VALEUR RELATIVE ET EMPLOI
DE DIVERS INSTRUMENTS DE L*EXÉaÈSE AVESTIQUE.
Pour répondre méthodiquement à cette question il nous faut poser d*abord les principes qui doivent nous diriger dans cette recherche.
L'objet de notre étude est, comme je Tai déjà dit, TAvesta tel que ses auteurs Tont pensé et Tont fait, et non comme des Indous Teussent écrit ou comme le voudraient nos goûts, nos idées et nos systèmes.
Cest donc la pensée des auteurs de TAvesta que nous devons scruter et rechercher; ce sont les idées qui r^naient aux époques diverses de sa composition. Et ici nous ne pouvons mieux exprimer notre opinion, qu'en reproduisant ces paroles d'un auteur oriental qui figurent, à si juste titre, dans l'introduction des ce Hundeii Lieder des Atharda-Veda » du Prof. D. Grill (p. 4 iniUo).
a Veux-tu comprendre un poème? Ne fais pas violence à une o phrase pour un mot, ni à l'ensemble pour une phrase. Va j> droit à la pensée du poète, recherche-là et tu apprendras ainsi à le comprendre, d
Rien n'est plus vrai. C'est bien là ce qui doit être le but de nos efforts : ressaisir la pensée des Aèdes et des pontifes de l'Eran septentrional. A moins qu'on ne soutienne que les Rishis et les Kavis de l'Inde, étrangers à l'Eran et antérieurs de nombreux siècles a ses poètes, comprenaient mieux le sens des mots et des chants éraniens que leurs auteurs eux-mêmes; ou que les idées et les goûts des Européens du xix* siècle servaient déjà de norme aux chantres éraniens d'il y a 25 siècles. Personne, sans doute, ne défendra pareille thèse. Elle est cependant le seul appui de l'école du Védisme exagéré et du subjectivisme.
C'est donc incontestablement à TAvesta lui-même que l'on doit demander en premier lieu Texplication et des mots et des faits et des choses (i). Le texte spécial d'abord» puis le contexte, puis Tensembie des textes ob le mot, Tidée» lé fait étudiés se représentent; voilà les premiers éléments de Texégèse.
Mais tout cela peut rester obscur, et ce n'est que trop souvent le cas. Il faut alors recourir à d'autres moyens et ici se présentent les trois principaux que j'ai exposés dans les pages précédentes» les livres mazdéens» les Védas avec le vocabulaire sanscrit et la lexiologie éranienne avec l'étymologie
Auquel des trois faut-il accorder la prééminence et dans quel ordre doit on les consulter?
Pour répondre à cette question il est nécessaire d'en résoudre d'abord plusieurs autres : Qu'est ce que l'Avesta? Quand a-t-il . été composé et rédigé? Dans quels rapports se trouve-t-il avec les trois sources d'interprétation dont nous parlons ici?
Nous nous exprimerons le plus brièvement possible.
a) L'Avesta n'est pas une œuvre méthodique, composée d'un seul jet» à un môme moment» sur une place et dans un but uniques» par un ou plusieurs auteurs. C'est» au contraire, une réunion de morceaux détachés de diverses natures : hymnes» prières» sentences, légendes, dispositions disciplinaires, composées isolément d'abord et à différentes époques» puis réunies» en grande partie au moins, sans ordre ni méthode, pour les sauver de l'oubli et de la destruction; morceaux, du reste» retravaillés de diverses manières soit à leur réunion, soit déjà à une époque antérieure.
D'un autre côté» ce n'est pas non plus une collection de fragments» de lambeaux ayant appartenu à des livres complets, détruits par le temps ou par la main des Grecs. Une supposition de ce genre» comme je Tai dit ci-dessus, n'a pour elle aucun indice quelque faible qu'il soit et, par conséquent, n'a rien de
(l) Les idées sont telles dans la nouvelle école que M. Geldner trouTO très plaisant que Ton parle « du caractôre des conceptions, de la littérature avestiques ». Pour lui il n*j a qu'un genre, c'est le goût propre.
scientifique ni d'admissible. Ce n'est donc point un amas de ruines, rassemblées par des mains inhabiles, et qui doivent être reconstruites, mais un édifice formé de parties isolées et disparates que Ton peut distinguer. Quand on nous dit, en signalaiit les fragments qui composent tel ou tel chapitre de TAvesta : €< voyez dans quel état de ruines il nous est parvenu i>, on parle à côté de la vérité, et Ton ne saurait prouver cette assertion. Il y a là non pas des ruines, mais une collection de morceaux indépendants. Nous reviendrons plus loin là dessus (Voy. II« PARTIE : Reconstruction du texte^ initie).
