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LA PSYCHO-TECHNIQUE

Par psycho-technique on entend généralement l’ensemble des recherches ayant pour but de déterminer la valeur biologique de l'individu afin de l’orienter vers l’activité sociale qui lui conviendra le mieux ; d'adapter d'autre part les conditions du travail aux besoins psychophysiologiques du travailleur.

D'ailleurs le mot psycho-technique, autrefois proposé pat Stern est éminemment impropre, puisque, comme le fait justement remarquer Claparède il signifie « action sur le psychique » et non psychologie appliquée à la technique. On a proposé celui, un peu barbare de technopsychologie qui semblerait s'adapter plus exactement à la nature des recherches envisagées.

Néanmoins dans l’un et l’autre cas le mot met en valeur le facteur psychologique de ces recherches mais veut ignorer entièrement toute participation physiologique. D’aucuns ont pu dire, voire écrire, que leur méthode était « plus physique que biologique » précisant qu’elle constituait un ensemble de mesures physiques appliquées à l'étude des phénomènes psychologiques et physiologiques.

Certes le choix des méthodes pour cet ensemble de

recherches, souvent très discursives, incombe à ceux qui ont le soin d'orienter les dites recherches, et nous n’aurions que faire ici de les critiquer. Comment ne pas s'étonner cependant, en voyant des chercheurs étudier le comportement humain dans le travail, l'effort, la fatigue, l’adaptation physiologique de l'individu aux nécessités d’une tâche, et en même temps se maintenir systématiquement en dehors des disciplines physiologiques ?

Il est vraisemblable que la statistique mathématique appliquée aux mesures psychotechniques pourra conduire à des constatations intéressantes. Mais n'est-il pas permis de penser qu’une « science » livrée aux seules ressources de la connaissance psychologique et de la méthode mathématique aura un caractère artificiel dont les résultats seront purement scolastiques, donc stérils ?

Si nous voulions maintenant rappeler toutes les recherches qui ont permis aux méthodes psychotechniques de naître, il faudrait remonter jusqu’à Vauban qui vers 1700 faisait l’analyse de certains travaux par un véritable chronométrage des gestes utiles. Il faudrait ensuite de Lavoisier à Marey en passant par Coulomb, Carnot, Joule et Charles Richet, citer tous les travaux qui furent entrepris dans l’ordre de la physio ou de la chimio-biologie. Mais c’est plutôt à partir du moment où ces données de biologie humaine furent établies, en particulier par les recherches de Mosso et de ses élèves, de l’Institut Solway à Bruxelles etc... que les recherches sur la fatigue et le travail seront utilement entreprises

et que pourront se justifier enfin les recherches des psycho-techniciens.

En fait « la psychotechnique n’est guère plus vieille que le siècle », comme le disait le Docteur Toulouse à la IVe conférence internationale de psycho-technique qu'il présidait en 1927.

Et depuis Galiton — qui le premier semble-t-il a fait, en 1883, de la psychologie de groupe en appliquant les méthodes statistiques — jusqu’à nos jours, l'historique de la psychotechnique semble assez malaisé à faire. Trop de noms, à des titres divers y figurent. Nous citerons les recherches de Kraepelin en 1895, puis de Ferrari qui applique à la psychiâtrie les recherches de psychologie expérimentale ; en 1896, enquête sur le génie, de Toulouse; ensuite Binet et Simon réalisent un intéressant étalonnage des tests mentaux, en introduisant la notion de « l’âge mental » grâce à quoi le classement des individus devient possible. En 1904 Münsterberg publiait ses recherches sur la psychologie industrielle à laquelle la psycho-technique a beaucoup emprunté. Rossolimo, en 1909 apporte l’ingénieuse technique du « profil psychologique » permettant la synthèse des phénomènes psychologiques complexes. Stern en 1911 range la psychotechnique dans l’ensemble des disciplines psychologiques.

Par ailleurs, Claparède introduisait la psychotechnique dans l'étude de l'enfant. Myers, dans son Institut National de psychologie industrielle fait coopérer la psycho-technique et l’industrie. En France

deux centres de recherches sont fondés : Institut psy-

chologique de l’Université de Paris, dirigé par M. Piéron, l’Institut de Psychiâtrie créé par Toulouse à l’école des Hautes Etudes et dirigé par M. Lahy.

Dans le domaine purement pratique. il faudra citer tous les laboratoires d’expérimentation, dont les méthodes se ramèneront toujours à la mesure, plus ou moins modifiée, des réactions psycho-motrices et psychoémotives, (T.C.R.P., chemin de fer du Nord et ceux des réseaux de Tramways d'Amsterdam, Barcelone, Bruxelles, Milan, Philadelphie etc...). Enfin et plus particulièrement le laboratoire de recherches de Sollier et Drabs à Bruxelles où au moyen de leur appareil, le «taraxigraphe », ils enregistreront les réactions d'émotion chez les chauffeurs d'automobiles et 'wattmenn.

