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Chapitre VII LES CHRÉTIENS INDIGÈNES

Le missionnaire de la Société des Missionnaires de l'Église est censé, à partir de son arrivée, donner une année entière à l'étude de la langue. J'en profitai pour observer de près les chrétiens indigènes. Je ne parle, évidemment, que de cette seule mission que je fus à même de connaître personnellement. Ce fut une déconvenue. Je m'attendais à moitié à un mécompte, mais non de cette gravité ni de ce genre. Ce n'était pas, en effet, la quantité de mal et de vice ou de superstition païenne ancore à demi vivace qui causait ce désappointement, c'était plutôt le caractère négatif, indéfinissable de toute la situation. Nous le sentîmes tous dès l'abord et le temps ne fit qu'accentuer cette impression. Ce qui régnait, c'était une indifférence apathique, pour la religion, pour le christianisme, pour ses rites, ses pratiques, ses doctrines. Dans les villages païens d'alentour, les symboles religieux abondaient, on n'en rencontrait pas un seul dans les villages chrétiens — sauf la maison de la mission et l'église, une église qui

ne portait pas même le signe de la croix et qui restait toujours vide, excepté une heure ou deux le dimanche. On pouvait voir, parmi les Hindous et les Mahometans, des pratiques et des cérémonies variées; rien à découvrir, car il n'y avait rien, dans la communauté chrétienne. Je lis, alors, cette observation : les Mahometans pouvaient se reconnaître à leurs « namaz » (prières et prosternements à heure fixe, le jour et la nuit); les Hindous, à leurs «pujahs»; les chrétiens indigènes à leur abstention de tout. Il était évident qu'ils trouvaient peu de fierté et de joie dans leur religion et donnaient peu de confiance à ses ministres. S'ils venaient trouver le missionnaire européen, toujours c'était pour un service matériel ; il semblait que l'idée ne leur venait pas à l'esprit de s'adresser à lui pour un avis spirituel ou une bénédiction ; même pour leurs affaires temporelles ou leurs enfants, dont il était censé le ministre, ils ne songeaient nullement à lui en demander. C'étaient les païens, plutôt, rarement, il est vrai, qui lui demandaient parfois une prière ou une bénédiction. Quelquefois, j'accompagnais l'un des anciens missionnaires dans sa tournée par les villages des environs, et j'observais qu'il n'y avait aucune tentative de profiter de l'occasion pour tirer de cette visite un avantage spirituel. Son arrivée ne suscitait guère plus d'intérêt que celle d'un paysan

quelconque du hameau voisin. Le cathéchiste à gages et les autres membres du personnel de la. mission de l'endroit étaient presque les seuls à faire état de sa visite — à moins qu'on n'eût besoin de son aide pour quelque affaire d'intérêt. Rares étaient les signes extérieurs d'une religion quelconque parmi ces gens, à part la présence clairsemée à l'église, le dimanche matin, de pauvres gens plus ou moins assoupis et excédés par nos interminables offices anglicans traduits de l'anglais.

Avec le temps, ce qui me frappa presque autant que cette religion négative, ce fut le caractère amorphe de tout ce monde. Les Hindous, les Mahometans étaient des types caractérisés : on les reconnaissait et les distinguait à première vue ; le chrétien indigène était indéfinissable ; il n'avait pas de caractère. La communauté chrétienne indigène — si toutefois l'on peut appeler de ce nom une chose sans organisation pratique, sans cohésion, sans coordination en vue de fins sociales, sans esprit public, même en germe, — ■ ressemblait à une boule faite non de neige, mais de grêlons maintenus ensemble tant bien que mal par la pression du dehors. Chacun allait à sa guise ; les païens eux-mêmes le constataient et disaient : « Si le christianisme est la religion de « Swecehachara » (fais comme il te plaît ), alors d'une telle religion l'Inde n'a que faire ». Moins de

six mois après mon arrivée, un Hindou me jeta à la face : « Quand nos prêtres décrètent une fête d'obligation, pas une seule main ne se lèverait pour exécuter le moindre travail; vous, quand vous défendez à vos gens de travailler, par exemple le dimanche, qui donc s'occupe de vous ? » Ce n'était que trop vrai.