Il y a eu certainement des parties de l'Avesta qui se sont perdues; mais comme on le voit par les gloses, elles existaient encore à la fin de Tère sassanide et n'ont rien fourni à notre collection de textes qui est beaucoup plus ancienne (i).
b) La date de la composition deTAvesta, de TAvesta proprement dit spécialement, ne peut être très ancienne. Tous les passages qui contiennent implicitement une date, indique Tâge des Arsacides. La forme des noms de villes (exemple : Raji, Mouru, Bàkhdhi), rétablissement du pouvoir sacerdotal zoroastrien à Raji, rétat avancé de la civilisation (V. p. ex. Vd. VIII, 254), faltération de la langue, la mention d'une secte qui ne peut être antérieure à rentrée du Boudhisme en Bactriane, tout annonce uniformément cette époque. (Aux citations de la page 3, note 1, je dois ajouter celles d'un article de F. Justi, arrivé par une voie distincte aux mêmes conclusions. Voy. Philologishe Wochenschriftf 25, Nov. initie).
L'une des raisons que Ton invoque pour démontrer l'antiquité de l'Avesta et ses rapports étroits avec les Védas, comme aussi son origine bactrienne, est puisée dans la ressemblance des idiomes. L'avestique, dit-on, est presque un dialecte du sanscrit védique.
Pour montrer le peu de fondement de cette argumentation, il suffira de rappeler que le persan des Achéménides est bien plus proche encore du sanscrit que l'avestique.
(1) Impossible de prendre au sérieux la légende des XXI livres avestiques, À moins qu*on n*j comprenne toute la littérature pehleyie.
La phonétique paléo-persane est certainement bien plus proche de celle du sanscrit; les voyelles n'y sont point troublées comme en avestique.
(]omp. les formes suivantes sanscrites, persanes, avestiques :
Gén. Ais (es) — ai* — ofj + ans (as) — aus — aos, + asya — ahya — ahê -\- iyàs — iydh — yâ>.
Ace. Am ^ am — em\
Et les mots nàsa — nàha — tu^hha + mâm — mâm — mâm, Bharctntam — barantam — barefUem + vayam ^ vayam ^ vaèm, -|- napàt — napdi — napdb + dvUtya — dumtiya — bitya + martya — mariiya — mashya, etc., etc.
c) Mais quelque soit la date originaire de TAvesta, quand bien même il y aurait des parties de ce livre qui remonteraient à des temps plus reculés, il n'en est pas moins incontestable qu'entre l'époque de l'union des Aryas éraniens et indous et celle de la composition du premier fragment avestique, il s*est écoulé des siècles et que la communauté d'idées entre les deux peuples avait été brisée depuis longtemps.
Les Gâthâs passent généralement pour la section de beaucoup la plus ancienne (i). Acceptons cette estimation sans l'examiner.
Gomme il a été dit plus haut, entre les idées religieuses et les conditions de la vie civile que Ton constate dans les Védas et celles qui se manifestent dans les Gâthâs il y a, pour ainsi dire, un abtme. Les unes forment précisément l'gpposé des autres. En outre, la langue a acquis une foule de termes nouveaux inexplicables par la lexiologie védique et sa phonologie a développé beaucoup de vocables qui sont restés inconnus à la langue indoue. Quatre e simples, deux o, A^ cinq nasales et sifflantes nouvelles s'y sont formées ou sont tombées de la phonologie védique.
Au culte de la nature et de ses éléments personnifiés a succédé celui d'un Dieu unique. Les génies du monde physique,
(1) M. Bartholom» les faits remonter jasqu^aa x* siècle, mais n'apporte aucane preuve.
héros de mythes et d'aventures innombrables» ont été remplacés par quelques personnifications abstraites de vertus. Les mythes antiques se sont efiTacés des souvenirs; de nouvelles légendes ont été créées mettant en scène de nouveaux personnages. La physionomie du seul héros aryaque conservé a été complëtemétamorphosée. Yima n'est plus un roi glorieux, c'est un humain pervers châtié.
L*extinction des conceptions primitives et la création des croyances nouvelles» toute cette révolution intellectuelle, tout comme la formation d'une nouvelle civilisation et partiellement d'une nouvelle langue, a du être Tœuvre d'une longue durée.
