A. OPINION LE BABINSKI
Jusqu'au mémoire de Babinski‘ (1893), les classiques (Brissaud, Richer) avaient identifié les cas de contractures organique et hystérique. Babinski pense pouvoir les différencier par leurs caractères intrinsèques, en dehors des caractères extrinsèques (troubles des sphincters, troubles trophiques, mode d’apparition, présence des stigmates caractéristiques de la lésion organique ou du trouble fonctionne]). C'est surtout par les caractères des réflexes qu'il essaie de les différencier.
Dans /’hémipléqie, la contracture n’est habituellement pas très accentuée chez l'organique ; elle est plus intense chez l'hystérique et encore plus marquée dans la contracture provoquée par l'hypnose. La contracture hystérique se rapproche de la contraction volontaire à laquelle elle peut d’ailleurs succéder: elle détermine une rigidité qu'on ne peut vaincre. Par contre, 1l est impossible par la volonté d'obtenir une contraclure analogue à la contracture organique. La trépidation épileptoïde de la main que l’on obtient chez l’organique en portant la main en extension n'existe point chez l'hystérique*; il en est de même de l'exagération des réflexes du membre inférieur et de ïa trépidalion du pied. Dans l’hystérie « les réflexes ne sont pas exagérés. Il est vrai qu'il est fort difficile de s'en rendre compte quand le membre est entièrement contracturé. Mais on peut fort bien le reconnaître,
(2) Fait curieux, Babinski a signalé cette trépidation épileptoide de la main dans deux cas de monoplégie brachiale hystérique (Arch. de neurol., 1886, p. 3).
Nos si l’on à soin de percuter les tendons pendant que la rigidité du membre n’est pas complète. » Pour ce qui est de la contracture des paraplégiques, impossibilité absolue de la marche, rigidité des plus intenses avec déformation des extrémités, véritable pied bot varus équin sont les signes habituels de l’hystérie ; démarche spasmodique, possibilité : d’un certain nombre de mouvements, tels sont les caractères de la lésion organique. Mais Babinski attache « la plus grande importance à l’état des réflexes tendineux, et c'est peut-être le signe qui, à cet égard, a le plus de valeur. » « L’exagéralion des réflexes tendineux avec trépidation épileptoïde, plus accentuée d'habitude dans la paraplégie que dans l’hémiplégie spasmodique, constitue le meilleur signe distincuif de la paraplégie spasmodique : la tendance à la trépidation est parfois tellement prononcée qu'il suffit au malade d'appliquer la plante des pieds sur le sol, pour faire apparaître ce phénomène qui, dans cerlains cas, rend la marche impossible. » Dans la paraplégie hystérique « les réflexes tendineux ne sont pas exagérés et le phénomène de l’épilepsie spinale ne peut être provoqué... c’est là un caractère négatif capital... » « Je suis donc d'avis qu’une exagéralion manifeste el unmilalérale des réflexes tendineux dans un cas d’hémiplégie spasmodique permet le plus souvent d’atfirmer, que les troubles moteurs ne relèvent pas de Phystérie. Il en est de même, dans un cas de paraplégie, de l’exagéralion bilatérale des réflexes lendineux, quand celle-ci est très prononcée et qu'elle se caractérise par le phénomène connu sous la dénominalion d’épilepsie spinale. » Babinski ajoute en nole: « l'hystérie ne peut pas non plus provoquer l'abolition des réflexes. »
L'opinion de Babinskt est basée sur des arguments, que nous pouvons diviser en deux groupes :
1° Arguments cliniques tirés de ses observations: Îles ré-
Me re flexes sont, pour la plupart des cas, normaux dans la contracture hystérique spontanée.
2 Arguments d'ordre pour ainsi dire expérimental, puisqu'il s'agit des contraclures provoquées dans le sommeil hypnotique. Dans ces contractures trois circonstances plaident en faveur de la doctrine de Babinski!:
a) L'observation montre que les réflexes ne sont point exagérés.
b) On peut provoquer par l'hypnose des contractures hystériques chez des sujets à réflexes tendineux abolis.
c) La contracture hypnotique peut être facilement provoquée,avec tous ses caractères, sur le membre sain d’un organique ; il est impossible de l'y développer sur le membre atteint d'exagération des réflexes et déjà contracturé par la lésion organique. à
Observations cliniques et raisons d'ordre plus théorique sont donc en faveur de cet anlagonisme, que Babinski paraît vouloir créer entre l'hystérie et l’exagération des réflexes. Babinski, moins absolu qu'il ne le sera plus tard, fait toutefois quelques réserves : «l’exagération des réflexes tendineux fait défaut av moins dans le plus grand nombre des cas. On pourrait se demander s’il n'existe pas, en ce qui concerne la contracture hystérique et l’état des réflexes tendineux, deux catégories de faits distincts : à l’une appartiendrait les cas de contracture sans exagéralion des réflexes, et à l’autre les cas de contracture avec exagération des réflexes. Sans contester d’une façon absolue la réalité de ces derniers faits, ils me semblent, en tout cas, tout à fait exceptionnels.»
