‹ De l'exégèse et de la correction des textes avestiquesChapitre 36 sur 54 · Ici vient se poser la question de la métrique · texte numérisé non relu

Ici vient se poser la question de la métrique

Il est incontestable qu'une grande partie des textes qui composent l'Avesta était primitivement rhythmée. Dans leur état actuel la forme rhythmique en a disparu et de nombreuses interpolations en ont Tait réellement un livre prosaïque. Pour reconstituer le texte canonique, ne faut-il pas avant tout rétablir le mètre?

Cette question indique elleHnéme la réponse qui doit y être faite. Si le texte canonique est altéré dans nos manuscrits, il doit être corrigé par tout moyen scientitique et par conséquent par les règles de la métrique, cela ne fait pas de doute. Pour le reste, les réflexions suivantes pourront servir de réponse.

(1) On ne peat certainement pas prendre au sérieux la notice du Dlnkart qui nous représente Vistâspa et Darius faisant déposer dans leurs archives TAvesta et le Zand / On ne peut pas, sans doute, admettre (m rejeter la tradition selon que cela plaît.

1« L'étendue des parties rhythmées de l'Avesta n'est rien moins que certaine. Le désaccord règne même entre les néoéranistes. Ainsi MH. Pischel et Geldner eux-mêmes nous ont donné Texemple de discordence relativement à la fin du Vendidâd. — M. Geldner donne comme prosaïque le commencement du Yesht XVII que je tiens pour rhythmé, ainsi qu'on le verra plus loin.

2^ Là même où le rhythme parait certain, il se présente très souvent plusieurs manières de le rétablir (voyez plus loin par exemple Yt. XIV, 52). Aucune donc n'a pour elle la certitude.

3<» Les lois de la rhythmique éranienne sont tellement élastiques, les changements que l'on apporte au texte pour leur donner une forme poétique sont tellement libres et considérables qu'on ne peut jamais se tenir pour assuré d'être dans le vrai ; il est peu de texte qui résiste à ce traitement (voy. par ex. aogemadaèca plus loin). Il est donc évident que la restitution métrique atteint rarement un autre terme que la simple probabilité et que l'on doit y procéder avec grande prudence. — Je reviendrai plus loin là dessus.

Et ceci est le nœud de la question ; le texte canonique dans lequel toutes les parties métriques sont venues se fondre et les vers s'ajouter les uns aux autres sans plus de diatinction, n'est pas Tœuvre de l'ignorance. Les Hazdéens du moyen-âge savaient encore que les Gâthàs avaient une forme métrique. Ceux qui ont rédigé l'Avesta douze siècles plus tôt, ne pouvaient ignorer que les morceaux réunis par eux en une masse ^étaient partiellement rhythmés. La fusion et confusion a été pour eux une œuvre volontaire. Le rhythme, si large d'allure, avait de l'importance pour la transmission orale des textes. Une fois qu'ils étaient écrits, cette importance s'effaçait complètement. En outre les rédacteurs qui voulaient combiner des éléments prosaïques et rhythmés à la fois et y faire tel ajouté qu'il leur plaisait, devaient nécessairement supprimer toute forme mesurée.

Il en résulte que pour restituer le texte canonique, on ne peut

tenir compte de la forme rhytbmée que quand elle est certaine et quand elle est nécessaire à la correction de ce texte. — Il ne s'agit donc pas de la rétablir d'abord partout où Ton voudrait la supposer; car le faire ce serait détruire la rédaction elle* même. Ces intercalations avaient pour but soit de ramener les légendes antiques aux idées zoroastriennes et mazdéennes (en subordonnant les génies à Ahura-Mazda ou autrement) d'insister sur un principe religieux» sur une pensée que l'auteur voulait relever, etc. (i),

Notons qu'en ce qui concerne les Yeshts, la restitution métrique pçurra se faire avec plus de liberté, parce que là le texte canonique nous manque; celui que nous possédons nous est venu on ne sait d'où.

