‹ De l'évangélisme au catholicisme par la route des IndesChapitre 6 sur 23 · Chapitre V CANDIDAT AUX MISSIONS ÉTRANGÈRES · texte numérisé non relu

Chapitre V CANDIDAT AUX MISSIONS ÉTRANGÈRES

Après deux ans de cette vie au grand air et de travail modéré, j'étais assez fort de santé pour mettre raisonnablement à exécution le projet caressé depuis longtemps de m'engager pour la mission en terre païenne. Il était clair pour moi que ma santé m'empêcherait toujours de travailler dans nos grandes villes, et les petites paroisses rurales ne pouvaient offrir un champ suffisant à mes énergies et à mon ambition de faire de grandes choses pour le Christ. En conséquence, j'écrivis à l'Honorable Secrétaire de la Société de Missionnaires de l'Église pour lui exprimer mon désir de partir pour le Champ de la Mission . Après quelques informations, je reçus l'invitation d'aller le trouver à Londres, où, après avoir été dûment examiné, je fus accueilli pour la mission étrangère comme « un vrai évangéliste de l'ancien type». J'étais destiné, selon ma demande, à la mission de Chine. Cependant, environ une semaine plus tard, je reçus une lettre qui me demandait, vu le besoin de missionnaires au Bengale, si je ferais

objection à être envoyé aux Indes. Je répondis que ce que je désirais premièrement et sur toute chose, c'était de me trouver là où l'on avait besoin de moi ; que j'étais donc tout prêt à me rendre au Bengale s'ils le trouvaient mieux ainsi. Ce fut conclu. Jamais un seul instant, je n'ai regretté d'avoir renoncé à mon intention personnelle.

L'annonce de ce départ fut pour mes bonnes hôtesses un coup très dur. Je ne le compris pas alors, je ne devinai pas non plus combien nombreuses et ferventes avaient été les prières adressées à Dieu par elles pour ma conversion, ni quelles brillantes espérances elles avaient conçues de la voir aboutir. Je n'en eus d'elles que des indices que je reconnus par la suite des années. D'un seul coup tout s'écroulait ! Ah ! il y avait de quoi déconcerter la foi aux plus ardentes prières! Oui, ce coup avait de quoi troubler, comme le prouva l'événement; mais, en toute vérité, il établissait une fois de plus que les voies de Dieu ne sont pas nos voies, que Ses pensées ne sont pas nos pensées, et qu'il est indépendant de tout homme pour les mener à bien. Cette décision même qui m'éloignait pour toujours de celles qui espéraient par leur influence et leurs efforts me gagner à l'Eglise ; cette décision même qui semblait rendre stériles tous leurs efforts et vaines leurs prières, c'était en réalité le premier pas vers

l'accomplissement, et un accomplissement qui dépasserait leurs plus beaux rêves. Elles espéraient faire de moi un catholique, et cela, selon toutes les probabilités humaines, n'aurait jamais eu lieu si j'étais resté avec elles en Irlande; séparé d'elles, conduit par Dieu lui-même, j'ouvris ma voie vers la vérité dans les plaines de l'Inde. De la sorte, en réponse à leurs prières, en leur faveur, Celui qu'elles servaient, non seulement me ramena dans les limites de l'Église, mais fit de moi, dans son Église, un prêtre, un religieux, un jésuite, un de ceux dont elles avaient dit, un jour: « N'avez-vous jamais observé que les meilleures choses sont souvent les plus calomniées ? » Celle qui, plus que tout autre, avait désiré de me gagner, qui s'était donné tant de mal pour refaire ma santé, pour sauver mon âme, sans un mot de remerciement, sans un indice de progrès, qui s'était si souvent approchée, en prières et en larmes, du trône de la grâce divine, pour moi, celle-là n'entendit pas, dans ce monde, la réponse à sa prière : peu de temps après mon départ d'Irlande, elle alla recevoir sa récompense. R.I.P.

C'est le moment de dire quelques mots sur mes idées religieuses à cette époque de ma vie. On peut les regarder comme caractéristiques de la vieille école évangéliste.