Si l'on à jusqu'ici parlé si longtemps d’exagération des réflexes dans l'hystérie, c’est par une erreur dans l'interprétation des phénomènes :
RE
1° Certains cas avec exagération des réflexes étaient des associations hysléro-organiques :
a) Paralysie hystérique et lésion encéphalique concomitantes, comme dans plusieurs observations déjà publiées par Babinski et notamment dans celle qui sert de point de départ à son travail.
b) Association de l’hystérie avec une affection organique, non systémalisée aux centres nerveux, mais pouvant déterminer de l'exagéralion des réflexes : par exemple, métrorhagies abondantes, comme dans un cas avec trépidation épileptoïde observé par Babinski ;
2° Dans les autres cas, il s'agissait non d’exagération des réflexes, mais de faux réflexes, de ce que Babinski appelle des réflexes illégitimes. Ce ne sont pas des phénomèmes Inconscients, involoniaires, vraiment réflexes ; il y entre un élément psychique. Quelques-uns de leurs caractères les différencient des réflexes légitimes ; ce sont surtout leur inconstance et leurs modifications fréquentes, leur production possible par la percussion d’une région voisine du tendon.
Telle est, exposée avec quelques détails, la doctrine que Babinski établit dans son intéressant mémoire de 1893. Depuis lors, 1] n'a guère cessé de l’affirmer dans des publications spéciales et dans des communications à la Société de Neurologie.
Il revient en 1900 sur la différence entre les vrais réflexes et les réflexes illégitimes dans son article de la Gazette des Hôpitaux sur le diagnostic de l'hémiplégie hystérique et de l'hémiplégie organique.
IL porte la même question à la tribune du Congrès international de médecine! de 1900, lors de la discussion des rapports de Ferrier et de Roth sur le diagnostic de l'hémi-
LAIT: ve plégie ; il n'admet plus les réserves qu'il faisait en 1893 sur la possibilité de la contracture avec exagéralion des réflexes. Nous ne trouvons pas, dans ses phrases, ces termes légèrement restricüifs « le plus souvent... », « dans le plus grand nombre des cas » employés en 1893.
«Je ne crois pas que, dans l’hémiplégie hystérique pure, il puisse y avoir, comme dans l’hémiplégie organique, de l'exagéralion des réflexes lendineux du côté de la paralysie. Un hystérique peut, 1l est vrai, dans certains cas, exécuter volontairement, à la suite de la percussion du tendon rotulien, un mouvement plus énergique du côté malade que du côté sain et simuler ainsi, si on n'y prend garde, une exagération des réflexes ; mais on arrivera généralement à distinguer Je pseudo-réflexe du réflexe légitime, à l'aide des caractères que j'ai indiqués. J'ajoute qu’en pareil cas ce n’est guère que le réflexe rotulien qui paraît exagéré, les autres réflexes tendineux et osseux, le réflexe du tendon d'Achille, le réflexe radial, le réflexe du triceps brachial sont égaux des deux. côlés, contrairement à ce qui à lieu dans l’'hémiplégie orga- NIQUE: 200
Pour prouver que l'exagéralion des réflexes tendineux relève de l'hystérie, « il faudrait prouver dans un cas donné, d’une part que la paralysie, en raison de son mode d’évolution, de l’action exercée sur elle par la suggestion, dépend exclusivement de l'hystérie, et, d'autre part, que l’exagération des réflexes tendineux, disparaissantavec la paralysie, devait être intimement liée à l'hystérie…
[est à souhaiter, que les neurologistes, qui admettent la possibilité de l’exagération des réflexes tendineux dans l'hémiplégie hystérique, veuillent bien présenter à leurs collègues de pareils malades : car, ce n’est en quelque sorte que «pièces en main » qu'on finira par s'entendre.»
L'année suivante, c’est à la Société de neurologie, à propos
EI TÉ es de la définition de l'hystériet, qu'il soutient la même opinion : il y renouvelle son invitation du Congrès de 1900, En 1903 encore, à la Société de neurologie, il s'étonne que personne n'ait répondu à son appel.