Répétons-le donc. La première œuvre des interprètes de l'Avesta doit être de reconstituer le texte canonique avec ses parties disparates, ses interpolations etc. Les moyens principaux consisteront à corriger les fautes des copistes et à écarter les gloses passées dans le texte depuis sa rédaction^ à rétablir le mètre au cas où il a été troublé par les copistes ; le tout selon les règles dont nous parlerons plus loin. Et c'est là une œuvre vraiment sdentifiqtie ; bien plus, elle est nécessaire à la science.

6. Gela fait et sur ce fondement les critiques pourront exécuter leurs différents exercices, dégager les morceaux d'origine différente, les ajoutés des morceaux primitifs, distinguer la prose des vers, les différents âges des pièces et tout ce que l'on voudra. Ce sera la seconde œuvre de la critique, complément de la première, analogue aux études analytiques du texte de l'Iliade.

Nous devons donc dire quelques mots de sa nature, de ses lois et de ses procédés.

Le but de ce nouveau travail est de dégager, dans chaque partie de l'Avesta, les divers éléments qui le composent, les morcea'jx originaux et indépendants, quelque brefs qu'ils puissent être, les passages de souture, les mots et phrases inter-

1) Voy. le Farg. XVIII, 1-2 âaf> mrao^ A. M. etc.

calés après la composition première de chaque Tragment, de reconstituer le texte primitif de chacun d'eux, puis d'établir des rapports entre ces diverses parties et une chronologie relative.

Mais dans ce travail, et nous appelons sérieusement Tattention sur ce point, on doit donner à chaque partie d'un chapitre ou chant sa véritable valeur. Le passage le plus court peut être le plus important. On ne doit pas s'attacher uniquement au plus gros noyau d'un chapitre. Une simple sentence interpolée peut être très précieuse pour la science. Je reviendrai là-dessus.

7. Les principaux criteria servant à distinguer ces divers éléments seront, comme partout ailleurs, un sujet différent, des idées discordantes, un caractère littéraire autre, des particularités grammaticales, certains faits, noms etc. indiquant une époque, des circonstances différentes, enfln les exigences de la métrique. Mais, comme on l'aura déjà remarqué, l'usage de ces moyens dépend en grande partie des appréciations personnelles; les illusions sont donc bien faciles, car chacun est tenté de prendre tout ce qu'il voit en son esprit pour lumière et vérité. Certains savants subissent cette tentation plus fortement que d'autres et probablement sans le savoir. Une grande pru. dence, une circonspection constante est donc nécessaire. Pour procéder sciedtiflquement, il faut suivre les lois de la science, or la science implique nécessairement que l'on s'appuie sur des principes sûrs et sur des faits avérés, sur des déductions strictement logiques.

En quoi diffère, par exemple, l'étymologie sévèrement scientifique de ces derniers temps, de celle qui florissait au dixhuitième siècle? Si ce n'est en ce que la première suit des lois fixes et fondées sur la réalité, tandis que Tautre procédait par vues intuitives et rapprochements arbitraires.

N*en est-il point encore ainsi aujourd'hui? Que l'on fasse des conjectures dans les cas douteux et difficiles ; qu'on les accumole, si l'on veut; rien n'est plus légitime; à la condition toutefois que l'on agisse avec loyauté, qu'on les donne telles qu'elles sont, qu'on ne les présente pas comme l'expression de la vérité

et surtout qu'on n'en prenne pas occasion pour injurier et calomnier des collègues dont les interprétations sont pour le moins aussi bonnes.

Il est vrai que ces procédés ne feront point illusion aux spécialistes consommés; mais ils égareront infailliblement les étudiants et les savants du dehors et sur les faits et sur les personnes.

Tout ce qui est dit ici s'applique également à la première œuvre dont je parlais précédemment (p. 000-208). C'est pourquoi il est bon d*insister sur ces considérations.

Dans l'interprétation de l'Âvesta on en est fréquemment réduit à des hypothèses; cela n'est que trop vrai. Ces hypothèses sont même parfois désespérées ; mais tout qui procède sérieusement et scientifiquement, les reconnaît sans hésiter, comme telles, et pour ma part j'aurais voulu marquer d'un point d'interrogation la plupart des solutions que j'indiquais, et dans mes notes et dans mes études diverses. On doit dons encourager tous les essais nouveaux dès qu'ils ont un caractère sérieux. Toutefois une restriction est ici nécessaire. Rien de plus funeste à la science que de remettre en question des solutions que riea n'engage à révoquer en doute, et de les remplacer par d'autres moins bien fondées ; cela ne fait qu'augmenter le doute et la confusion. A quoi servent, par exemple, ces nouvelles explications de peshotanus^ dahma^ réna et cent pareilles. Il en est autrement de ishva vasma et autres.