J'étais dans une entière bonne foi. Je n'avais aucun doute sur ma position de croyant en Jésus- Christ. Je ne faisais aucune réserve en signant les XXXIX Articles. Je les tenais pour le plus beau corps de doctrine du monde. Cependant, je ne pensais pas qu'un corps de doctrine quelconque fût du tout nécessaire, soit à la perfection du chrétien en ce monde, soit à son salut dans l'autre.

Quant à l'Église, elle ne pénétrait même pas dans ma théologie. Pendant plus de dix années de ministère anglicanje n'ai pas souvenance d'y avoir une fois fait allusion. Je ne m'avisais point qu'elle eût rien à voir spécialement dans la question du Christ ou de la religion chrétienne et jamais je ne lui donnai une pensée bonne ou mauvaise. Si j'en entendis faire mention (et ce fut le cas, grâce à l'un de mes voisins, vicaire ritualiste, en Angleterre), je' ne sus jamais exactement que penser à son sujet et jamais non plus je ne crus qu'il fût nécessaire de penser à son sujet quoi que ce fût. Vaguement, je pensais que l'Église devait signifier l'ensemble de tous les groupements religieux qui prennent le nom de chrétien, ou encore, la société des vrais croyants au Christ, où qu'ils fussent et quel que fût le nom dont ils se nommaient. En réalité, je ne savais au juste que penser de l'Église, et je ne m'en souciais point, comme étant de nulle importance une fois acquise

la foi en Jésus-Christ, Fils de Dieu. Si l'on m'avait rappelé que Jésus-Christ avait parlé de l'Église, j'aurais probablement répondu : « Une fois, ou

deux, en passant Il voulait dire les chrétiens ».

Telle était, en effet, ma manière de lire la Bible à cette époque.

Les sacrements comptaient pour rien dans la maison paternelle, d'abord, et, ensuite, dans mes deux paroisses, lesquelles étaient nettement « Basse Église ». Mon opinion sur eux ne différait guère. Les deux seuls qui restaient n'étaient pas regardés comme important au salut. Je n'étais pas plus net sur la « régénération par le baptême » que sur a l'Eglise »; j'inclinais seulement à admettre que c'était une sorte de marotte ritualiste, encore qu'il pût y avoir là-dedans quelque chose. Mais, du moins, j'étais bien assuré que peu importait, làdessus, l'opinion de celui qui croyait en Jésus- Christ et vivait sa foi en Lui et son amour pour Lui. Mes idées sur la Cène, je me donnai, un jour, beaucoup de mal pour les exposer tout au long, peu de temps après mon arrivée dans ma première paroisse, à un organiste qui appartenait à la Haute, très Haute Église. Il m'écouta très attentivement jusqu'au bout, me posa, deci delà, quelques questions, puis conclut d'un air très réfléchi : « Je saisis : vos idées sont les mêmes que celles de M. C. » —

« Ah! et quelles sont ses idées ?» — « Il n'en a pas ». Ce M. C. était un Lecteur très pieux, mais parfaitement dépourvu d'instruction dans la plus basse classe évangéliste.

Quant aux autres sacrements, je n'en savais rien. Sur la pénitence, je tenais que le pardon (avec ce que j'appellerais maintenant indulgence plénière) était accordé librement aux croyants en Jésus- Christ lorsqu'ils se repentaient en leur cœur de leurs péchés et demandaient ce pardon par Jésus- Christ. J'entendais, évidemment, que le repentir devait être dans le cœur et se manifester par le renoncement effectif au péché. Cette question du pardon ne me préoccupa jamais autant que celle de la foi même en Jésus et de l'union avec Lui, d'où procède l'énergie de vivre sa vie. La raison de cette insouciance, c'est que, personnellement, je menais une vie régulière et que les autres ne me donnèrent jamais l'impression que ce sentiment du péché pardonné comptât fort pour eux.