La soumission à l'autorité du missionnaire se mesurait exactement à la crainte qu'inspirait le pouvoir du missionnaire, et non une ligne plus loin. « Bien, bien, allez commander cela à ceux qui mangent vos roupies (c'est à dire, qui sont payés par vous et ainsi dépendent de vous) nous, nous vous narguons » : voilà ce que j'entendis moi-même crier par une foule de chrétiens indigènes au missionnaire qui exigeait d'eux une chose contraire à leur idée. C'était là l'opinion commune: quiconque recevait l'argent de la mission renonçait par là à son indépendance; s'il gardait cette indépendance, il ne se souciait pas du missionnaire. S'il arrivait au missionnaire de refuser une demande par la raison que l'usage de la •mission s'y opposait, on lui répliquait souvent : « Niyama aponader iccha » (la règle de la mission, c'est votre volonté). Quant à l'obéissance à l'autorité spirituelle, l'obéissance de foi, on ne pouvait pas plus s'y attendre qu'elle n'était de fait obtenue. Nous pouvions bien défendre de travailler le di-

manche, mais le travail et le jeu continuaient le dimanche comme d'habitude — hors de la vue du missionnaire. Nous pouvions bien « excommunier > les coupables de fautes publiques — tels ceux qui épousaient la sœur de leur femme défunte, — interdire les relations avec eux; mais les relations continuaient derrière notre dos ; et même, il y avait dans le cas cité des catéchistes à nos gages, si bien qu'un nouveau converti en appuya ses plaintes quand cette permission fut refusée à son frère. Si nous avions eu en face de nous une société stricte où personne n'eût admis ces sortes d'unions, c'eût été parfait; mais si tels les ont admises, si tels les admettent, que dire ? De même, il nous était loisible de prohiber les mariages au dessous de l'âge de quinze ans, mais on les pratiquait quand même. Si le ministre anglican refusait de les célébrer, il y avait toujours à portée des Baptistes ou des Presbytériens qui n'étaient pas si regardants, et les indigènes de l'Église Anglicane ne se faisaient aucun scrupule de traverser la route pour se faire marier par d'autres protestants si les anglicans se dérobaient. Quant aux mariages avec belles-sœurs (prohibés alors, non plus maintenant) ils avaient lieu avec la connivence, et même avec la participation de nos catéchistes. Dès lors, il était clair pour moi que, comme le disaient de nous les catholiques, « nous

jouions à la religion, nous apprenions à nos convertis l'indépendance à l'égard de tout le monde, spécialement à l'égard du Dieu tout-puissant ».

Avec le temps, autant que par cette indétermination de notre christianisme, je fus frappé par son individualisme égoïste. Le principe semblait être : « Chacun pour soi et le missionnaire pour tous ». Mais, à part soi, on entendait que le missionnaire ne prenait pas son rôle dans l'affaire et n'était que pour soi tout autant que les autres. » Je ne sais pas, me dit, un jour, pensivement, un converti de plusieurs années, comment vous pouvez être entre vous; mais à notre égard vous êtes bien égoïstes ». Et le missionnaire se prenait pour un modèle à leurs yeux de toutes les vertus de dévouement et de sacrifice, lui qui, pour eux, avait quitté maison, patrie, espérances humaines... Eux, ce n'était pas sous ce jour qu'ils voyaient les choses. Je me souviens que, dans sa « lettre annuelle », un missionnaire d'alors écrivait en Angleterre que « quoique les indigènes ne prêtassent que peu d'attention aux instructions du missionnaire », cependant, ils avaient, du moins « pour les élever un peu, l'action affinante d'une famille anglaise ». Or, les natifs, d'abord, se croyaient parfaitement capables de se suffire à cet égard, et, de plus, une opinion courante (que j'entendis émettre aussi en Angleterre, dans un hôpital) regar-

dait le missionnaire comme un homme qui, ne pouvant jouer chez lui qu'un personnage assez médiocre, se donnait, aux Indes, des airs de maître et seigneur et n'avait guère eu en vue que cela. Quant au désintéressement, au sacrifice personnel, de la part du missionnaire européen, personne n'y croyait, personne ne lui savait le moindre gré — malgré le maladroit rappel risqué de loin en loin par l'intéressé lui-même. Un jour, un natif m'avait fait compliment sur mon abnégation à venir prêcher l'Évangile aux Indes. Je lui répondis: « Croirez-vous que je pense avoir plus reçu de l'Inde que je ne saurais jamais lui donner ? » Aussitôt il reprit: « Ah! cela fait du bien de vous entendre ainsi parler; je suis excédé d'entendre toujours mentionner les sacrifices que vous avez faits pour nous ».

