‹ De l'exégèse et de la correction des textes avestiquesChapitre 31 sur 54 · RENSEIGNEMENTS FOURNIS PAR UNE SEULE DES SOURCES · texte numérisé non relu

RENSEIGNEMENTS FOURNIS PAR UNE SEULE DES SOURCES

A. Livres mazdéens.

Si le témoignage de la tradition est le seul que Ton puisse recueillir, il devra être accepté, dès qu'il ne s'élève pas de iiiotir sérieux de le suspecter. La version pehlevie étant généralement exacte (surtout en dehors des Gâthàs) et ne contenant qu*exceptionne.llement des erreurs, ne forme point certitude absolue il est vrai; mais elle a pour elle une présomption d'exactitude qui doit d'abord être renversée pour pouvoir être écartée. Une conception plus rationnelle, plus poétique, obtenue par une interprétation subjective différente ne suifit pas à elle seule pour autoriser à la rejeter. Il faut qu'il y ait quelque autre raison sérieuse tirée de l'Avesta lui-même.

Si le texte de la version pehlevie ou de tout autre monument suppose une fausse appréciation delà forme des mots avestiques cela n'implique nullement que le mot dont la forme semble mal comprise, n'a pas le sens qui lui est donné; car l'erreur ne concerne le plus souvent que la forme seule (Gfr. Y. XXVIII, 4, b. c- p. 56); très souvent il y a, non pas erreur, mais traduction libre, ou tournure propre à la langue médio-persane (Voy. Vd. XIX, 13, lo, 26, p. 14 ; II, 80, p. 22 ; Yasna XI, 4, 10, etc., pp. 61. 82, Y. XXVIII, i,b.; 2, c, etc.).

Il ne suffit pas même que l'explication éranienne s'éloigne des données étymologiques pour qu'on puisse l'accuser de fausseté.

Gomment, en effet, l'étymologie pourrait-elle jamais nous apprendre que Ov^aô; est le cœur, qu'un canon est un engin meurtrier et un fantassin, un soldat combattant à pied ; qu'un « œil de bœuf » est une fenêtre et qu'un grenadier est un simple lignard armé d'une escopette vulgaire?

Il en serait autrement si cette explication contredisait directement l'étymologie. En ce cas, bien qu'elle ne soit pas absolument impossible, il est prudent de s'en défier. C'est pour cela

que je n'ai jamais pu admettre que frastareta signifle i< lié ». Remarquons toutefois que le chant d'ensemble (chorus) et même la partie d'avant des ^lises chrétiennes sont désignés par un mot qui signifie « danse » Uv^^) étymologiquement ; que le sacrifice catholique Test par un autre qui veut dire renvoyée, missa, etc. Des cas de ce genre sont très nombreux. L'étymologie même n'est donc pas un obstacle invincible.

Il faut toutefois que l'étymologie dont il s'agit soit parfaitement sûre. Combien de fois ne s'est-on pas trompé dans ce genre d'analyse? D'ailleurs combien de significations sont purement extérieures et accidentelles. Aidyu, par exemple, traduit c< cavalier » par Nériosengh, ne signifie pas cela ; c'est évident. Mais ce mot ne peut-il pas désigner les cavaliers, comme « fantassins »» les piétons? Ce mot est précisément un de ceux dont la traduction est la plus contestée. C'est pourquoi nous nous y arrêterons un instant. Il est rendu en pchlevi par un mot que Nériosengh a lu asbâr et traduit en conséquence asvacarin « cavalier ». Il peut en être ainsi et aidyu signifier cavalier.

Mais les textes où les mots se rencontrent semblent exiger un autre sens. Au Y. XXXIX, 4, le poète prie pour que les mazdéens soient attachés à la sainteté , aidynsy bons pasteurs de troupeaux. Au Y. XL, 4, le fidèle honore les âmes des daitikas aidyus. Ici cela semble être un adjectif et certainement le mot c( cavalier » fait la plus singulière figure. Faut-il pour cela rejeter la tradition? Nériosengh peut s'être trompé et je crois qu'il a été réellement induit en erreur. Je lirais le mot pehlevi, non asbâi^ mais aiyâr « ami, secourable » (Cfr. yâr, yàrtdan) ou « puissant, fort, hardi » (Cfr. yâ$'a, ydrastan). En ce sens il serait facile de trouver à aidyu une étymologie convenable. Remarquons que l'auteur du Y. XL, désire des hommes aidyus pour qu'ils soient d'une amitié, d'une assistance forte et constante. C'est bien là Yaiyâr.

