RENSEIGNEMENTS CONTRADICTOIRES
Un autre cas est celui où deux sources à la fois fournissent une base d'explication mais se contredisent. En ce cas il y a difiBcuUé sérieuse dont lu solution demanderait un examen étendu et minutieux. Nous ne pouvons toutefois entrer dans tous les détails.
L Le désaccord peut régner entre les livres mazdéens et la lexiologie védique. En ce cas, d'après tout ce qui a été vu précédemment, la version pehlvie a pour elle la présomption de
vérité, dans TAvesta proprement dit en général, et naéme dans les Gâthâs, pour ce qui concerne le sens des mots considérés isolément. En la négligeant, en la corrigeant sans motifs sérieux on n'aboutit guère, nous l'avons vu, qu'à des résultats assez malheureux. Si quelques erreurs partielles suffisaient à la faire définitivement écarter, on devrait alors à plus forte raison fermer à jamais les Védas.
Cette présomption cède naturellement à des raisons majeures à celles que nous avons déjà signalées plus haut (p. 149). Une opposition entre le sens donné par la version et celui du mot sanscrit, correspondant à l'avestique, ne suffit pas certainement à faire rejeter le premier. Après les exemples que M. G. nous a donnés lui-même relativement à dahma, yâtem et autres mots, il serait assez singulier qu'il contestât ce principe.
Nous devons cependant faire ici une distinction importante.
a) S'il sagit d'un point de religion ou d'usage, d'un objet, d'un instrument et autre chose semblable, il est évident que les Mazdéens, malgré quelques oublis et changements, savaient mieux ce qu'étaient leurs croyances et les coutumes de leur pays deux ou trois siècles auparavant, que les Indous professant un culte en général tout différent, habitant un pays éloigné et antérieurs au Zoroastrisme de nombreux siècles.
Certes ce n'est point Tlnde qui donnera le vrai sens et la nature véritable des yazatasy de vet^elhra, de la dahyu^ de nmâna, des mainyava, du baresma et de centaines d'autres mots et noms.
Toutefois il faut encore distinguer entre les origines des conceptions, des objets et des termes, et leur état aux temps avestiques; entre les restes des croyances primitives et tout ce qui appartient au zoroastrisme. Au second cas le mazdéisme est seul compétent pour expliquer les faits et les idées ; au premier c'est la science des Védas qui doit en général avoir la préférence (i).
(1) Môme en ce cas, une critique sérieuse est encore nécessaire. Ainsi rien ne permet d'admettre que le Thrita avestique soit originairement le
Ainsi Vasha avestique ne peut être expliqué adéquatement par le Rta védique, bien qu'originairement identique, parce que le zoroastrisme en a modifié et spécifié la notion. Le Veieihrem de TAvesta n'est nullement le Vrtra des Védas, parce qu'aucun endroit de l'Avesta n'admet cette explication et que le Vrtra^ démon, n'apparaît nullement dans l'Avesta. Keresâni n'est point le Krsâîiu indou, puisqu'il est représenté comme un roi impie, persécuteur des Atharvans et détrôné par Homa, génie, tandis que Krsânu est un archer céleste gardien du s6ma, liquide céleste ; de même que le Gandarewa n'a de commun que le nom avec les Gandharvas de l'Inde, bien que les deux conceptions puissent se rapporter à une origine commune à certains égards, telle que celle de génies des eaux célestes, des nuées, gé)iies restés bons dans l'Inde, devenus démons en Eran.
Comme il a été dit plus loin, les origines de ces conceptions doivent généralement être recherchées dans la lexicologie et la mythologie védiques sans toutefois que l'on néglige l'étude des livres mazdéens qui contiennent des allusions à des fables aryaques. Quant aux mythes propres à TEran et au zoroastrisme, c'est l'Eran seul naturellement qui peut en donner la clé, et pour la trouver sûrement, il faudra consulter tous les livres traditionnels, sans en excepter même le Shàhnâmeh, le Bahrâm yesht et les plus récents.
Nous avons vu plus haut les deux épouses de Zohak, retrouvée naguère dans le Shàhnâmeh comme la vache céleste, la nuée, l'avait été déjà dans la nourricière de Frîdun, nouveauné; le couple Yima'Yimâ == Yama-Yamî et le Khunbya-Thrila dans le Bundehesh etc., etc.