De tout cela l'on conclura que le christiansime indigène était pur individualisme et pur égoïsme. Chacun ne pensait qu'à soi. L'exception, s'il y en avait, se perdait dans la masse. Un jour, j'avais parlé sans grand ménagement de ceux qui ne se soucient que de leurs proches immédiats, comme leurs femmes et leurs enfants, et n'ont pas une pensée pour leurs parents éloignés ou leurs voisins pauvres. Au retour, mon cathéchiste me dit : « Je puis vous assurer que nous regardons comme très méritant celui qui s'occupe même de ses parents les plus pro-

ches ». Oui, les temps étaient changés, et non pas en mieux. Avant nous, l'Hindou qui s'était enrichi se faisait gloire de bâtir des temples ou de construire des réservoirs d'eau pour le village; maintenant, les rares indigènes qui mettent de côté un peu d'argent n'ont d'autre ambition que de se faire une maison de briques — comme celle du sahib — de jouer des jeux coûteux, comme les siens; de mener grand train, comme lui; de s'habiller à grands frais, comme lui; et, comme il vient de le faire, d'aller en voyage à Puri ou Darjeeling. En fait, presque tous les chrétiens indigènes étaient aux prises avec les dettes et la pauvreté ; mais si l'un ou l'autre arrivait à émerger de cette misère, la dernière chose dont il semblât s'aviser était de regarder en arrière vers ces bas fonds de détresse et de tendre la main pour offrir une aide. Il y avait plus de chances qu'il se fît une maison de briques, achetât un lot de raquettes à bon marché et invitât de jeunes Hindous des hautes classes à des thés de l'après-midi et des parties de tennis.

Je constatai aussi de plus en plus la prodigieuse ignorance de l'indigène converti, tant de sa religion que de toute religion. La cause n'en pouvait être le manque d'enseignement : les écoles dominicales, les leçons sur la Bible, les sermons, les conférences ne cessaient pas ; mais l'enseignement ne portait pas,

l'intelligence ne mordait pas, l'esprit restait béant. Voici un exemple qui en dira long sur ce que j'entends.

Savidh était un roulier du village, né chrétien, habitant à cent pas à peine de l'église où, chaque dimanche, avait lieu le « service ». La veille de Noël, l'inspecteur de la mission se rendit chez lui et le catéchisa sur des points élémentaires de religion. Savidh n'étant pas à la hauteur, on passa à des questions plus simples encore, et l'on finit par en venir à celle-ci : « De qui célèbre-t-on la naissance demain ? » Comme il restait bouche bée, on l'aida : «Quel est le nom de Notre-Seigneur ? » Ce fut en vain. L'inspecteur, de retour, me raconta le trait en riant. Un jour ou deux après, je me mis en quête du héros de l'incident : « Savidh, lui dis-je, vous n'allez pas me prétendre que, quand on vous demanda le nom de Notre-Seigneur, vous ne le saviez pas!...» Et lui, confus: « Eh bien, pour dire vrai, au moment même, je ne parvenais pas à me le rappeler ».

Et combien j'aurais de souvenirs de ce genre!

Sans doute, le cas de Savidh est plus fort que la moyenne, cependant, il ne fausse pas la note pour la classe des cultivateurs : là, l'ignorance des vérités les plus simples du christianisme tenait du prodige. Et nous, nous enseignions, nous prêchions sans cesse. Et voici un autre exemple de l'effet pro-

duit. Le même inspecteur dont je viens de parler était allé, le samedi saint, dans un village; il saisit l'occasion de demander à l'un des paysans s'il avait été à l'église la veille, vendredi saint. L'autre répondit :« Oui.» Le missionnaire lui demanda alors sur quoi on avait prêché. L'homme ne s'en souvenait plus; pour l'aider, le missionnaire reprit : « Quel événement commémorons-nous le vendredi saint ? Pourquoi y a-t-il un office ce jour-là ? De quoi étions-nous en train de parler ? » Enfin, il y eut sur la face de son interlocuteur un éclair d'intelligence, et le missionnaire, le remarquant : « Ah! bien! nous y sommes! Eh bien, de quoi s'agissait-il ? » — « Il s'agissait de religion ».

Ce qui était évident, c'est qu'ils étaient incapables de comprendre notre religion comme nous la leur enseignions. Ils n'en pouvaient saisir la portée. Ils ne savaient où ils en étaient; plus nous leur infligions de sermons et de leçons de la Bible, moins ils voyaient de quoi il retournait et où nous voulions en venir. La plupart semblaient avoir renoncé à comprendre la religion du sahib : il était aussi inutile de tenter d'y parvenir que de prétendre comprendre le sahib lui-même. Le résultat, c'est qu'ils ne prenaient pas à cœur leur religion. Et leur religion sonnait faux : c'était une respiration artificielle; c'était une galvanisation; ce n'était pas la vie

De prosélytisme, chez les natifs, il n'y en avait pas trace. Sauf quand ils avaient été surchauffés pour un temps par la présence et l'insistance du missionnaire, ils ne manifestaient aucun zèle à convertir même leurs proches. Il n'y avait pas eu de conversion depuis plusieurs années dans le district où j'étais de résidence; et, d'après mes informations, les chrétiens indigènes n'en souhaitaient pas : un plus grand nombre de convertis, c'était un plus grand nombre de prétendants aux largesses du missionnaire et, par conséquent, une diminution personnelle de l'aubaine. Mes observations ultérieures me confirmèrent dans cette certitude de l'opposilion des indigènes aux conversions nouvelles, mais ta raison m'apparut différente de celle que l'on me donnait alors.