La tradition devra être abandonnée quand elle implique dans le texte un sens, une construction impossible, une erreur in- JQStifiable. Par exemple, farg. III, 130 (V. p. 36) ou Armaiti devient le sujet dans la version.

Il faut loulerois procéder ici avec réserve, en s^appuyant de raisons objectives et ne point substituer ses propres idées à celles d'auteurs anciens, appartenant à l'Orient.

Remarquons que bien des fautes ont été attribuées à la version pehlevie, parce qu'elle a été mal comprise, ou parce que le texte que nous possédons est défectueux. Ainsi au farg. II. 64, le correspondant de gâvayatiem doit être lu, non point gospendân râi « à cause du bétail », mais g, râs « voie du bétail », explication étymologiquement exacte du mot avestique.

De même râi est souvent traduit par « à cause de » quand il n'est que le signe du cas dépendant. De même patistânih, Vd. III, 10, signifie « secours » (comme le prouve la glose) et non « pied, appui»; ayin (ibid. 110) est peut-être adin, correspondant à un aya adverbial.

On apprécie aussi mal les cas où le verbe est rendu régulièrement par un nom verbal en ak, ishn, etc., ou par un nom abstrait en (A, tout comme les noms concrets et d*ageut ; ce sont des tournures pehlvies. — Voy. par exemple, rahjayèiti (Visp. VIII, 13, p. 49), rendu par spanakîh et baoVtar (ibid. 15) par bôkhiaUh.

En résumé on peut dire en général que la version pehlevie a la possession et la présomption en sa faveur et qu'il faut un motif grave pour Técarter.

II faut donc procéder avec circonspection et critique sérieuse.

B. Philologie sanscrite.

Il en sera de même quand le seul éclaircissement fourni sera puisé à la lexiologie sanscrite.

L'identité des mots, comme il a été démontré, ne prouve nullement l'identité des sens. On ne pourra donc s'y arrêter que si le transport des significations ne rencontre aucun obstacle, si rien, dans le texte ou dans les conceptions avestiques, ne s'oppose à son admission ou n'indique aucun autre ordre d'idée.

Quand le sens du mot sanscrit cadrera parfaitement avec le

texte avestique et ne sera contredit en aucune façon, ne donnera lieu à aucune objection, il y aura lieu certainement de l'admettre en avestique, du moins à titre d'hypothèse très probable.

Une distinction est cependant encore nécessaire; les mots et les sens que Ton rencontre uniquement dans le sanscrit classique n'ont qu'une valeur secondaire, principalement quand il s'agit d'une acception dérivée, détournée, assez éloignée de la signification originaire. Si les Védas n'ont que celle-ci et si le sens dérivé n'est employé que dans la littérature brahmanique et plus récente encore; alors on devra tenir ce dernier pour très douteux.

Un mot qui ne se rencontre pas dans les Védas peut cependant avoir existé dans la langue du temps; mais un sens détourné, qu'un mot védique ne possède point, est, selon toute probabilité, étranger aux Védas et, par conséquent, aux temps de l'Union aryaque. Il est encore moins à supposer que les deux peuples l'aient également développé plus tard par une concordance merveilleuse.

Mais dans le premier cas même, l'analogie des termes ne pourra fournir qu'une hypothèse plus ou moins plausible et nullement engendrer la certitude.

Voici trois exemples bien flippants des conséquences qu'entraîne cette disposition à traduire l'Avesta au moyen du dictionnaire sanscrit :

!<" Y. XLVIII, 8, b) frashaostrâi urvâzisUàm ashahyâ dcb sarém. M. Geldner rapproche urvâzis'tàm de sarém et tous deux du védique brhat çarman; pour lui, impossible de ne point le faire! c'est a le point d'appui ferme ». Malheureusement le mirage de l'analogie lui a fait perdre de vue que urvâzisUàm est du féminin et sarém du masculin ou du neutre et qu'un accord de ce genre n'est pas possible aux Gàthâs, qu'en conséquence urvâzis'tâm n'a aucun rapport avec sarém et ne peut former une expression analogue au brhat sarman. UiDâzis'tàm se rapporte, en réalité, au mot précédent frasastUn.

« Donne à Frashaostra cette gloire la plus chère, <c ou la plus

élevée », la primauté de la sainteté. » Adieu donc le brhat çarman avestique.