II. Si c'est une question de grammaire ou d'étymologie qui est
même personnage que le Trita védique. Comment en efiet le génie des eaux célestes serait-il devenu le premier médecin, favori du génie des métaux? Le nom seul est commun aux deux personnages. Il en est de même de Keresâni et Krçânu et d^autres. Ces noms étaient usités dans les deux pays; chacun en a usé à sa manière. Il n*est pas même certain que Krçânu soit un nom propre.
en jeu, on devra appliquer les principes énoncés précédemment (p. 000). La théorie générale des flexions doit certainement prendre pour modèle la flexion sanscrite, tout en tenant compte des formes générales indo-européennes. On ne devra cependant point oublier que chaque grammaire a des formes particulières étrangères à Tautre, et que vouloir reconstruire tout sans exception d'une manière identique, c'est s'exposer à des erreurs. On a été, par exemple, jusqu'à rejeter le parfait composé âstârayafUîm ôhhât>, parce que le sanscrit n'a point ce mode de construction ; comme si les copistes avaient pu inventer cette forme. Cette exclusion est évidemment contraire aux principes de la critique. Cette forme, d'ailleurs, n'est pas plus un monstrum que le sanscrit côraydm âsa et semblables. L'instinct, on le voit, est souvent un guide suspect.
On doit se garder, même en cette matière, d'être exclusif et de vouloir tout régler sur les paradigmes sanscrits (Cfr. p. 144 ci-dessus). Souvent un seul et même mot peut provenir de diflérentes sources et représenter plusieurs formes de flexions. Par exemple diwzhaff peut être un ablatif, un participe présent au thème et un imparfait. 3 p. sg.
Comment donc doit-on expliquer le diwzhaff haca du Vend. XVIII, 3? Si l'on maintient la préposition haca, la question est résolue par elle-même. Si l'on veut la supprimer, il n'en reste pas moins acquis qu'un glossateur sachant le zend a complété l'expression par l'adjonction de cette particule. Il y a donc probabilité que Diwzhat> est là un ablatif. Aussi la version pehlevie porte-t-elle men-fiifishn « par tromperie ». Diwzhaff correspond exactement au latin falso, dolo ; c'est donc l'expression naturelle, et la seule que l'on puisse admettre.
Quand donc une forme sera douteuse on fera toujours bien d'examiner la version pehlevie correspondante et si la solution qu'elle donne est satisfaisante, il sera plus rationnel de s'y arrêter.
III. C'est aussi entre les données de la philologie éranienne et celles de la tradition que l'opposition peut se rencontrer. Un mot
de TAvesta peut ressembler à uq mot persan ou néo-éraoieD, alors que la version pehlevie en contient un autre. Les principes de la critique indiquent qu'en ce cas il faut en général s*en tenir k la tradition. Lp raison est très-simple. Les mots paléo-éraniens restés dans le persan ont dû passer par le persan moyen ; ils jQ^ont pu certainement s'éteindre et puis revivre. S'ils existaient en moyen-persan, le^ commentateurs mazdéens n'ont pu les ignorer, et ils s'en seraient certainement servis s'ils avaient procédé en gens ignorants, traduisant à l'aventure. Les premiers termes qui devaient leur venir à Tesprit, c'étaient précisément ceux-là. Si donc ils les ont laissés de côté, c'est qu'ils savaient pertinemment que ces mots n'avaient rien de commun, quant au sens, avec leurs homophones avestiques.
Voici deux exemples de ce cas. Vûtare carana du Vend. XIV, SS est expliqué parM.Geldner comme correspondant au Np. car, fourneau. Mais cela n'est pas admissible. En effet, ce mot devait être connu des traducteurs pehievis, et ils n'eussent point manqué de l'employer, ne fut-ce qu'à cause de l'assonance. Des traducteurs ignorants voient naturellement partout les termes qui leur sont familiers. Au lieu de cela le pehlevi porte dtash luUâr. Ce doute est conflmé par cette circonstance que l'objet en question est un de^ daWta^ mot qui ne peut guère désigner un foyer ; qu'âtare carana est au pluriel ; qu*en outre âtare care$' désigne « les bois propres à entretenir le feu » (Vend. VIII, 239) et que le qualificatif pairis^handna qui accompagne âtare carana^ désignant probablement des objets précieux, convenables, indique des bois tels que la loi mazdéenne les prescrivait pour l'entretien du feu. Certains bois étaient prohibés (Cf. Yt. XIV, 54-56). La glose : (c deux par-dessus, deux en dessous «> indique clairement des bois. Paiiisfhanàna s'appliquerait du reste fort difficilement à un four; et d'ailleurs il ne peut être ici question de fourneau, puisqu'il s'agit d'instruments sacerdotaux.
Par contre V Atare vazanem du paragraphe 22 peut très bien s'expliquer par le persan gaz « pincette », le pehlevi vœdnttar ne s'y oppose nullement. Toutefois le qualificatif ftiiaran^m qui
lui est donné et que le pehleyi rend bien par « qui écarte les crasses », gartkanak^ (cfr. Np. gto'd et kan) s'appliquerait mieux ce semble à une grille, à cause de la racine hie ce laisser tomber de hors » ou « sécher ». Le mot pehievi cependant s'applique bien à des pincettes. Cette explication» loin donc d'être hérétique (sic), est entièrement conforme à la tradition.
