CHAPITRE I
Les Institutions du Royaume du Cambodge avant la Conquête.
Dans le Royaume actuel, séculairement dévasté par les guerres étrangères ou les luttes intestines, le total des Kmers ou Cambodgiens ne dépasse pas le chiffre de douze cent mille âmes. On y rencontre aussi quelques races immigrées et des peuplades aborigènes comprenant trois cent mille âmes. La population du Cambodge est donc de quinze cent mille individus, au maximum. Ajoutons que huit cent mille Xmers sont en plus disséminés dans les provinces que les Annamites et les Siamois enlevèrent au Cambodge.
De nombreux aborigènes vivent aussi à côté des Cambodgiens. Ils se groupent par petits villages, dans les contrées reculées ou montagneuses. Ils s’allient rarement avec les Cambodgiens, qui ne les molestent pas d’ailleurs et les considèrent plutôt comme des « cousins éloignés d’une nature plus sylvestre ». Ce sont les Xong, les Samré, les Pohr, et les Koui.
Par contre, les peuplades autochtones qui habitent les forêts lointaines à l’est du grand fleuve (le Mékong), considérées comme sauvages, sont plus durement traitées, lorsqu'elle tombent sous la domination cambodgienne. Ce sont les Sfiengs, les Penongs, les Prou, les Kandio, les Radé et les Gray.
Les races immigrées au Cambodge comprennent d’abord les Chens ou Chinois. Ceux-ci s’allient avec les femmes du pays. On en compte à peu près cent mille. On trouve ensuite des Cams, venus du Tchampa. Enfin, quelques Malais. Ces deux dernières races sont musulmanes, ce qui facilite leur rapprochement. Par ailleurs, des Annamites, des Laotiens et des Siamois.
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«€ Absorbant peu à peu tous ces immigrants, la race cambodgienne actuelle semble résulter elle-même d’un ancien mélange d’'Hindous, de Malais, de Chinois et surtout d’aborigènes. Elle a pourtant sa physionomie caractéristique, se rapprochant plutôt des Mongols par les traits de la face, les yeux légèrement bridés et les regards obliques.
» Au moral, dit M. Aymonier, ils sont plutôt légers, curieux, naïfs et crédulés, inconstants, irréfléchis et irrésolus, flatteurs, très emphatiques et très formahistes, vaniteux et pénétrés d’un réel orgueil de race que traduit couramment le vieil adage populaire : Sruk Khmer min tél sun (Jamais le Cambodge ne périra). Lents, patients, durs à la fatigue, les paysans ne méritent guère la réputation de paresse invétérée que leur ont faite presque tous les auteurs européens, se copiant les uns les autres et acceptant facilement les opinions courantes. Habituellement paisibles et doux, les Cambodgiens sont charitables, hospitaliers même, si l’on tient compte de ceci : qu’il n’entre nullement dans leurs mœurs de recevoir un étranger à l’intérieur de la maison. lis aiment leurs enfants; ils respectent leurs parents. Ils sont tolérants et dépourvus de fanatisme, quoique très religieux et très superstitieux. Contemplatifs et apathiques, ils sont très endurants, sauf à se soulever en de cruelles et terribles colères lorsqu'ils sont poussés à bout » (1).
(1) AymontEr, Le Cambodge, 1900.
SECTION I
La Famille.
Les institutions du Cambodge se rapprothent beaucoup de celles de l’Annam. Ici aussi la famille est la pierre fondamentale sur laquelle est assis l’édifice social tout entier. Il nous est donc indispensable de commencer l’étude de ces institutions par celle de la famille.
Les Cambodgiens se marient jeunes. La masse du peuple est monogame. Seuls, les grands et les riches pratiquent la polygamie, mais la première femme, épousée en justes noces, est la seule maîtresse de maison.
Les rites de ces justes noces sont nombreux et traditionnels. Ils remontent aux origines mêmes du Royaume. La demande officielle est ordinairement précédés de pourparlers indirects. Elle est faite par des intermédiaires qui apportent en présents des noix d’arec et des feuilles de betel. L’acceptation de ces présents par la jeune fille et ses parents constitue un engagement. Les fiancés ont dès lors des devoirs et des droits réciproques. Le jeune homme doit faire chez ses beaux-parents un stage, qu’il s’efforce de rendre très effectif. Plus tard, au jour fixé par un achar,le mariage est célébré avec musique, festins et prières des Bouzes. Au préalable, on a fait les dents de la jeune fille en les laquant avec du bétel. Le marié monte alors chez elle, conduit par une fillette. Il salue les parents de sa fiancée et remet des cadeaux de fleur d’arec, de flambeaux, ainsi qu’une somme d’argent, qu’il donne en dot à sa femme. Ensuite a lieu un grand festin qui dure toute la journée, et à la nuit a lieu le dernier rite, dit « d’union des couches », sous la direction de la mère du marié et de quelques matrones.