‹ De l'exercice chez les adultesChapitre 11 sur 40 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Les fonctions d 'excrétion. — Rôle de la peau dans la « dépuration » du corps humain. — La sudation artificielle et la suée par l’exercice. — Les déperditions de sueur; elles sont plus necessaires à l’adulte qu’à l’enfant.

Le corps humain est une fabrique de poisons. Cette vérité a été mise en lumière par les progrès récents de la chimie; les travaux du professeur A. Gautier, notamment, ne laissent aucun doute à ce sujet. Si nous pouvons vivre sans être incommodés par toutes les substances toxiques, ptomaïnes et Leucomaïnes, qui se forment incessamment en nousmêmes dans les actes chimiques qui résultent de la vie, c est que nous sommes pourvus d’organes destines à nous en débarrasser au fur et à mesure de leur formation.

La peau est le plus important de tous les appareils d excrétion dont le fonctionnement nous debarrasse de ces produits toxiques. A travers les innombrables pom dont est criblée sa surface elle aisse passer non seulement ies liquides qui constituent la sueur, mais un grand nombre de promis gazeux, dont beaucoup nous sont encore

LES INDICATIONS DE L'AGE

inconnus dans leur composition et leurs propriétés chimiques, et dont l’influence nuisible s’affirme dès qu’ils séjournent trop longtemps dans le sang. Un des résultats les plus utiles de l’exercice physique est justement d’activer le fonctionnement de la peau.

De toute antiquité on a reconnu la nécessité de faire fonctionner la peau. Les bains, les sudations, les frictions tenaient une grande place dans l’hygiène des Grecs et des Romains. Aujourd’hui il est très intéressant de constater que les peuples du Nord sont ceux où la balnéation sous toutes ses formes a le plus de vogue. Les Russes et les Suédois ont des établissements de bains et d’étuves, auprès desquels les plus beaux des nôtres semblent vraiment misérables. Le bain n’est pourtant pas, dans les pays froids, une pratique de luxe. Nous avons vu, à Stockholm, pendant la saison la plus rigoureuse, toute la population ouvrière fréquenter régulièrement les bains. Et l’on considère, en Suède, le bain comme une pratique hygiénique tellement urgente, qu’un soir de chaque semaine les grandes piscines des établissements balnéaires sont réservées aux ouvriers, avec un rabais de prix qui les met à la portée des plus petites bourses- C’est qu’on ressent très vivement le besoin de faire fonctionner la peau, dans les pays froids où la transpiration ne se produit pas spontanément comme dans les climats tempérés.

Le bain a pour effet, au point de vue hygiénique, de nettoyer la peau, c’est-à-dire enlever les malpropretés qui obstruent ces milliards de petits orifices appelés pores, par lesquels s’échappent les

substances liquides et gazeuses, dont l’organisme humain a si grand besoin de se débarrasser à tout instant.

Mais la propreté ne fait que la moitié de la besogne ; il ne suffit pas d’ouvrir la porte d’issue à ces substances qu’on veut éliminer ; il faut en provoquer la sortie à l’aide d’un véhicule qui les entraîne au dehors, et ce véhicule c’est la sueur. L’insuffisance du bain comme moyen hygiénique est démontrée par ce fait bien connu que certaines odeurs caractéristiques dues aux émanations de la peau, chez des personnes à vie trop sédentaire, persistent malgré les soins les plus minutieux de la propreté, et disparaissent sous l’influence de sudations répétées. La sudation est même, dans certains cas, un moyen naturel qui remplace le bain, sinon au point de vue de la propreté extérieure, au moins au point de vue de l’hygiène. En effet, l’on sait de quelle santé jouissent les populations des campagnes, chez lesquelles le bain est pourtant si peu en honneur. C’est que, chez le paysan, la transpiration de chaque jour vient nettoyer non plus seulement la surface du corps, mais l’intérieur des organes, en entraînant hors de la masse du sang tous les résidus des échanges moléculaires, tous les déchets impurs de la nutrition, dont les savons les plus puissants ne sauraient débarrasser l’homme élégant qui ne transpire pas.

Un fait d’observation vulgaire peut nous faire comprendre l’importance hygiénique de la suée : c’est la différence que présente le liquide de la transpiration cutanée, chez un animal qui a perdu

LES INDICATIONS DE L’AGE

l’habitude du travail, et chez celui qui est accoutumé à travailler chaque jour. La sueur, chez l’animal habituellement inactif, est épaisse et chargée de résidus solides ; elle est claire et aqueuse, au contraire, chez celui dont la peau fonctionne chaque jour par suite de son travail quotidien. Je ne sache pas qu’on ait fait l’analyse chimique comparative du liquide sudoral chez deux animaux, dont l’un, chaque jour, travaille et transpire, et dont l’autre reste au repos forcé. Mais tous les hommes qui mènent des chevaux savent qu’un cheval « entraîné », par exemple, a la sueur claire et limpide, tandis que chez celui qu’on a tenu longtemps à l’écurie, la peau se couvre au moindre travail d’un liquide blanc savonneux semblable à de l’écume. Cette différence d’aspect et de consistance témoigne que, chez l’animal inactif, le liquide excrété est surchargé de produits organiques qui l’épaississent, tandis que ces produits ayant déjà été éliminés en grande partie par des suées quotidiennes, chez l’animal entraîné, se trouvent en quantité beaucoup moindre dans les sécrétions de la peau.