Au contraire, l'époque avestique et celle des livres pehlevis se touchent immédiatement. Les faits cités ci-dessus prouvent que la langue de l'Avesta était encore écrite au n® siècle de l'ère ancienne; la langue a du s'éteindre à ce moment, mais les monuments en étaient encore lus et étudiés puisque les grecs s'étaient mis de la partie. Pline lui-même cite encore des passages des livres de Zoroastre et Pausanias entendait les Mages réciter^ près de l'autel du feu, leurs prières en langue inconnue.
L'étude de l'Avesta. ne fut donc jamais complètement interrompue et lorsque les Mages voulurent le traduire en l'idiome du temps, ils prouvèrent qu'ils en avaient conservé généralement l'intelligence. L'oubli n'affectait que des points de détail. L'Avesta était pour eux, en quelque sorte, ce qu'était l'Iliade pour les Alexandrins.
Ces réflexions nous fourniront la réponse à la question posée.
Mais, pour lui donner une solution exacte et précise, nous avons à établir une distinction dont l'oubli et la confusion qui en résulte, ont engendré plus d'une erreur.
Ce qui change le moins dans la transformation des idées et usages, c'est le fond de la langue, la grammaire, les flexions, les termes généraux : pronoms, particules invariables et racines verbales. L'étymologiè, naturellement, reste toujours la même.
La transformation complète ou la modification essentielle a surtout atteint les conceptions religieuses et les choses de la vie civile et domestique.
Conséquemmeat, en ce qui concerne Texplication des formes flexionelles, les pronoms, adverbes et conjonctions, le rôle de la philologie comparée, spécialement de la philologie sanscrite, sera prépondérant. Il en doit être ainsi d'autant plus que la version pehievie n'est pas toujours littérale, et qu'aux formes avestiques ne correspondent pas toujours des formes pehlevies de même nature. En outre, l'imperfection delà flexion pehievie rend souvent cette correspondance impossible et ne permet pas d'indiquer les formes d'une manière qui exclue tout doute. L'absence de signe pour l'accusatif, l'omission fréquente de celui du génitif, les passés verbaux employés sans forme personnelle, l'emploi fréquent des noms verbaux en ishn ou autres, au lieu des formes désignant les temps, modes et personnes, tout cela fait parfois obstacle à une détermination exacte de la nature dernière des mots.
Par contre, la philologie comparée est impuissante à distinguer les formes semblables, de nature différente, telle que celles en U, à la fois nominales et verbales, celles en a, d, si variées et mainte autre. Et de plus, les formes représentant une mémo nuance d'idée ne sont pas toujours ideutiques dans les deux langues. Ainsi l'avestique n*a ni le génitif et pluriels verbaux en m, ni les parfaits contractés avec voyelle radicale é (confr. métuUê et mamanâité), le sanscrit n'a point les ablatifs en oot, oit, ni une foule d'altérations qu'à subies la phonétique éranienne.
Il est donc peu sûr d'appliquer à l'avestique les formes védiques extraordinaires telles que asvgram et semblables.
En outre, les livres mazdéens ne pourront que rarement nous éclairer relativement aux origines. C'est la tâche de la philologie et de la mythologie comparées, bien que la soi-disante tradition ne soit pas entièrement dépourvue de renseignements exacts (Voy. plus haut, Khumbya, Ftmd, etc.).
Si» en ce qui concerne la formation dos mots qui a peu changé, la philologie védique doit jouer le rôle principal, il en est tout autrement dans le monde des idées» des usages et des faits et conséquemment des mots qui les désignent.
Là, en effet, il s'est produit pour les premières une révolution complète ; pour le reste, une modification profonde.
Le culte, lui même n'a guère conservé du passé que l'emploi du Haoma. On sent que, sur la terre éranienne, une influence nouvelle, étrangère peut être, a transformé toute chose.
On comprendra aisément qu'en de semblables circonstances la littérature mazdéenne, médio-persane et la lexiologie éranienne, héritières directes (i) des idées et de la langue avestiques, aient plus droit d'être écoutées que la philologie védique dont les liens de parenté sont indirects et des plus éloignés.
Il est à remarquer que, dans tous les cas où certains mots ont, en avestique, un sens autre que leurs homophones sanscrits, ils ont généralement conservé en moyen ou néo -persan leur signification éranienne et ont la même en vieux persan.
Exemple :
AVRSTIQUB