^ Arôi. Ce mot est employé plusieurs fois. M. Geldner ne considère qu'un cas et naturellement y voit Yâré sanscrit « excepté, hormis ». Mais pour le faire entrer ainsi dans ce passage (Y. XIJX, 5), il est obligé de réduire la phrase à une interrogation qui n'a plus de valeur ni d'expression.

« Car sans votre secours visible, public, palpable à la main, que vous accordez à votre prophète, qu'il nous procure le bien, être î »

Certes, cela ne signifie pas grand chose, si même cela a un sens quelconque. Et ce secours msible, public^ palpable à la main est d'un singulier aspect.

Si un autre que M. Geldner avait dit cela! !

Heureusement l'ignorante tradition nous apprend que ârâi est le locatif de âram (scr. aram), plénitude, et signifie a en plénitude, en perfection ».

(c Car vous, ô Mazda, Asha, vous favorisez complètement votre prophète par cet appui ferme (dei^es^tâ), visible, puissant (zasta û, et non palpable), au moyen duquel il nous donne le bonheur (l'éclat)..

Que mes lecteurs veulent bien comparer les deux versions ; j'attends leur jugement sans crainte.

Les autres textes, du reste, ne laissent place à aucun doute. Psr exemple (Cfr. LV, 5) : « Observance soit pour le culte des eaux des Amesha Sp. et de la bonne Ashi qui s'attache à la sainteté né âraèoa erenavataèca^ pour notre âra. » — Serait-ce pour notre sansii zum unseren ohnel

3^ Aparêayàn. Pour M. Geldner ces mots ne peuvent signifier « l'autre jour, le lendemain », puisque le sanscrit aparâhan signifie r a après midi ». — Déjà celte expression détournée de son sens naturel et toute idiotique devrait inspirer de la défiance. On sait d'ailleurs que les divisions du jour étaient toutes différentes dans les deux pays (Voy. pp. 88, 89). Mais ce qui tranche la question, c'est que Taprès midi se disait, en avestique.

uzayare et non aparem ayare. Le terme sanscrit doit donc encore être mis à Técart.

On le voit, traduire TÂvesta à coups de dictionnaire sanscrit, c'est faire une œuvre qui n'est ni scientifique ni même bien rationnelle. Et quand M. Geldner répétera encore ses termes favoris d'ignorance, de non-sens, d'inexactitude grossière, il nous sera permis, je pense, d'accueillir ses leçons et ses cri* tiques par un franc sourire.

Voici encore quelques exemples; car on en remplirait un gros volume.

4^ Le chameau est qualifié 4 fois de vadiari. Pour expliquer ce terme obscur, on a recours au sanscrit vadhri, châtré. Cette analogie m'est venue à l'esprit comme à d'autres et pourtant, malgré son apparente probabilité, j'ai cru devoir la rejeter, pour les motifs suivants :

1) Ce sens donné à vadhri est très détourné; il ne peut donc servir à une affirmation péremptoire.

2) Les divers contextes des endroits où vadfari se rencontre excluent ce sens. La qualification de vadhri est toujours prise en mauvaise part; elle indique une condition dégénérée, la faiblesse, le peu de courage, etc.. Or, partout où vadiari figure, le contexte indique, au contraire, une qualité qui rend son titulaire supérieur aux autres.

Au Yesht XIV, H, c'est Vert^rag^m, le génie de la victoire, qui apparaît sous la forme d'un chameau vadiari; au § 12, il est dit que le vadiari se platt au milieu des femelles et les protège mieux que tout autre et à cette épithëte « vad 'ari » sont jointes plusieurs qui indiquent la force, la rapidité, le courage, etc.

Au Yesht XVII, i3, le chameau, vadiari, figure parmi les dons qu'Ashi Vanuhi confère aux humains; dons d'excellence et naturellement les meilleurs en leur espèce. — Or, il est évident queVerethraghna n'aurait point choisi le chameau châtré pour en prendre la figure; que cet animal dégradé n'est point celui que vante le § 13 du Yesht XIV et qu'Ashi Vanuhi n'a pu le choisir pour en faire un don de choix.

Jamais, dans aucun pays, celte mutilation n'a été une cause de préférence et d'excellence pour l'animal qui l'avait subie.

Vad'ari = châtré, est donc impossible et je préfère tirer ce mot de la racine vadh, traîner, conduire, porter, d'où le sens de porteur de fardeau^ emploi caractéristique du chameau.