Je dois parler de même du sacrement de l'Ordre. J'avais trop de bon sens pour me bercer de l'illusion que la cérémonie des ordinations anglicanes m'avait conféré aucun pouvoir sacramentel. Je n'avais donc pas besoin que le Pape m'informât que les Ordres anglicans étaienl absolument nul et vains dans le sens catholique d' Ordres . Sen-

lement, je ne croyais pas non plus que de pareils pouvoirs sacramentels fussent nécessaires. « Que celui qui entend l'appel vienne » : tel était mon titre à exercer le ministère, non une cérémonie quelle qu'elle fût. Sans doute l'Évêque, au cours de mon ordination, avait sur moi prononcé ces paroles : « Ceux dont tu remets les péchés, ils leur sont pardonnés ; ceux dont tu les retiens, ils leur sont retenus »; mais c'étaient là, pour moi, des mots en l'air : « Vox et praeterea nihil ». Je constatai par la suite que les autres jugeaient comme moi. Personne au monde ne s'imaginait que j'avais ce pouvoir, non pas même l'Évêque qui m'avait ordonné. Alors, pourquoi aurais-je été me l'imaginer?

A coup sûr, jamais on ne m'avait donné la formation qui eût été nécessaire à l'exercice d'un pareil pouvoir. Celle que j'avais reçue était suffisante pour mettre une Bible aux mains d'un homme et lui dire : « Lis toi-même ; interprète toi-même ; crois au Christ Jésus, mais n'abandonne à nul homme ton jugement ou ta conscience : suis l'un et l'autre fidèlement ». La formation requise pour un rôle si modeste n'était que peu de chose et ne comportait guère de difficulté.

Mon « christianisme » était vraiment fort simple. Il tenait en un article: «Crois au Seigneur Jésus et tu seras sauvé.» Par croire, je n'entendais certaine-

ment pas la conviction ferme du pardon des péchés ni de la prédestination au ciel quel que dût être le sort des autres ; j'entendais l'acte de l'âme par lequel l'homme se remet entièrement à Dieu et se trouve porté par Lui. Par croire en Jésus-Christ, j'entendais l'acte de foi qui se remet à la parole de Dieu (la Bible) affirmant qu'il a aimé le monde au point de donner son Fils unique. Mais je tenais que, par cette croyance, toute la vie, tout l'être doit nécessairement aller à Lui. Appuyé sur Lui, comme Fils de Dieu, on aura confiance en Lui, on L'aimera, on Le servira, on Le suivra, et là où II est on sera. Si l'on avait objecté que des croyants au Christ ne vivent pas, n'aiment pas de la sorte, j'aurais riposté:

Cela prouve uniquement que ceux-là n'ont nullement la foi. S'ils l'avaient, ils en useraient autrement ».

Si l'on avait insisté : ((Mais l'acte de foi dont vous parlez, comment le ferai-je ? » J'aurais répondu : « Cet acte, il est vrai, est un don fait librement par Dieu, mais aussi sûrement que vous le cherchez et n'admettez pas de refus, aussi sûrement il vous sera fait. Cela peut se produire au premier jour où \ le recherchez, cela peut tarder dix ans, niais il vaudrait la peine d'attendre fût-ce dix mille ans. Quant aux moyens, prenez la Bible, étudiez-la chaque jour en priant avec ferveur, soyez fidèle a son enseigne-

ment dans la mesure où vous le comprenez : il vous sera donné de plus en plus, et, avec le temps, le don inappréciable de la foi vous sera fait ».

A l'instance: « Mais, une fois acquis ce don de la foi au Fils de Dieu, comment découvrir sa religion ?» j'aurais encore répondu :«La religion se trouve dans la ferveur qui procède de la foi ; que cette ferveur se porte sur tel enseignement, sur telle doctrine, c'est là chose secondaire. D'ailleurs, vous tirerez large avantage des enseignements du Nouveau Testament combiné avec l'Ancien. Étudiez-le, priez ardemment, et, avec le temps, plus de lumière vous sera donnée ».

