objections courantes: « Les catholiques n'ont pas la permission de lire la Bible » sortis-je, un jour, tout triomphant, de mon arsenal. Elle repartit, en riant : « Vraiment ? » Et, quittant la pièce, elle rentra tout de suite avec une énorme Bible en 24 parties, une petite Bible, et trois Nouveaux Testaments. Dans une autre circonstance, elle m'apporta une Vie de Jésus-Christ et une Vie de la Vierge Marie, la première — je le remarquai avec satisfaction — beaucoup plus usée. A plusieurs reprises, je mis en avant l'Inquisition et le supplice par le feu des protestants. D'ordinaire, sur ce point délicat, elle évitait prudemment la discussion; mais, un jour, comme j'étais fort pressant, elle déclara, presque avec impatience : « Oh! si les catholiques ont fait cela, ils le méritaient ».

Pauvre petite! Il était clair qu'elle ne leur en voulait pas personnellement, mais voyait en eux la cause que des gens tels que moi étaient aujourd'hui hors de l'Église. Je prétendais aussi que les catholiques faisaient plus de cas de la Vierge Marie que de Jésus-Christ. Elle repoussa l'allégation avec force, mais, un jour, reconnut, presque à voix basse, qu'elle même, en passant le long des humbles maisons, avait, avec surprise, constaté qu'elle avait entendu le nom de la Vierge bien plus souvent que celui de son Fils. Une fois, un de mes paroissiens m'ayant donné à lire le livre de saint Alphonse de Liguori intitulé « Les Gloires de Marie », je me mis, à l'instant, à l'étudier et, tout triomphant, j'en citai des passages pour prouver la mariolâtrie. Elle dit simplement : « Cela ferait pleurer aux anges des larmes de sang de vous voir lire ce iivre-là : vous n'êtes pas à même de le comprendre \ Je lui parlais, un jour, de l'opinion quasi universelle qui regarde les jésuites comme des gens astucieux, sournois, et le reste, et lui demandai ce qu'elle avait à dire devant un jugement aussi général et unanime . Elle se contenta de sourire et répondit : o N'avez-vous jamais remarqué que les meilleures choses sont aussi les plus maltraitées par la parole ? » Je me souviens que je la poussai fort un jour, sur cette question : Pensez-vous, vraiment, que je sois sur le chemin de l'en-

fer ?» Ce qu'elle pensait là-dessus, naturellement, je ne m'en souciais nullement; mais je savais parfaitement que la question était pour elle très embarrassante, tiraillée qu'elle était par des sentiments opposés. Elle ne voulut rien répondre. J'insistai; alors, avec une sorte d'impatience mêlée de tristesse, elle dit : « Je ne sais pas; tout ce que je sais c'est que des gens tels que vous devraient appartenir à l'Église catholique ». Pour mon compte, je n'avais aucun dessein de prosélytisme ; cependant, un jour, après une conversation plus animée que de coutume, elle me dit avec un sourire : «. Pourquoi toute cette ardeur ? Voulez-vous faire de moi une protestante ? » Je répliquai du tac au tac : « Certes non, je ne serais pas plus sûr du tout de votre salut que je ne le suis maintenant ». Je voulais dire par là que je croyais qu'elle avait une foi vivante dans le Christ, et que, la chose étant ainsi, il était de nulle importance qu'elle s'appelât catholique et fréquentât la chapelle ou qu'elle prît le nom de protestante et se rendit à l'église. Une fois, très découragé par l'apparente inutilité de tous mes efforts dans un hameau distant de ma paroisse, je ne pus me tenir, en parlant, de laisser percer quelque amertume. Elle remarqua simplement : « Vous vous plaignez parce que vous n'avez pas converti des masses de gens en ces quelques mois ; moi, pour vous tout

seul, j'aurais patienté sept ans, et je serais bien contente ». Et pourtant, pour étrange que cela paraisse, jamais, à cette époque, je n'imaginai qu'elles pensaient réellement à ma conversion ou y prenaient le moindre intérêt. C'est que, tout naturellement, je traduisais leur pensée par la mienne, et que, n'attribuant que si peu d'importance à leur conversion au protestantisme, je n'avais pas même l'idée qu'elles pussent vivement souhaiter la mienne en sens inverse.

Ces discussions continuèrent plus de deux ans. Quel effet eurent-elles sur mes idées ? Autant que je suis capable de m'en rendre compte, elles n'en eurent d'autre absolument que de me confirmer dans la pensée que Jésus-Christ avait de vrais croyants et des âmes de choix dans toutes les Églises et que l'Église catholique romaine ne faisait pas exception. En dépit d'eux tous, malgré la vie catholique, malgré les exemples catholiques placés sans cesse sous mes yeux, je n'ai pas conscience, même à présent, que ma conversion soit due le moins du monde — directement - aux persistants efforts qui furent incontestablement déployés alors pour m 'ouvrir les yeux. En fait, j'étais sûr de ma position de croyant dans le Fils de Dieu, et je ne me souciais de rien autre chose. Jamais il ne me vint à l'esprit qu'il pouvait y avoir des conséquences logiques de

cette position auxquelles je n'avais pas pris garde et qu'il faudrait admettre pour garder la foi ellemême. Et il valait mieux, en somme, que je n'y pensasse point, car, certainement, je n'étais pas disposé alors à accueillir ces conséquences. Il y en a d'autres que les Israelites qui ne peuvent pas être menés par les raccourcis en terre promise « de peur qu'ils ne voient la guerre se dresser devant eux et ne retournent en Egypte ». Mais, ceux-ci, s'ils sont fidèles, le temps viendra, pour eux aussi, où ils seront capables d'affronter la bataille nécessaire à la conquête. Alors, ils y seront appelés.

