CHAPITRE II
L’Administration française et indigène.
Nous chercherons à dégager, dans les quelques pages qui vont suivre, les caractères propres de la politique administrative suivie en Indo-Chine de 1911 à11922
Jusqu'à l’arrivée de M. Albert Sarraut en Indo- Chine, la politique administrative de nos différents gouverneurs s'était engagée dans une fausse route. En Cochinchine, notamment, nous avions poussé beaucoup trop loin l'assimilation, en remplaçant presque tous les fonctionnaires indigènes, même subalternes, par des fonctionnaires français. Ceux-ci, souvent, ne connaissaient pas un mot de la langue indigène, et s’en remettaient, pour l’administration tout entière, aux bons soins de leurs interprètes. Or, malheureusement et la plupart du temps, ces interprètes étaient des gens sans aveu, qui ne cherchaient qu’à pressurer l’indigène. Cette mauvaise politique retombait en définitive sur les hautes autorités françaises et nuisait au prestige de la mère-patrie.
C’est encore à cause de ces erreurs, que la commune annamite, qui, nous l'avons vu, est la pierre fondamentale de l’édifice social lui-même est en train de se désagréger. Il nous suffit de citer, à titre documentaire, un passage du discours prononcé par un conseiller indigène, au Conseil colonial de Cochinchine, dans la séance du 8 novembre 1911 : « Depuis plus de trente ans, par contre, nous assistons à la désagrégation de la commune annamite, dont les notables représentaient jadis l'élite de la population au triple point de
vue : moral, intellectuel et matériel. Au fur et à mesure que le corps des notables s'est désagrégé, les deux éléments nouveaux que J'ai mentionnés, plus haut, les commerçants et les propriétaires ont acquis une situation prépondérante dans la société nouvelle, alors que, sous la monarchie nationale, tout ce qui était lettré, intelligent, visait les charges de mandarins ; nous voyons aujourd'hui des Annamites instruits se livrer au commerce et à l’agriculture, contribuant ainsi à augmenter les richesses nationales. Peu à peu, le corps des notables, autrefois, corps d'élite, a été aussi déserté par les hommes d'initiative et de réelle valeur. » (Voir l'Opinion de Saïgon, du 9 novembre 1911, qui reproduit ce discours.)
Cette commune annamite, rouage admirable de l'administration, a été encore, et surtout, désorganisée par la seule existence, à côté d’elle, d'institution non conformes aux mœurs et à la mentalité des Annamites, que notre administration a introduite.
Un des attributs principaux de la puissance publique chez les peuples asiatiques, qui ne connaissent pas la séparation des pouvoirs, est le droit de juger, droit qui se confond avec celui de punir. Ce droit était autrefois conféré aux notables du village et constituait le fondement de leur autorité. Le jour où lhabitant d’une commune a pu porter directement son procès à une justice de paix à compétence étendue ou à un tribunal civil organisé à la française, sans passer par l'intermédiaire du Tu Chi, il est certain que ce dernier a perdu toute son autorité.
D'autre part, en même temps que nous nous attaquions à leurs prérogatives séculaires, nous augmentions les charges et nous aggravions les responsabilités des notables communaux, notamment en leur imposant le recouvrement d'impôts supplémentaires et la tenue de registres de l’état-civil.
Il en est résulté que les riches propriétaires fonciers, ceux qui offraient toute garantie par leur fortune et leur réputation, n’ont plus voulu des fonctions municipales, et que les Ly Truong, notamment, ont été choisis parmi les moins dignes.
Nous avons vu aussi, dans la deuxième partie de notre étude, que le sort des chefs et sous-chefs de canton n'avait guère été meilleur. Leurs fonctions, toujours par l’aggravation des responsabilités qu’elles comportent et la diminution des honneurs qu’elles confèrent, se sont trouvées frappées d’un certain discrédit.
Ainsi, involontairement, nous avons maltraité les institutions annamites les plus sacrées, et il n’est pas jusqu’au Mandarinat qui n’ait eu à souffrir de nos réformes.
Dès son arrivée, M. Sarraut sut découvrir les causes du malaise général. Il fallait, tout d’abord, réduire le personnel des salariés français, qu’on pouvait avantageusement remplacer par les Annamites. Il fallait substituer au personnel français déficitaire un personnel indigène préparé dans nos écoles supérieures. Mais tous ces beaux projets sont subitement arrêtés par la guerre ; en 1914, cependant, on sentait qu’il avait déjà été fait de réels efforts en vue d'améliorer l’administration.
Au Tonkin, tout d’abord, un arrêté du 20 décembre 1913 a réglementé à nouveau les conditions de recrutement et d'élection des chefs et sous-chefs de canton, des Ly Truong et des Pho Ly.
Ce texte a été rédigé en tenant compte, dans la plus large mesure possible, des desiderata exprimés par la Chambre consultative indigène lors de sa session d’octobre 1913. Le collège électoral a été élargi à la suite des vœux formés par cette Assemblée. Ainsi, le droit de vote pour les élections des chefs et sous-chefs de cantons a été accordé aux indigènes possédant un