Mais l'objection naissant d'elle-même que ceux qui en usent de la sorte découvrent dans la Bible des religions différentes, j'aurais expliqué : « La religion consiste à obéir par la foi, à se donner par l'amour, non point à tenir une doctrine. Ces différences dans la doctrine, d'ailleurs, tiennent, non à la connaissance, mais à l'ignorance de la Bible. Ceux qui, avec pure et grave intention, ont lu souvent la Bible diffèrent entre eux beaucoup moins que ceux qui l'ont peu lue et non uniquement pour trouver le Christ ; ou, si l'on veut, ceux qui ne veulent trouver qu'eux-mêmes dans la bible peuvent bien être en désaccord, mais non ceux qui ne prétendent y trouver que le Christ. Tous ceux qui l'étudient dans cet

esprit se rapprochent les uns des autres selon des lignes convergentes, même du point de vue doctrinal, tandis que les discordances tendent à disparaître; et, même, si, finalement, des divergences subsistent, la foi en la personne de Notre-Seigneur, l'amour pour Notre-Seigneur et l'amour de Notre- Seigneur pour nous n'en seront point affectés ; elles demeureront donc de peu d'importance. A l'audition d'un grand oratorio, des hommes de goût musical divers perçoivent des choses différentes et, peutêtre, ne saisissent pas la « pensée » du Maître, de même, dans la Bible, des esprits de goût spirituel différent trouvent des choses diverses, et, peut-être, ne comprennent pas pleinement le sens qu'y a déposé l'Esprit-Saint. Qu'importe ? Tous les sens, en tant qu'expression de la foi au Fils de Dieu et de l'amour pour Lui, sont bons en eux-mêmes et, si l'un s'élève plus haut que l'autre, il réclame seulement plus d'humilité, plus de prière, plus d'étude, plus d'obéissance pour être atteint au^temps voulu. Si l'on croit au Fils de Dieu, et que l'on vive en sa foi, il importe peu que l'on'tienne une formule de croyance plutôt qu'une autre, que l'on s'affuble d'un nom ou d'un autre, que l'on croie l'Eglise visible ou invisible, que l'on reconnaisse sept sacrements ou que l'on n'en n'accepte que deux.» Tel était mon système. Poussé à bout, il menait à

une position illogique ou à la soumission à l'Église catholique. Il comportait plusieurs vices rédhibitoires :

i. Il était sans autorité, étant de mon invention personnelle. Il n'avait pas été établi par le Christ et ne se trouvait point dans la Bible. Couché noir sur blanc, il ne se serait rencontré nul homme autorisé pour y apposer sa signature au nom de Jésus- Christ. La Bible, il est vrai, disait bien que quiconque croyait en Jésus-Christ ne périrait point, mais ne disait rien de sa propre autorité pour parler en Son nom, ni de ce privilège exclusif de contenir toute Sa religion.

2. Il était illogique. Tout l'édifice du christianisme, il le faisait reposer sur la Bible en tant que parole de Dieu; mais, la Bible, en tant que parole de Dieu, il ne lui donnait aucune base : autrement dit, le christianisme reposait sur l'autorité et l'interprétation de la Bible, et l'autorité comme l'interprétation de la Bible reposaient sur ma propre autorité. Et si je disais : « Non point sur ma propre autorité mais sur le témoignage de l'Esprit-Saint dans mon âme », je n'échappais point à l'illogisme, à moins d'admettre que, en attestant l'autorité divine de la Bible, l'Esprit-Saint attestait — par voie de conséquence — l'existence d'un pouvoir infaillible qui offrait la Bible. Ce système disait : « Vis par la foi

en suivant toujours ton jugement propre ». Il était voué à s'effondrer quelque jour. La seule question était de savoir, ce jour venu, si son auteur, laissant la foi, garderait le jugement propre ou laisserait le jugement propre pour garder la foi.

3. En outre, il supposait des conditions malaisées, par exemple, que tout le monde savait lire, que tout le monde aspirait ardemment à la foi, que tout le monde avait le temps, le goût, la force de fouiller indéfiniment le texte de la Bible... Les faits ne justifiaient nullement ces hypothèses ; je pus m'en assurer personnellement par mon contact avec des gens dont pas un sur cent ne savait lire et qui n'avaient aucune ardeur pour la foi au Christ, contents qu'ils étaient des objets offerts à leur culte. Un jour, j'exprimai à un Hindou ma surprise depuis mon arrivée aux Indes ; j'avais cru que tous avaient soif de connaître Dieu, que la seule chose à faire était de leur donner cette connaissance. Il me répondit: « Eh! si les gens étaient ainsi altérés de Dieu, pensez-vous donc qu'ils auraient besoin de vous pour les informer à son sujet ? »

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