Rien de plus connu que l’heureux effet des sudations au début des maladies. Et l’on ne pourrait comprendre comment la sueur peut enrayer diverses affections qui menaçaient le poumon, les bronches, les intestins, si l’on n’admettait pas qu’elle entraîne hors de l’organisme bien des principes nuisibles dont nions ne connaissons pas encore la nature et la composition chimique exacte, mais dont nous ne pouvons nier l’existence et le pouvoir « morbifique ».

Il n’est pas indifférent de provoquer la sueur par des moyens artificiels tels que la chaleur, les boissons, les remèdes sudorifiques, ou bien d’avoir recours au moyen naturel par excellence qui est l’exercice. Et la transpiration par l’exercice doit être préférée à toute autre quand l’état du sujet permet de la rechercher. Nous manquons, il est vrai, de documents scientifiques exacts pour déterminer rigoureusement la différence de composition chimique, qui distingue les sueurs provoquées par l’étuve de celles qui résultent du travail musculaire. Mais bien des faits d’observation démontrent que la « dépuration' » due à la sueur du travail est plus complète et plus intime que celle des suées artificielles. Nous en citerons un seul qui nous semble probant par lui-même et par l’autorité de l’observateur auquel nous le devons.

Un de nos amis, chirurgien des hôpitaux de Paris, avait dû séjourner fort longtemps à l’amphithéâtre pour une autopsie, et s’était trouvé tellement imprégné d’émanations cadavériques, que, malgré les ablutions les plus minutieuses et le changement de vêtements, il conservait encore le lendemain l’odeur caractéristique des salles d’anatomie, odeur assez prononcée pour attirer l’attention des personnes de son entourage. Un bain prolongé n’ayant pu l’en débarrasser, il fit trois séances à l’étuve, pendant trois jours consécutifs; mais, malgré la grande quantité de sueur perdue, l’odeur infecte le poursuivait sans cesse, accompagnée des malaises généraux bien connus

LES INDICATIONS DE L’AGE

de ceux qui se sonl trouvés exposés à absorber les émanations cadavériques. En désespoir de cause il songea à l’exercice comme moyen d’éliminer les substances fétides dont il était intoxiqué, et il se rendit à la salle d’armes. C’est là qu’à la suite d’un « assaut » très violent et très prolongé il put enfin se débarrasser des poisons organiques que l’étuve n’avait pu faire sortir du sang. Une transpiration très abondante suivit l’assaut, et les sueurs présentèrent manifestement l’odeur caractéristique des produits de putréfaction qu’elles entraînaient avec elles. C’est après la suée active, seulement, que disparurent à la fois les émanations fétides du corps et les malaises.

On pourrait dire, si ce n’était forcer l’image, que la chaleur de l’étuve fait suer la peau, et que le travail musculaire fait suer les muscles. Cette expression un peu risquée serait propre, au moins, à représenter un fait réel, à savoir que, parmi les composés chimiques éliminés dans la sueur, il en est qui ont leurs analogues dans les muscles malades. Dans certaines lormes de douleurs rhumatismales, les tissus vivants, et notamment les muscles, sont imprégnés d’acide lactique, produit de combustion incomplète qui se forme sous l’influence de divers états morbides, tels que le rhumatisme et la goutte. Or la sueur est en grande partie composée d acide lactique, et on sait que l’exercice poussé jusqu à la transpiration est le meilleur remède des douleurs rhumatoïdes.

« Quand un vieux cheval boite, disent les cavaliers expérimentés, il faut piquer des deux. » Et l’on observc souvent, en effet, qu’à la pre-

mière suée, la boiterie disparaît chez les vieux animaux, parce que souvent la douleur qui les fait boiter a son siège dans des muscles imprégnés d’acide lactique sous une influence rhumatismale. Et la sueur, produite par le mouvement auquel on contraint l’animal, élimine l'excès d’acide lactique qui entravait le fonctionnement du muscle. Les choses se passent de même chez bien des rhumatisants dont les douleurs disparaissent aussitôt que le corps est suffisamment « échauffé ».

Ce serait donc une erreur d’appeler, ainsi qu’on le fait si communément, « hygiénique » un exercice assez modéré pour ne provoquer aucune tendance à la transpiration. Pour obtenir les effets vraiment hygiéniques de l’exercice, l’homme adulte doit toujours, sauf les cas particuliers que nous étudierons dans un autre chapitre, pousser le travail musculaire jusqu’à la transpiration.

Notons, eniin, que la transpiration, dans l’exercice, est plus nécessaire à l’adulte qu’à l’enfant. Les sueurs profuses pourraient, chez les jeunes sujets, être une cause d’épuisement, en amenant une perte de poids, une déperdition des matériaux vivants que l’enfant a besoin d’utiliser pour l’accroissement du corps. Chez l’adulte, au contraire, la « déperdition » est presque toujours utile, pour rétablir l’équilibre du budget organique qui tend trop souvent à pencher du côté des recettes, étant données nos habitudes d’alimentation excessive.

Ce n’est pas seulement le pain quotidien, c’est aussi la santé, que i homme doit gagner « à la sueur de son front ».

Page 1