Ici, que l'on me permette un mot à l'adresse des catholiques qui prient pour la conversion de leurs amis protestants. Qu'ils ne s'étonnent pas que la réponse tarde. Une conversion n'est pas seulement une chose difficile, elle met du temps à mûrir : brusquer les choses est les gâter. Le fruit que l'on mûrit par « forçage» manque de richesse et de douceur. Dieu entend bien votre prière, mais il doit souvent en user avec ceux qui cherchent leur voie religieuse comme il le faisait, jadis, avec son peuple élu sortant d'Egypte : « Et il se fit que lorsque le Seigneur mena son peuple hors d'Egypte, Il les conduisit, non par le chemin des Philistins, quoique ce fût le plus proche. Car II dit : de peur que le peuple ne regrette quand il verra la guerre se lever contre lui

et ne retourne en Egypte ». Il m'avait pris sept ans pour parvenir à l'Acte de Foi ; Dieu m'en donna dix-sept pour me préparer à entrer dans son Église: ce ne fut pas trop long d'un seul jour.

L'utilité et l'insuffisance de la seule lecture paraît dans cet incident de cette période — le seul qui me causa une courte hésitation. Trouvant, un jour, sur la tablette de ma cheminée, un catéchisme de controverse, je l'ouvris pour en voir le contenu. Par hasard, je tombai sur le passage que voici :

« La Sainte Écriture renferme toute chose néces- » saire au salut, de sorte que tout ce qui ne s'y lit » point ou ne peut être prouvé par là ne doit pas )) être proposé à croire à personne, ou cru nécessaire » et requis pour le salut » (VIe Article de l'Église Anglicane).

— Qui vous a dit cela ?

Je restai, un instant, intrigué : « Qui me l'a dit ? » — « Mais le monde entier sait cela », pensai-je en moi-même; et, le moment d'après, la chose avait fui de mon esprit.

Mais, si ces années d'intimes relations avec des catholiques n'eurent sur ma conversion aucune influence directe, si elles n'eurent pas même la vertu de me faire réfléchir sur ma position de protestant,

elles eurent un résultat indirect incalculable : elles écartèrent des préjugés inconscients et m'inspirèrent un respect profond pour l'esprit religieux et la valeur personnelle des catholiques.

Pendant tout ce temps, j'avais poursuivi mon ministère pastoral, et parmi des difficultés plus grandes, à certains égards, qu'en Angleterre même. Là, c'était l'indifférentisme qui était le grand obstacle, ici, c'était le sectarisme; là, c'était l'esprit du monde, ici, c'était l'aigreur et l'esprit de parti; là, peut-on dire, le malheur était que personne n'avait de religion; ici, que chacun avait sa religion à soi. L'amertume et la durée des dissentiments étaient telles, même parmi les seuls paroissiens de l'Église d'Irlande, que l'un d'eux — qui n'avait pas sa propre clique de fidèles - - me résumait ainsi la situation : « L'Église est la moins chrétienne de toutes les sectes ». Ainsi donc, d'abord, il ramenait l'Église à une secte, puis, déclarait qu'elle était de toutes la moins chrétienne. En fait, il n'y avait pas seulement les Presbytériens, les Méthodistes, les Salutistes, les Épiscopaliens, tirant tous dans des directions différentes ; mais, même dans l'intérieur de l'Église d'Irlande, les divergences, les dissensions étaient si graves qu'il était impossible d'obtenir aucune unité d'action.

Ici, encore, quelque chose manquait et j'en avais le sentiment. Il n'y avait point d'autorité spirituelle. Tout ce qu'il y avait, c'étaient des appels aux bons sentiments ou à la raison, des appels à la conscience qui semblait toujours rendre ses décisions en faveur du coupable. C'est par ces seuls moyens que je pouvais tenter de ramener à de meilleures dispositions mes prétendus subordonnés, heureux si mes observations n'étaient pas prises en mauvaise part. Un même jour, j'eus à faire, pour des fautes différentes, des remontrances à deux de mes paroissiens ignorants. L'un s'excusa en faisant remarquer qu'il pouvait bien avoir ses défauts, mais que, du moins, il valait mieux que l'autre qui, disait-il, n'avait jamais usé un seuil d'église; l'autre s'excusa en disant qu'il pouvait avoir ses défauts, sans doute, mais qu'il n'était, en tout cas, pas aussi mauvais que cet hypocrite qui battait sa femme, puis se rendait à l'église pour se donner des airs de saint.