8*> Le Yesht III, 14 dit qu'Anromainyus voyant les ravages qu'Asha Vahista exerce parmi ses satellites, patai> dayaosf (ou dyaos ').Dyaos' esl'\[=dy6s, gén., ablatif dedyw (div), ciel? L'assimilation, qui est venue certainement à l'esprit de tous les interprèles, est vraiment belle; si belle qu'il répugne de lui opposer quoique ce soit. Cependant l'équation dyaos' = dyôs a été précédée d'une autre non moins brillante, aspînâ= asvînâu^ et l'on en connaît le sort. Ceci nous enhardit à faire remarquer que dyu ou tout autre terme en rapport avec ce mot-type, ne se rencontre jamais dans l'Avesta. Le ciel y est fréquemment cité, mais jamais sous ce nom ou sous un autre qui s'en rapproche.

Il en est de même en vieux persan; dyu n'a point non plus laissé de trace en pehlevi ni en persan moderne. .

C'est là certainement une forte objection contre son admission dans le lexique avestique.

Mais il y a plus que cela. On se demande comment le chef des dévas aurait pu se trouver dans le dyu^ le ciel, pour en tomber. Il n'a pas le pouvoir d'y pénétrer. Jamais l'Avesta ne nous l'y laisse voir. Azhi, pour devenir son satellite a du descendre sur la terre. S'il a cherché à pénétrer le ciel 5 l'origine du monde, cette unique tentative a échoué complètement. Il est donc bien peu probable qu'il s'agisse ici du dyu^ ciel et la leçon pai^t dayàis' par son regard destructeur, n'est certes pas à rejeter. Elle répond parfaitement à l'idée avestique sur l'influence du regard.

Et de plus elle ne présente aucune conception opposée au système avestique, comme est celle d'Anromainyus, séjournant et opérant dans le dyu.

On ne peut donc admettre dyaos' == dyôs' que sous réserve. Tout au moins doit-on l'y insérer comme douteux. Notons encore que le passage où il se trouve doit se lire, s'il était rythmé à l'origine :

PauiDânaèmât? paiti dyaosf Patai? daèvanàm draqjis'tô Ahrô mainyus^ pourumahrkô.

En outre, la leçon dyaos^ n'est pas du tout sûre; il y a aussi dyôis' qui rappelle paitidîti (Cfr. Vend. XVIII, 128-127).

6*> Le sens de « favorable à, procurant le bien » donné à data (de dhâ) en raison du sanscrit hita (id.) laissera quelque doute parceque cette acception de hita est dérivée et éloignée, commence seulement à se montrer dans les Védas et ne parait nulle part d'une manière probable dans TAvesta. Au Yesht XIV, 84, le bœuf, dâmidâto, est bien plutôt « créé pour (le bien de) la création » que « dévoué à la création » (Confr. Y. XXIX, b. c.)

7*» Par amour du sanscrit gaya M. Geldner donne à gaèfa le sens de « maison, famille ». Pour montrer que ce n'est pas la vraie signification de ce mot, il suffira de l'introduire dans trois ou quatre passages.

Ahura Mazda, créateur des maisons (familles) corporelles!

Je bénis le monde céleste et le monde familier.

Nous vous présentons, o Ahura Mazda, l'offrande de myazda (viande) et de toutes les familles (Y. XXXIV, 3),

toi qui as créé les familles, les lois et les intelligences (Y. XXXI, 11).

A Yima, chargé d'étendre le sol terrestre, d'y garder hommes, animaux, eaux, plantes, feux, etc. Ahura Mazda dit : étends, fais croître mes familles (Fg. II, 8).

Est-il besoin de faire sentir combien tout cela s'accorde mal? C'est que gaèt^a est en réalité une possession terrestre (de gi.ji) et de là un bien terrestre quelconque. Aussi le vrai sens de ces passages est :

A. H. créateur des êtres (de ce monde) corporels.

Je bénis le monde céleste et terrestre (des biens terrestres).

Nous vous présentons, o Ahura Mazda, le mayazda et tous nos biens. — 0! toi qui as créé les biens terrestres, corporels, les lois (ou les consciences) et les intelligences.

Etends, fais croître mes biens terrestres.

Et au Y. LVII, 17 : que nos troupeaux, nos biens et les hommes soient de bonne nature, sains et bien constitués idrvà). Ici on voit clairement gaèfa opposé à « troupeaux et hommes ».

Ce sens s'applique partout parfaitement, même à Vd. XIII, 28 et semblables. Voy. plus loin azf^d daid!tm.

D*ailleurs le mot persan gêhân qui en provient directement et gêti (de gaèt'ya) désignent tous deux la terre, les choses de ce monde. Gela seul suffirait.

Le sanscrit est donc encore ici un guide trompeur.

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