Les conjectures trop hardies et ne produisant aucun résultat utile ne sont certainement pas à encourager; elles ne peuvent que créer des embarras superflus et enrayer la marche.de la science ou la dévoyer. Elles peuvent aussi induire en erreur les savants non-éranisants et ceux-ci seront exposés à propager ces erreurs. Croirait-on que Ton va jusqu'à poser ce principe : « Que l'explication soit fausse, cela ne fait rien, elle aide toujours »; comme si l'erreuâ** pouvait faire autre chose que tromper et égarer! Cela est surtout dangereux, quand on prétend en tirer une page d'histoire, comme M. Geidner lé fait de la tra-

duction de FAdrigan I. Ce sont les dérenseurs de ce principe qui accusent sans cesse les autres d'inexactitude.

Les tentatives malheureuses dont nous avons déjà vu, et dont nous verrons encore un nombre considérable, nous autorise certainement à tenir ce langage.

Trouver un sens rationnel en soi, ce n*est rien si ce sens n'est point le vrai, s'il repose sur des impossibilités.Voici un exemple de ce cas.

8. Le Yl. XIV, 20 contient une description de l'aigle dans laquelle nous lisons :

h6 aèv5 us'taDavatam •

ishva vasma apayôiti.

hasci^ va noiff va ja^l^ vazaiti huastem (aspem)

j6 vazaiti zarshjaranè

ag'râm usaitlm ushâonhem. /-'^ ' - ,

' y • w >; akshafni k'shafnlm isemnô / /' , ' .

asûiri sùirlm isemnô. , ' '«^ /

Ce texte offre quelques difficultés dont la principale est au mot isfwa vasma. M. Geldner croit les avoir résolues; il lit ishU'Vasma et traduit : pfeilflug vol du trait, pfeilschuss, le lancer du trait; puis il rejette hascif^ va noi^ vd^ comme une glose marginale dépourvue de sens, qu'il traduit du reste par : « lui ou aucun » (Er oder gar keiner) et adopte la leçon huastem. En outre il Tait dériver apayèiti de la R. pi « repousser, chasser » laquelle signifierait ici « éviter, échapper à » et traduit le tout : <K il échappe au coup de trait quelque bien lancé qu'il soit. »

Ce sens est très rationnel sans doute; malheureusement il n'est pas possible. Disons d'abord que la correction de isku pour ishva est très satisfaisante ; seulement je lirais ishvù ce qui rendrait raison de l'introduction de Va dans ishva; en outre huastem est fort acceptable. — Pour le reste je ne puis partager la satisfaction que cette interprétation donne à son auteur» parce qu'elle est obtenue en forçant tout et en passant à côté des règles. En effet :

Apayèiti ne peut venir de pi « chasser »>; car « chasser », transformé en c< échapper • sans aucun indice, c*est une modification arbitraire et inadmissible. Ce mot vient de apa yd ; c'est apayâU. (Cfr. Yt. X, 20, XIV, 47 etc.) De plus apayèiti intransitif ne peut avoir pour complément vasma à Taccusatif.

Vasma est « la marche » et non « le lancer »; ishvd vasma est tf le vol, la marche du trait ». « Il évite le vol du trait » n'est pas satisfaisant.

hascit> et mots suivants forment évidemment une phrase intruse, comme le prouve le nombre de vers qui est de sept; il y en a un de trop; mais cette intruse ne se termine p^sknoi^vâ. Avec cela elle ne peut pas signifier « lui ou aucun », elle n'a pas de sens. Yat>cii> correspond évidemment à hascii>; la phrase se termine à huasiem. D'ailleurs ya^d^ signifie difiicilemenl « bien que », c( quand bien même ». Enfin huastem ne peut se rapporter à ishu qui est du masculin.