Tous ces appels, en tout cas, étaient de peu de vertu contre la faiblesse' de la nature humaine et la force des passions contraires.

Ici, il est vrai, comme ailleurs, je conquis assez facilement la sympathie de mes paroissiens; mais là s'arrêta mon pouvoir : pour la fonction de prêtre et son autorité nulle trace de respect. Quoi d'étonnant ? Ne nous accordions-nous pas tous à dénier

ces pouvoirs ? Ne prêchions-nous pas tous sur les toits le jugement propre ? Ne le pratiquions-nous pas tous personnellement ? La formation que nous avions reçue ne tendait-elle pas à l'usage du jugement propre et non à celui de l'autorité? Alors, pourquoi nous étonner de notre impuissance à rien faire qui réclame l'autorité ? Et, malgré tout, je m'étonnais. Pourquoi sentais-je que quelque chose manquait lorsque manquait l'autorité ? Et, malgré tout, je le sentais.

Voici un incident qui manifeste tout cela et particulièrement les bornes du pouvoir de Vicaire.

Un jour, je rencontrai W., l'un des ivrognes notoires de l'endroit, que j'avais en vain tenté de corriger. Il sortait, évidemment, de boire. « Ah! W., vous venez encore de boire ». Il le nia catégoriquement. « Inutile de nier, cela se sent... » W. se redressa plein de dignité : « Eh bien, si ce n'était pas que je vous aime bien, et que la ménagère vous aime bien, et que les gosses vous aiment bien, je ne vous le dirais pas; mais je vais vous le dire », et, sur un ton de confidence : « Oui, je viens de prendre un verre, en descendant, avec etc. etc. etc.. » Mais de ce qu'il « m'aimait bien», jamais il ne sentit le moindre penchant à m 'écouter en cessant de boire.

Je ne percevais pas alors que le mal provenait plutôt du principe de jugement propre, qui nous

inspirait tous, que du clergé ou des laïcs. C'est lui, cependant, qui lançait des hommes sans armes ni formation pour mener une troupe au combat spirituel, puis déclarait que chefs et troupe étaient exactement sur le même plan pour l'autorité spirituelle. Dans l'interprétation de la Bible, l'individu était le juge final de ce que le christianisme devait être pour lui et le clergé n'avait aucune autorité pour intervenir. Même chose exactement en matière de conscience. Le principe, c'est que chacun doit «tenir ferme la Parole de Dieu », c'est à dire, garder son propre jugement sur le sens de la Bible protestante en matière de conscience; que personne ne doit « livrer sa conscience à aucun homme », c'est à dire, ne doit céder à l'autortié d'aucun prêtre. Est-il étonnant que même l'aveuglement païen puisse utiliser un subterfuge aussi simple pour éluder la religion et dire : « Si le christianisme est la religion du swecehachara (fais à ta guise), l'Inde n'a que faire d'une religion pareille ».

Un triste exemple de ce manque de pouvoir et de formation, je le tire encore de mon expérience de cette époque.

Il y avait dans ma paroisse un jeune homme avec qui j'avais lié connaissance. Nous nous voyions, parfois, le soir, tantôt chez lui, tantôt chez moi. C'était un ardent évangéliste qui aimait, ainsi qu'il disait,

« le pur Évangile ». Il avait, sans réflexion, porté des accusations graves contre un tiers et restait atterré de ce qu'il avait fait. Il essaya, mais en vain, de retirer l'affaire. Un ou deux jours plus tard, il vint me voir, en un pitoyable état de dépression nerveuse. Au lieu d'atténuer l'affaire, de le remonter, de lui promettre mon entremise pour arranger les choses, comme j'aurais certainement réussi à le faire sans trop de difficulté, j'eus la malencontreuse idée de lui parler du cas comme des plus graves. D'une matière parfaitement inconsciente, je cherchais à « grandir mon rôle », et je lui dis : « Pourquoi n'êtes-vous pas venu me trouver avant d'agir de la sorte ? » Il répondit en mots brefs : « C'est juste — je le vois maintenant — j'aurais dû faire cela ». Je tâchai de le rassurer; mais, m'apercevant que c'était inutile dans l'état où il était, je lui conseillai d'aller dans sa chambre, de s'agenouiller, d'avouer tout à Dieu, de remettre tout entre ses mains et de lui tout abandonner, je percevais clairement qu'il n'était pas capable d'en entendre davantage. Peu de temps après, il me laissa. Plus tard, dans la soirée, il revint, « très excité, hors de lui », comme me le dit, après, mon hôtesse, qui ajouta : « Il désirait vous voir, mais comme vous ne vous sentiez pas bien et vous étiez couché tôt, je le congédiai ». Le lendemain, à quelques milles de là, en un lieu écarté, on trouva son cadavre dans la rivière.

Page 1