Avec une inlassable et très louable patience, il y prend la parole, dans toutes les discussions? qui concernent les réflexes dans les névroses, à propos de tous les malades présentés avec exagération des réflexes el considérés par ses collègues
* comme de purs hystériques. Il prend acte des rectifications
.qui sont faites à propos de quelques-uns de ces cas, où l’évolution ultérieure, l’autopsie viennent confirmer le diagnostic de lésion organique. Il se réjouit de voir plusieurs de ses confrères se ranger à son opinion.
Il fait à son tour une série d'intéressantes communications sur la {répidalion épnileptoïde*, en 1903 et en 1906. De même qu'il a différencié les réflexes légitimes des réflexes illégitimes, 1l distingue la vraie trépidation, la seule que l’on obtient dans la lésion organique :
1° De la fausse épilepsie spinale, véritable tremblement absolument différent de la vraie épilepsie spinale ;
20 De l’épilepsie spinale fruste, que l’on peut obtenir chez des sujets normaux, contractant plus ou moins volontairement leur triceps sural.
Babinski' trouve enfin, dans sa doctrine du pithiatisme, un nouvel argument contre l’exagération hyslérique des réflexes : la suggestion n'a jamais pu modifier les réflexes ni reproduire le clonus.
«Si l'exagération des réflexes tendineux et l’épilepsie spinale parfaite sont susceptibles de constituer ce que j'appelle des « troubles hystériques primitifs », on doit être en mesure de les reproduire par suggestion avec une exaclitude rigou-
Be 06.0) 7—,(#) 8;
rer reuse chezcertains sujets et Les faire disparaître, dans certains cas sous l'influence exclusive de la persuasion ; or cela n'est pas. Pour ma part, j'ai tenté l'expérience en vain chez bien des sujets suggestionables, hypnotisables, et, à ma connaissance, personne n'y est parvenu.
« D'autre part, pour établir que ces phénomènes peuvent être rangés dans la classe des manifestations hystériques secondaires, il faudrait prouver, qu'ils sont parfois étroitement subordonnés à des accidents hystériques primitifs. Qu'on me montre, par exemple, un malade atteint d'hémiplégie hystérique avec exagération des réflexes tendineux manifestement exagérés au membre supérieur et au membre mférieur, avec de l'épilepsie spinale parfaite du côté paralysé, qu'on le guérisse de son hémiplégie, et qu'on le présente de nouveau peu de temps après, débarrassé de son épilepsie spinale, avec des réflexes lendineux égaux des deux côtés, la preuve sera faite alors. Mais je me hâte d'ajouter que celte preuve, que je demande depuis six ans à ceux de mes collègues qui conservent l'opinion ancienne, n’a pu être apportée.
« Selon moi, la suggestion n'est pas plus capable d’abolir les réflexes cutanés que les réflexes tendineux. Elle peut seulement en entraver indirectement la manifestation, quand les mouvements par lesquels ils se traduisent dépendent de muscles soumis à l'influence de la volonté. Il est évident, en effet, que nous pouvons par exemple rendre impossible l'observation du réflexe rotulien ou du réflexe cutané plantaire, en contraclant volontairement les muscles de la cuisse ou ceux de la jambe et du pied; c'est même pour ce motif que, quand on recherche ces phénomènes, on doit recommander aux sujets qu'on examine, de relâcher leurs muscles. D'autre part, comme on peut aussi, par une contraction musculaire volontaire, étendre la jambe sur la cuisse ou le gros orteil sur le métalarse, 1l serait possible de simuler un réflexe rotu-
lien qui serait aboli ou encore le signe du gros orteil. Mais il ne s'agirait alors que d’une imitation imparfaite, et j'ai indiqué, à plusieurs reprises, les moyens permettant de distinguer les véritables réflexes physiologiques ou pathologiques des faux réflexes obtenus par suggestion ou simulation'. »
En résumé, d'après Babinski, l'hystérie est incapable d'agir sur les vrais réflexes ou sur le clonus : elle ne les augmente pas plus qu'elle ne les diminue. En pratique, «dans un cas .de paraplégie crurale, l’exagération bilatérale des réflexes tendineux des membres inférieurs, caractérisée en particulier par la trépidation épileptoïde du pied, permettra de reconnaître l'existence d’une affection organique, car ces symptômes ne peuvent être produits par l'hystérie. Il en est de même dans l’hémiplégie; si l'on constate chez un hémiplégique, du côté de la paralysie, une exagération des réflexes rotuliens, achilléens, olécraniens, ainsi que des ré- flexes tendineux et osseux du poignet, on est en droit d’affirmer que l’on a affaire à une hémiplégie organique, car dans l'hémiplégie hystérique pure les réflexes tendineux sont égaux des deux côtés?. »