Ces réflexions montreront si M. Geldner a le droit de taxer les autres d'inexactitude. Le texte est donc :

h6 aèv6 us'tànavatâm

ishvôvusma apayèiti

y6 vazaiti zarshyamnô etc.

et le sens du tout :

« Seul des êtres vivants, il file avec la rapidité du trait (lui ou rien d'autre va bien lancé, d'une bonne marche rapide) ; lui qui va à la naissante aurore, ardent-et-rapide, appelant la fin de la nuit ». (Ahfskafni ne peut être « avant la nuit » et les oiseaux ne passent pas la nuit à prendre un repas, puis à en chercher un autre pour l'aurore). — Voir les notes finales.

Ainsi la phrase principale a un sens irréprochable qui exclut toute inexactitude et toute hypothèse arbitraire ; et le membre incident a aussi une signification satisfaisante. C'est un ajouté de seconde main dans lequel huaspem peut très bien avoir sa place, parce que, primitivement, il avait trait à un autre sujet.

Ainsi les explications de ishva et huastem réussissent parce qu'elles ont suivi les règles ; les autres échouent parce qu^elles s'en sont écartées. — L'intuition ne suffit pas.

9. La base de toute critique scientifique sera donc l'autorité des manuscrits confrontés entre eux et avec la version, et Ton ne devra s'en écarter que quand une autorité supérieure contre* dira la première. Sans cela on bâtit des châteaux en l'air.

10. On devra s'éloigner du texte traditionnel quand les règles de la langue ou de la métrique, ou bien les exigences du sens le réclameront. Mais il faudra toujours procéder avec circonspection, et s'appuyer à chaque pas de raisons objectives.

La langue de l'Avesta était dans un état de décadence incontestable quand les différentes parties de ce livre ont été composées. Bien des fautes grammaticales étaient alors d'un usage commun. Comment pourra-t-on juger qu'il en était ainsi? Ce sera quand ces fautes se reproduisent habituellement et dans les différentes sections de TÂvesta; alors rien n'autorise à effacer ces usages abusifs. Quant au sens on devra aussi agir avec mesure, se pénétrer des idées propres au temps et au lieu et se dégager des préjugés que fait nattre l'étude exclusive des Yédas et la trop grande prévention en faveur de la valeur pré» pondérante de cette étude. Juger des textes avestiques d'après nos idées, nos goûts et nos convenances modernes, c'est encore commettre un anachronisme et fausser l'histoire comme l'exégèse.

11. Dans tous les changements que l'on fait subir au texte, retranchements, ajoutés, modifications, etc., on ne doit pas oublier que si une trop grande timidité entrave le progrès, une audace excessive est plus dangereuse encore. Rien de moins scientifique que les changements et les suppressions arbitraires, car la méthode scientifique consiste principalement à s'appuyer toujours sur des principes sûrs.

Une hardiesse non justifiée risque de faire disparaître du lexique de l'Avesta une foule de mots qui ont droit à s'y trouver et d'appauvrir ainsi sans motif ni compensation la connaissance que nous possédons de la langue et des choses de TEran septentrionnal. On doit donc procéder avec prudence dans les atéthèses et viser plutôt à conserver qu'à détruire; tout ce qui peut être maintenu doit l'être sans contredit.

Lorsque par des chaDgements arbitraires on parvient à extraire d'un texte ou d'un fragment de texte un quatrain» un sixtain ou quelque chose de semblable, on triomphe; on croit avoir retiré le diamant de son enveloppe, le vénérable texte originaire des scories de la tradition et Ton ne se demande pas si, au lieu d'avoir Tait une œuvre de critique,OD n'a pas simplement fait de la fantaisie et créé complètement ce que l'on pense avoir retrouvé. C'est là, il faut Tavouer, une argumentation assez singulière : c( Il y a moyen de réduire tel fragment à une forme métrique, en y faisant des changements plus ou moins considérables, — donc ce fragment était primitivement rhythmé; donc ce texte ainsi mutilé est l'originaire ». Voilà cependant comment on agit trop souvent aujourd'hui et maint chapitre pourrait s'intituler : Manière de rhylhma* la prose de FAvesta.

Je sais bien que cei*tains zendistes ne sentent pas le vice de ce procédé. L'enthousiasme qu'excitent en eux ces belles décou* vertes et le plaisir de faire briller leur perspicacité ne leur permettent pas d'écouter le froid raisonnement. Heureusement pour la science, tous n'en sont point là.