En résumé, ce que je constatai dans la communauté des chrétiens indigènes, ce fut ce caractère négatif et misérable de la religion. Cette misère éclatait en tout : intelligence, dévotion, spiritualité, piété. Et c'était universellement la même chose. Misère de connaissances, réduites à un contenu insignifiant; misère d'intelligence: on ne pouvait tirer d'eux, on ne pouvait mettre en eux quelque idée, rien qui fût vivant et personnel ; tandis qu'il m'arrivait rarement d'avoir causé avec des Hindous, même de la campagne, sans avoir trouvé au moins

un aspect nouveau d'une chose, pour ainsi dire jamais je n'appris rien d'un indigène chrétien. Misère morale aussi : ils n'étaient pas mauvais, mais ils n'avaient pour aucun de nous aucune affection réelle, quoiqu'ils fussent capables, au moment même de faire semblant de nous aimer : « Je puis bien vous donner tout ce que j'ai, disait l'un d'eux dans un rare accès de franchise, je puis bien faire tout ce que vous me direz; mais je ne saurais vous aimer »".

Par dessus tout, ils manquaient absolument d'initiative, d'originalité, d'élan, de « cran » d'aucune sorte. Évidemment, il y avait un grave défaut : la machine était bloquée, faute de vapeur, et gisait comme une masse inerte. S'il lui arrivait de bouger, elle vous donnait l'impression d'une machine qu'on pousserait par derrière. Ce n'était pas le moteur où l'homme s'est installé et qu'il mène en manœuvrant ses leviers. Quand on cessait de la pousser, à l'instant même, cette machine de la mission se calait sur place.

Jusqu'à présent, je n'ai parlé que de l'impression produite sur moi par la masse des chrétiens indigènes; lorsque je fus amené à entrer en relations avec les agents indigènes, ce fut pire encore: il y avait, dans leurs rapports avec les missionnaires européens et dans la manière dont ils s'acquittaient de leurs fonctions des défauts très graves.

Dans les relations avec nous, aucune confiance, aucune cordialité. La plainte amère du missionnaire portait sur l'insuffisance générale des agents indigènes ; non moins amère était la plainte des agents indigènes portant sur le peu de sympathie du missionnaire qui ne comprenait rien au pays ni à ses usages. Un excellent missionnaire de ma connaissance'était si peu satisfait de ce personnel qu'il prit le parti de ne plus s'en faire accompagner dans ses tournées de prédication; il déclara qu'il ne pouvait y voir qu'un obstacle. Il est certain qu'il nous mettait à une pénible épreuve. En revanche, un catéchiste, dans un moment de franchise peu habituelle, me dit ce que tous pensaient : « Vous, missionnaires d'Europe, vous êtes le plus grand obstacle à la conversion du pays; si vous aviez la bonne idée de vous en aller en masse, les choses en iraient beaucoup mieux ». Je lui fis observer que, si nous partions, notre argent devrait bien s'en aller aussi. Il en demeura déconcerté un instant, puis, il reprit brusquement : « Eh bien, même à ce compte, il y aurait profit à votre départ ». Le missionnaire d'Europe n'avait aucune confiance dans ce personnel ; il voyait trop clairement que tous ces subordonnées, insoucieux de l'œuvre, ne s'intéressaient qu'à leurs profits et avantages personnels. Ils ne faisaient pas le moindre effort pour enseigner ou prêcher effica-

cernent le christianisme. Ni leur esprit ni leur action ne méritaient notre approbation; eux, de leur côté , ne goûtaient ni le caractère du missionnaire, ni sa manière de les conduire, ni les instructions qu'il donnait, ni les armes spirituelles dont il les munissait. Il n'existait donc ni considération ni confiance réciproques. On s'en fera une idée par l'article suivant paru dans un journal dirigé par des chrétiens indigènes. Cette feuille intitulée « Diptiprakasika », publia, vers cette époque, les lignes que voici :

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