De la méthode employée : Nous n’envisagerons la psycho-technique qu’en fonction des examens pour les conducteurs — d'aviation ou d'automobile — bien que les méthodes servant à la sélection des travailleurs en général soient évidemment identiques.

Pour M. Agostino Gemelli, et d’ailleurs pour tous les psycho-techniciens, la sélection comporte deux degrés. D'une part, recherches dites physiologiques : « On doit examiner le fonctionnement normal des organes des sens, du système nerveux, de l’appareil respiratoire, de l’appareil cardio-vasculaire »... le médecin réalisant de la sorte une « sélection négative » en ce sens qu’on élimine des sujets « n’ayant pas le minimum de bonne constitution et de fonctionnement régulier des systèmes et organes dont le jeu est requis d’une manière spéciale » dans la profession envisagée.

D'autre part, examen recherchant du point de vue psychologique :

a) le processus perceptif,

b) le processus de coordination psycho-physique des réactions motrices,

c) les réactions émotives.

réalisant une « sélection positive » puisque cet examen recherche les sujets « pourvus de la totalité des aptitudes et des dispositions psychiques au jeu desquelles est subordonné l'exécution des activités particulières et complexes qui sont indispensables pour piloter un avion »

Donc, le travail de sélection psycho-technique impliquera :

1° La recherche des aptitudes requises pour l’exercice d’une profession déterminée ;

20 La recherche des méthodes qui permettront d’établir sur le sujet est doué ou non de ces qualités.

Autrement dit, « après l’examen anatomo-physiologique des candidats, et après élimination de ceux qui présentent des altérations, des insuffisances ou des irrégularités anatomiques ou physiologiques allant au delà de certaines limites bien définies. le psychologue doit dépister parmi tous les autres individus ceux qui présentent des aptitudes déterminées et spécifiques »1

1. Nous avons suivi pas à pas les distinctions établies par M. A. Gemelli entre les deux sélections médicales, donc négative et psycho-technique, donc positive, nous bornant à souligner ici la façon dont l’examen médical, dit physiologique — et décelant les insuffisances et les irrégularités anatomiques! — est envisagé.

Dès lors, la sélection se résout aux 3 problèmes suivants :

19 Analyse des tâches et des aptitudes des pilotes,

20 Etablissement de tests décelant l'existence et le degré de ces aptitudes,

3° Déterminer si ces aptitudes peuvent être éduquées ou conservées.

Mais il convient de remarquer que la solution de ces problèmes ne pourra se réaliser que de façon empirique, puisqu'elle se fondera sur l’expérience ou le bon sens du psycho-technicien.. ce qui constitue selon nous le point faible de la psychotechnique. Et, comme le dit, de façon curieuse M. Agostino Gemelli : « Puisque la solution des deux derniers problèmes dépend de la solution du premier et comme d’ailleurs, on ne peut pas dire que les auteurs soient unanimes pour ce qui concerne l’analyse des tâches du pilote, il s'ensuit que l’accord manque également dans la solution des deux autres problèmes ».

Nous sommes évidemment loin de cette définition que Platon prêtait à Socrate : « Il n’y a de science que du général ».…. et nous entrons ici dans le domaine de recherches fondamentalement empiriques et particulières, donc non scientifiques, toute science étant caractérisée par son objet et par sa méthode. Peu nous importe d’ailleurs.

Donc, chaque psychotechnicien, partant des données de son expérience, va rechercher quelles seront les qualités à déceler chez l'individu qui se présente à la sélection. En ce qui concerne les pilotes M. A. Gemelli pense que son activité psychique tient dans les données suivantes :

19° Perception de la position de son corps et de son appareil t;

20 Perception du champ de vol (campo di volo : territoire survolé) ;

30 Distribution de l’attention sur des tâches variées ;

40 Coordination des mouvements et exactitude de leur réalisation ;

5° Résistance adéquate aux stimulations émotives.

Dès lors, ces « activités fondamentales » seront mesurées à l’aide de tests qui constituent l'essentiel même des méthodes psychotechniques.

Ces tests seront de deux sortes : Tests professionnels dont le point de départ réside dans la structure ou le mécanisme d’une profession donnée.

Tests psychologiques dont le point de départ est donné par la structure ou le mécanisme psychique de l'individu. Ceux-ci, qui sont des tests d'intelligence générale, d’aptitudes spéciales etc... n’ont pas d'intérêt dans la question qui nous préoccupe.

Les tests professionnels, peuvent se répartir en quatre groupes :

1. M. À. Gemelli, dans sa discussion de la « Perception du corps et de l’appareil » critique l’importance excessive attribuée par « certains savants » aux données sensorielles d’origine laby-

rinthique, la donnée fondamentale étant fournie, selon lui par des sensations visuelles.

I nous paraît que c’est faire peu de cas des expériences de Flourens, ainsi que des travaux de Brunings et Baldenweck. Maublanc et Ratié ont mesuré ces temps de réaction (9 à 12 centième de seconde pour le sens sagittal et transversal ; 15 à 18 pour le sens longitudinal). Chez certains sujets ces temps sont nettement augmentés. Chez d’autres il y a erreur dans le sens du déplacement.