Qu'on me permette de rappeler un souvenir :

Quelques amis réunis autour d'une table d'étude, devisaient de l'Avesta. Que ferons-nous aujourd'hui, dit l'un ? Le veut est au rhythme en ce temps-ci, reprit un autre; rhythmons. Et ils rhythmèrent. Munis de toutes les armes qu'autorise la métrique avestique, ils coupaient, ajoutaient, étendaient, resserraient, modifiaient, non sans modération. Les vers se succédaient aux vers avec une célérité merveilleuse ; des pages nombreuses de tierçains, de quatrains s'entassaient les unes sur les autres. Mais au tourner d'un feuillet les yeux se levèrent, les regards se rencontrèrent et nos travailleurs partirent tous d'un éclat de rire involontaire. « Quels versificateurs nous sommes», dit l'un d'eux. C'était bien le mot de situation et j'engage mes lecteurs à en faire eux-mêmes l'expérience. Avec les instruments de la métrique avestique il est bien peu de texte qui résiste au revêtement du rhythme. Certes je suis loin d'y être opposé en prin-

cipe; on verra même plus loin, aux Yts XII el XVII, que j*al rbythmé ce que M. Geldner avait laissé en prose. Mais c'est que là le texte s'y prétait naturellement.

Pour montrer d'une manière évidente combien il est facile de rhythmer à la manière de l'Âvesta, à peu près tout ce que Ton veut, opérons sur un texte français écrit certainement en prose. Voici le commencement de l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre :

Celui qui régne dans les cieux de qui relèvent les empires à qui seul appartient la gloire la migesté, Tindépendance est le seul qui se glorifie de Étire aussi la loi aux rois de leur donner quand il lui plait de grandes, terribles leçons.

Voilà non seulement des vers avestiques, mais deux strophes complètes de quatre vers et pour cela il n'a fallu que retrancher des et. Bossuet avait donc débuté par deux quatrains ! Que de strophes obtenues peut-être de cette manière !

Je crois pouvoir affirmer que donner une forme métrique à un texte au moyen de changements violents ou considérables qui ne sont pas suffisamment justifiés, c'est un pur jeu d'esprit ; que de décréter d'avance la forme rhythmique dans un passage sauf à l'y introduire par après tant bien que mal et de tirer de là les lois de la métrique» ce n'est pas procéder selon la science.

Parmi ces lois tracées, comme par les auteurs mêmes des chants avestiques, combien n'en est-il peut-être pas d'arbitrairement formulées? Sur quoi repose par exemple celle qui exige partout l'uniformité du nombre des syllabes? Pourquoi la métrique éranienne n'aurait-elle pas eu ses vers catalectiques» sa mesure et ses accents ?

Il est spécialement hasardeux d'opérer sur un membre' de phrase isolé» ou sur un court fragment.

Il faut, pour procéder scientifiquement, envisager un mor-

ceau dans son ensemble, voir s'il est généralement rhythmé, si les modifications que la reconstitution du mètre reclamerait ne sont pas trop considérables» sMl n*est point mi-parti de prose et de vers. Ainsi former par des modifications notables une strophe ou quatrain, an milieu d'un chapitre en prose, c'est bien risquer d'être à côté de la vérité et de changer le texte au lieu de le reconstruire.

Je dis à dessein « morceau » et non chapitre ou chant, car ces derniers sont maintes fois composés de morceaux indépendants qui doivent être appréciés chacun séparément.

12. Les preuves les plus certaines de la réalité du rhythme se puisent dans la forme matérielle du morceau et dans le style, dans ses caractères littéraires. Lorsque le mètre se rétablit aisément sur une étendue assez considérable et sans changement notable, et que l'altération s'explique aisément; il n'y a plus lieu à douter de son existence dans la forme primitive du passage. Quant au style, nous pouvons signaler comme indices particulièrement significatifs tout ce qui sort des formes ordinaires et donne le nombre de syllabes nécessaire à la mesure. Telles sont les inversions extraordinaires, les expressions et tournures plus ou moins anormales, les répétitions, le parallélisme de deux ou plusieurs membres de phrase^

Mais, je le répète, je ne crois pas qu'il faille nécessairement corriger, ou plutôt changer tout membre métrique qui n'a pas ses huit syllabes^ Il se peut très bien que les versificateurs avestiques ne se crussent pas obligés à toujours aligner des phrases de longueur ^ale.

