Chapitre VI DÉPART POUR LES INDES
Je quittai l'Irlande pour Calcutta dans l'automne
de 188 J'étais alors dans ma 27e année. Je faisais
partie d'un groupe nombreux de missionnaires qui appartenaient à presque toutes les sectes, depuis un membre de l'extrême Haute Église jusqu'à un Free Lance, en passant par les Baptistes et les Méthodistes. En somme, nos rapports furent amicaux. Un Ritualiste, cependant, par ses airs de supériorité sur les non-conformistes se montra peu agréable. Un dimanche, invité à prêcher, il saisit l'occasion de s'en prendre assez lourdement à ces êtres malencontreux. Son texte était : « Aimez vos ennemis ». Comme j'avais, durant la traversée, lié partie plutôt du côté des non-conformistes, l'un d'eux qui m'accompagnait me dit, tout furieux, au sortir du
salon : « Aimez vos ennemis aimez, d'abord, vos
amis...! » Et pourtant, ce malheureux Ritualiste méritait plus encore la pitié que la colère, car tous les efforts qu'il déployait pour faire admettre ses prétentions n'obtenaient aucun succès. Les catho-
liques romains qui se trouvaient à bord en petit nombre l'ignoraient, naturellement, lui-même tout autant que ses « revendications » ; les non-conformistes n'en concevaient que de l'irritation; ses confrères de l'Église Anglicane étant tous Basse Eglise, ne faisaient qu'en sourire. Il était donc dans un « splendide isolement ». Cela ne l'empêchait point de parader avec sa « messe » et ses « La sainte Église déclare » et ses revendications qu'il lançait à la face, non seulement de toute la chrétienté, mais de l'univers, comme s'il eût suffi à lui seul pour décider ce qu'était et n'était pas le christianisme. Contre cette infaillibilité de fait, le Pape n'aurait pu lutter avec avantage.
Notre traversée, sans incident notable, fut pleine de charme. Nous débarquâmes à Calcutta, en excellente santé, allègres, pleins d'espoir pour l'avenir. Nous qui faisions partie de la Church Missionary Society, nous reçûmes du Secrétaire de la mission un chaleureux accueil. Après quelques jours d'explorations dans la ville, nous fûmes envoyés à l'intérieur du pays pour nous initier à la langue dans la mission rurale de K.
J'avais, en entrant dans la carrière, un avantage sur mes compagnons : ils sortaient du séminaire et n'étaient nullement initiés au travail du ministère; j'avais, au contraire, une expérience de trois années;
je connaissais une partie des difficultés de la tâche et je n'ignorais point mes lacunes personnelles. Je me rendais compte que l'œuvre à entreprendre était exceptionnellement malaisée et réclamait des ressources exceptionnelles. Aussi, tandis que mes compagnons avaient hâte de s'y mettre au plus tôt, avais-je résolu par devers moi, me trouvant trop peu préparé et muni, de consacrer au moins cinq ans à étudier mon nouveau milieu avant de me risquer à enseigner. Je décidai donc de commencer par une étude complète de la langue et de la littérature des indigènes, de leurs us et coutumes, de leur philosophie, de leur religion, en un mot, de tout ce qui pouvait avoir un rapport avec mon œuvre auprès d'eux ; alors, seulement, à la lumière de cette connaissance, je pourrais entreprendre, parmi eux, l'enseignement et la prédication de l'Évangile de Jésus-Christ. De ce parti jamais je ne déviai — d'autant moins que sa nécessité se manifesta sans cesse à moi par des preuves nouvelles. Le seul correctif que je fus amené à introduire c'est que, au lieu de cinq ans, j'en mis sept à me préparer, et je n'eus pas de temps de reste.