Il en est autrement de ydtem et de âtare carana. Si ces mots étaient les ydd (mémoire) et car (foyer) néo-persans , ces derniers mots eussent été les premiers à venir à l'esprit d'interprètes ignares et nous les trouverions dans la version. Leur connaissance de la langue avestique a pu seule les préserver de cette erreur.
Ajoutons qu'une condition eaJbentielle pour la réussite de ces assimilations comme de toutes en général » c'est d'observer scrupuleusement les lois de la phonétique persane. Voir à ce sujet les observations de Hûbschmanh sur les traductions de M. Geldner. (Kuhn's Zeitschrift, B. XXVI. H. 1).
IV. Lorsque ce sont les correspondante néo-éraniens et védiques d'un mot de l'Avesta qui présentent des sens divers et que du reste cette double correspondance est attestée par les lois phoniques, il faudra d'abord comme en toute autre [conjoncture, s'assurer si l'Avesta n'offre pas quelque indice favorable & l'adoption d'un des deux sens divergents. Si l'on ne peut tirer de là aucun éclaircissement, le mieux sera, sans contredit, de s'en tenir au terme éranien. De même source que le mot avestique, il doit en posséder le sens bien mieux que le terme védique dérivé, non de ce mot mais d'un ancêtre commun aryaque. Si l'on objecte la distance qui sépare l'avestique du moyenpersan, on devra opposer la distance beaucoup plus grande qui sépare l'avestique de l'aryaque commun et surtout des Védas. On sait d'ailleurs qu'une foule de mots ont pris dans l'idiome de l'Avesta un sens tout particulier que leur origine ne permettrait pas de conjecturer. Or ce sens spécial pourra bien se trouver dans le persan, mais jamais dans le védique. Ainsi l'italien leggeré nous donnera bien mieux le sens de légère que le grec y^yw».
De même le deh^ le rad persans pourront nous expliquer dahyu et ratu; les mots sanscrits dasyu^ rtu^ au contraire, nous induiraient en erreur (cfr. p. 14S).
Il y aura une exception à f^ire quand il sera constant qu*il s*agit d*un usage, d*un objet resté commun aux deux races. Mais ce fait ne pourra être supposé sans preuve et se présentera assez rarement. Les idées et les mœurs se sont modifiées dans les pays éraniens» et ce qui était identique à Torigine a pris une nature toute différente sur la terre avestique et rapporter à TAvesta les coutumes et les conceptions primitives c'est évidemment commettre un anachronisme Les choses de TAvesta seront certainement mieux connues par ceux qui en ont hérité, même imparfaitement» que par ceux qui n*en ont jamais eu même connaissance.
Le Yisp.Vni, 14 contient ces expressions framermara, framen narotfb'dm. Le second n'est-il qu'un pléonasme, ou vU*a a-t-il un sens spécial? Le védisant répondra non et j'ai suivi cette solulion par amour du sanscrit! —M. Darmesteter l'a rejetée» en revenant au néo-persan vtr <c intelligence » Il a ainsi « qui favorise rhomme» qui favorise Tintelligence de l'homme ». Et il a eu parfaitement raison. C'était aussi l'explication de la version pehlevie.
Il est superflu d'ajouter qu'il faut en tout s'assurer si rien dans l'Avesta ne contredit le rapprochement ou l'assimilation dont on veut tirer parti.
V. L'éCymologie, mais une étymologie certaine, pourra servir aussi à déterminer le sens d'un mot quand elle sera le seul moyen d'éclaircissement. Toutefois vu la mobilité des significations, il n'y aura jamais en elle qu'un signe de probabilité plus ou moins grande selon le cas. Elle pourra cependant être tenue comme certitude si le sens qu'elle donne convient naturellement ei partout dans les textes avestiques.
L'étymologie servira aussi à corroborer les indications puisées à l'une ou l'autre source; mais elle ne peut suffire, ainsi qu'il a été dit, à renverser une explication obtenue autrement.
Par l'analjse des éléments d'un mot on peut arriver à la signification naturelle de ce mot, mais c'est tout. On ne peut déterminer infailliblement ce qu'il désigne. Ainsi Tétymologie ne pourra jamais nous dire que ignis est le feu et altare la table du sacrifice (cfr. pp. 122, 123). — Autre exemple : M. Geldner admet que f^iti/ar^jcarona est le c(ir persan Je four, le fourneau. Or la racine car, aller, le sanscrit carana «pied, mouvement, etc.» interdirait ce rapprochement si Ton s*y arrêtait (voy. plus haut p. 161).