1° Tests synthétiques bruts. Par ces tests on reproduit exactement dans toute sa réalité complexe et avec les mêmes procédés techniques, l’activité qui doit être déployée dans l'exercice de la profession. Les psychotechniciens allemands ont marqué une préférence pour ce genre de tests et, pour ne citer que la sélection des conducteurs de véhicules, on peut rappeler que les Allemands les emploient pour examiner les conducteurs de tramways et de locomotives. Ils ont examiné des tests de même espèce pour l’émotivité.

20 Tests synthétiques analogues. Fondés sur le même principe que les tests bruts; mais au lieu de reproduire exactement l'opération professionnelle, ils l’imitent jusqu’à un certain point. Ces méthodes sont aussi préférées par les psychotechniciens Allemands. Schulte et Klemm s’en servent pour la sélection des conducteurs de véhicules rapides.

39 Tests analytiques. Ces tests ont été établis en décomposant la profession en ses opérations élémentaires ; les tests qui doivent permettre le diagnostic de l’aptitude du sujet à l’accomplissement de ces opérations élémentaires peuvent être une reproduction exacte d’une telle opération, ou bien une opération analogue. Ces tests-là sont préférés par les psychotechniciens Anglais et Français.

40 Tests empiriques. Créés sans tenir compte de l’opération qu’on se propose d'examiner (Imaginés par le psychologue qui se fonde sur l'intuition ou sur des

données empiriques). Ces tests doivent être étudiés d’après la valeur des résultats fournis par leur application. Il s’agit donc de tests établis par un procédé empirique, puis contrôlés par des méthodes scientifiques. Ce procédé est choisi par de nombreux psychotechniciens Américains et Anglais, ce qui s'explique par les difficultés qu’on rencontre quand on entreprend l'analyse exacte des tâches dont se compose un travail.

Après avoir recueilli les résultats de chaque test, le psychotechnicien, doit par une bonne méthode déterminer l'élaboration des résultats. Pour cela, il faut avant tout avoir une norme objective qui puisse de façon constante servir pour la sélection. Cette norme peut être obtenue en examinant par le test des sujets dont la capacité est reconnue, de telle sorte qu’ils représentent une corrélation entre la classification psychotechnique et l’évaluation professionnelle.

En partant de cette norme objective, on peut évaluer les résultats obtenus en appliquant le test à un sujet à examiner. Puis les données isolées ainsi recueillies doivent être réunies, car le résultat obtenu par l’application d’un seul test ne peut avoir de signification. Le bon pilote n’est pas celui qui possède telle ou telle autre capacité à un degré élevé, mais celui qui est doué d’un minimum de capacités pour toutes les aptitudes considérées comme essentielles. Le meilleur procédé pour classer ces résultats est de les coordonner en construisant des profils psychologiques d’après la méthode de Rossolimo : On dispose sur les abscisses les tests isolés

et sur les ordonnées les résultats de chacun d’eux. Il est avantageux de calculer les données par la méthode du centilage. Puis on construit des profils centilés, d’après ce qui a été suggéré par Claparède, et l’on obtient un graphique dont l’examen permet de juger immédiatement de l’aptitude générale du sujet.

En résumé, la méthode de sélection professionnelle qu'est en somme la psychotechnique, d’une part :

1° Porte sur des individus médicalement et physiologiquement normaux ; 20 Etablit des tests pour mesurer ou comparer les différentes activités jugées indispensables pour une profession déterminée ;

30 Applique des méthodes de la statistique mathématique pour l'interprétation générale des résultats ;

d'autre part :

Tend à exercer son activité indépendamment de la médecine, en dehors des sciences biologiques.

Que vaut une telle méthode ?

Nous venons de voir à quelles données essentielles la psycho-technique pouvait se réduire, en analysant de façon objective, les méthodes employées. Nous avons exprimé notre étonnement en constatant que des recherches, dont le point de départ se trouve dans la double connaissance de la psychologie et de la physiologie de l’individu, puissent être tenues délibérément en dehors de la physiologie.

Certes, les psychotechniciens ont affirmé un peu partout qu’ils ne travaillaient que sur des sujets normaux — en dehors de tout cas pathologique — que par conséquent seuls les psychologues et psycho-techniciens, à l’exclusion des médecins devaient pratiquer leur sélection. Mais cet argument nous paraît par trop évidemment primaire : En fait, où se trouve la solution de continuité entre ce qui est pathologique et ce qui est normal ? Une telle notion est purement livresque, et, aussi bien dans le domaine de la pathologie du corps que dans celle de l'esprit, il ne peut s’agir là que de coupures artificiellement créées au milieu de la chaîne continue des complexions et des constitutions : « Natura non ferit saltus. ».

D'ailleurs, à quelles données élémentaires peuvent se ramener tous les problèmes de la psychotechnique ?

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