Mais en voilà suffisamment sur cette matière, les exemples qui suivent compléteront notre démonstration.

13. Quand on aura de la sorte disséqué le texte et dégagé ses divers éléments, il restera à décider ce que l'on fera de ce qu'on a éliminé des textes originaires.

On peut en effet suivre deux méthodes : éliminer purement et simplement tout ce qui n'appartient pas à la première composition, ou conserver le tout, sauf à distinguer les flragments

de différents âges par des signes distinctifs propres à chacun d'eux, parenthèses, guillemets, italiques, caractères divers etc.

Le second système me parait le seul praticable. Le premier peut être usité dans des monogi^aphies consacrées simplement à l'explication d'un texte particulier. Appliqué à des éditions de texte proprement dites, ce système produirait les effets les plus désastreux. Que de passages, que de renseignements importants viendraient à périr!

14. Qu'on veuille bien d'ailleurs y réfléchir. Qu'entend-on par texte primitif? Dans un chapitre composé de quatre morceaux, par exemple, dans un chant où se trouvent réunis quatre fragments divers, tous peuvent être aussi primitifs l'un que l'autre et le plus court, — une simple sentence, — peut être le plus ancien. Ainsi le passage consacré à apàm napâff dans le Yt. XIX peut être tout aussi primitif que le reste et plus encore. La sentence yaozhdô mashyâi etc. au Vend. V, 66, est beaucoup plus ancienne que le Fargard et bien loin de l'effacer avec mépris, on devrait la recueillir et traduire avec soin comme une précieuse épave, si elle ne se retrouvait pas ailleurs.

Le commencement du Yt XIX est un morceau important de cosmologie et de ritualisme avestique. Bien loin de le n^liger on devrait l'expliquer pour lui-même.

Des 33 paragraphes du Yesht I M. Bartholomae n'en conserve que 13 ; que ferait-on du reste dans une vraie édition de ce texte? M. Bartholomae remarque avec justesse que le commencement de ce Yesht est de date très récente, qu'il a été composé peut-être à une époque où l'Avestique n'était plus parlé, qu'il abonde de fautes de grammaire. Cela est parfaitement vrai ; mais pour cela faut-il le laisser périr? Ne conserve-t-on pas avec un soin religieux cette vaste littérature sanscrite composée à l'époque où la langue des Brahmanes était éteinte depuis des siècles? N'y a-t-il pas là des documents historiques ou religieux que l'on doit préserver du naufrage? N'y a-til aucun intérêt à connaître ce que pensaient et disaient les Brahmanes de l'Eran, les Atharvans ou Mages du premier ou second siècle avant et

après Jésus-Christ? Bien que les philologues aieut exercé leur sagacité à distinguer dans Tlliade, les parties différentes d'origine, les interpolations et les soutures, ils n'ont point pour cela disloqué le texte. N'y a-t-il pas là un exemple à suivre? On conviendra Tacilement, je pense, que peu des travaux de critique avestique ont eu un résultat certainement délinitif. Si l'on efface purement et simplement ce que Tun ou Tautre a jugé bon d'éliminer, où trouvera-t-on les documents nécessaires pour des recherches ultérieures?

J'ai suivi dans une certaine mesure la seconde méthode en mon Anthologie avestique (Voy. Manuel de la langue de VAvesta, 2* édit., pp. 154-280). Tout en y rétablissant le rhythme, j'ai conservé, en les distinguant, toutes les interpolations. C'est pourquoi je veux aujourd'hui donner deux exemples complets de ce système. J'ai choisi à cet effet deux morceaux où le rhythme est évident, dont Tun est d'origine multiple, l'autre d'un seul jet.

Mais avant d'y venir je m'arrêterai à quelques exemples de détail.

Examinons d'abord un texte qui fournit matière à quelques controverses. Ce sera le Yt. XIV, 42 et 43.

Il commence par la formule ordinaire,

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