VI. Les analogies puisées à la lexiologie comparée anariaque fourniront parfois aussi des moyens d'élucidation. Il en sera surtout ainsi de l'arménien, si rapproché de l'avestique.
Quant aux autres langues, une grande prudence sera nécessaire dans les ^*approchements. L'assimilation ne pourra se faire qu'à titre de conjecture. Si elle n'a pour base qu'un mot ou des mots appartenant à un seul groupe de langue et, si dans ce cas elle est contredite par d'autres sources, il faudra certainement la rejeter.
C'est ainsi, par exemple, que l'identification du moghu avestique avec le magu gothique (enfant du sexe masculin) est absolument insoutenable. Moghu est évidemment le mogh persan. mog arménien, magu vieux-persan, « le mage ». La version peblevie a pour correspondant le nom bien connu mog gabrâ. Rien de plus évident. En outre, « le jeune garçon » fait une assez singulière figure dans l'énumération du Yasna LXIV.
<f Que nos bonnes eaux ne servent point au méchant qui suit une religion mauvaise, qui nuit à ses consorts, aux jeunes garçons!, à ses parents ».
Le mot maguj moghu se rencontre plusieurs fois dans l'Avesta, et nulle part le sens de jeune garçon n'est admissible.
Au Farg. IV, 131, yat'a magaoô fravaHsài^^ il s'agit de l'opposé à a celui qui a une femme a., c'est-a-dire du célibataire, de l'eunuque, ou du moine bouddhique, mais certainement pas du jeune garçon.
M. Geldner rapproche le maitim du Vd. XVIU, 9 du màU
latin. De fortes raisons s'opposent à cette identification, mais n*y en eut-il point quil suffirait, pour la rendre suspecte et inutile, d*observer que cette acception du mot latin est exceptionnelle, idiotique, sans analogie ailleurs et que par conséquent elle ne peut être transportée en avestique sans raison, sans autre indice de probabilité. Le sens que malus a pris en latin est telle* ment exceptionnel qu'on a dû le rapprocher de mala^ tache, et rim. pour lui trouver un correspondant indo-européen. Re* marquons en outre que pour l'implanter dans l'Avesta il fout modifier encore le sens du terme latin et lui donner simplement celui de « autrement qu'il ne faut ».
Le rapprochement imaginé entre le mot garemdvarcAh de TAfrigân I et le latin igné interdiclum est dans le même cas. Outre que l'on force d'une manière impossible le sens du mot avestique, l'expression latine est entièrement idiotique et quant au sens et quant à l'usage. Elle ne peut donc se transporter en éranien sans, pour le moins, un commencement de preuve. Or, non seulement tout indice fait défaut, mais tout prouve contre cette assimilation : la nature de la peine, la place de la sentence dans la série, l'absence complète d'indice de l'existence d'une semblable coutume, etc., etc. (Voy. plus loin).
Quand un mot avec ses divers attenants n'appartient qu'à un groupe de langue et a un sens qui ne provient pas directement de la racine, un sens dérivé et détourné, ou lorsqu'il provient d'une racine qui ne se montre que dans un groupe, on ne peut supposer sans un motif réel qu'il ait un équivalent dans un autre surtout si le premier est européen et le second aryaque et moins encore s'il n'existe pas en sanscrit.
Toutefois si ce mot isolé donne un sens qui convient partout oti son homophone est employé dans l'Avesta et si rien ne s'oppose à l'admission de cette explication, on sera autorisé h la tenir pour bonne et respectable. Nous avons vu que cela n'est pas possible dans les cas précités.
VIL Tous les renseignements fournis par les auteurs de l'antiquité devront être recherchés et mis à profit. Ils forment en
effet un tableau du zoroastrisme fait d'après nature. Us nous apprendront, par exemple* que Baresma est un faisceau de baguettes. Toutefois on devra les passer tous au critérium de TAvesta et même de la tradition, pour s'assurer que les auteurs classiques n'ont point été induits eu erreur, ou qu'ils parlent de la secte qui suivait notre Avesta.
Mais assurément, on ne pourra invoquer les us et coutumes des Indous-védiques pour leur donner un démenti.
Au temps de la conquête macédonienne, la langue avestique était encore vivante et la religion de Zoroastre florissante. Ce serait vraiment pousser la chose à l'excès que d'aller chercher dans les chants de l'Inde» antérieurs de dix siècles, ce que les Grecs voyaient et entendaient.
Il ne sera peut-être pas inutile d'appliquer nos principes à quelques cas d'élucidttion.