CHAPITRE III
Telle est l’histoire assez décevante des banques populaires; les initiatives, en cette matière, n’ont jamais manqué; elles ont toujours suscité les mêmes espoirs qui se sont ensuite réguliérement évanouis.
La visbilité d’une banque populaire ne serait-elle donc qu’une chimére ? ou les banques populaires de cette époque n’étaient-elles pas plutôt « congénitalement » vouées à un échec, à peu près inéluctable pour des raisons d'ordre psychologique, économique et financier ?
Tout d’abord, une constatation s'impose : le tempérament français extrémement individualiste ne consent à se plier au minimum de discipline exigée par le mutualisme que lorsqu'il y a « péril en ls demeure ».
La conservation intacte du secret professionnel et la concurrence « âme du progrès », telles sont, croyons-nous, les principales raisons de cette attitude.
Le producteur, surtout celui dont les affaires sont prospères, conserve jalousement ses secrets professionnels, qu’il considère avec raison comme la sauvegarde de son indépendance et de sa fortune; le fisc lui-même est loin de les connaître entièrement, malgré de minutieux contrôles. A plus forte raison l'industriel ou le commerçant ne tientl pas à en faire connaître la plus minime partie à des concurrents. En outre, cette concurrence est une arme que le producteur emploie d’abord en vue d’obtenir un mouvement d’affaires intéressant, puis souvent aussi dans le secret espoir d'éliminer les entreprises rivales. Dès lors, à quoi bon
donner des armes à ses rivaux par le crédit mutuel, surtout à une époque où les affaires se développent régulièrement ? Par contre, un producteur dont la situation est mauvaise aura tout intérêt à solliciter les avantages du crédit mutuel. Excipant de sa qualité de moyen ou de petit producteur comme d’un «Sésame ouvre-toi », il signera tous les engagements voulus au grand dam de sa banque qui, si le fait se reproduit souvent, n’aura plus qu’à fermer ses guichets.
En outre, au point de vue économique, le xix® siècle n’était pas à une époque des plus favorables à la prospérité des banques populaires.
Il n'existait nulle part des besoins pressants de capitaux : l’épargne française abondante et divisée était canalisée par les banques vers les investissements industriels et commerciaux qu'elle suffisait à assurer.
Les financiers du siècle dernier n’ont en effet réussi à asseoir la prospérité des grands établissements de crédit qu'ils ont fondés que grâce à leur sens du risque et à leur énergie. C’étaient des aventuriers, des hommes de premier plan, auxquels il serait injuste de ne pas rendre hommage malgré la dureté de leurs conceptions sociales et leur souci un peu large de l'honnêteté. Ils ont apporté leur importante contribution au développement de l’industrie, du commerce et de la science et laissé après eux, tel Henri Germain, fondateur du Crédit Lyonnais, d’imposantes réussites qui témoignent encore de la solidité de leurs conceptions.
Contre de tels adversaires, les banques populaires étaient, vaincues d'avance, d'autant plus que les principes financiers qu’elles mettaient en œuvre n'étaient pas sans prêter à de vivres critiques.
Déjà le fonctionnement du régime coopératif est en luimême extrêmement délicat; en effet, la coopération, tout en enlevant partiellement au banquier le profit personnel lui retire, dans la même proportion, l'esprit de risque et d'initiative qui font la prospérité d’une exploitation.
Aussi, si l’on avait recherché dans cette rapide rétrospective les causes de chute de bon nombre de banques
populaires, on aurait constaté qu’elles se débattaient dans l’angoissant dilemme suivant : ou le gérant était honnête mais incompétent, ou il était compétent mais malhonnête, ce qui, toute intervention de la morale mise à part, revient au même au point de vue économique : la liquidation plus ou moins onéreuse de la société. Les seules banques populaires qui aient prospéré sont celles auxquelles leurs fondateurs, hommes de valeur d'autre part, tels le R. P. Ludovic de Besse et Charles Rayneri se sont attachés comme à des affaires personnelles. À un tel désintéressement l’on doit rendre hommage, maïs alors il s’agit presque d’un apostolat, sur lequel il est difficile, on en conviendra, de fonder la pratique des affaires.
En outre, les banques populaires étaient handicapées par le manque de directives, de capitaux, et de contrôle, alors qu’en raison de leur clientèle leurs risques étaient supérieurs à ceux d’une banque ordinaire.
L'isolement des banques populaires, résultat de l’autonomie locale joua d’autant plus à leur encontre, que n’ayant pas su tirer les avantages de leur indépendance, elles recueillirent dans l’opinion publique, lorsqu'une de leurs consœurs fermait ses guichets, tous les inconvénients de la solidarité.
Les banques populaires n’ont pas toujours manqué de capitaux; ce sont ces capitaux qui ont fini par être épuisés en raison d’investissements anormaux, notamment de prêts à long terme qui constituaient de véritables commandites et dont le dénouement était généralement désastreux.
Elles ont en revanche toujours souffert d’un manque de contrôle. On n’a jamais remarqué que l'Etat se soit intéressé à cet aspect du problème qui, s’il avait été convenablement résolu en temps utile, aurait limité les nombres et l’importance des liquidations. | |
Aussi les banques populaires atteignent l’année 1917 qui clôt leur histoire dans une situation vraiment critique. Sur les douze banques qui subsistaient des 76 banques populaires créées depuis près d’un siècle, cinq ou six étaient dans une situation financière assez discutée.
Cinq banques seules fonctionnaient d’une manière satisfaisante : c’étaient les banques populaires de Paris, de Limoges, de Lorient et de Toulouse ainsi que la Caisse mutuelle du crédit commercial et industriel du Puy. Une telle situation nécessitait l'intervention du législateur, et ce fut la loi du 13 mars 1917.