‹ De l'exercice chez les adultesChapitre 14 sur 40 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Atrophie générale des tissus dans la vieillesse. — Lenteur d’élimination des produits de combustion. — Durée de la fatigue chez le vieillard. — Danger des exercices de vitesse et de force; danger de l’ effort. — Conséquences des exercices de fond. — Lenteur de la réparation chez le vieillard. — Nécessité d’une gymnastique méthodique. — La gymnastique respiratoire. — La gymnastique abdominale. — Les mouvements d’assouplissement. — Utilité hygiénique de la souplesse des reins

Chez le vieillard, tous les tissus tendent cr Falrophie. Le poids total du corps diminue dès l’âge de cinquante ans; et cela, non seulement parla disparition progressive des tissus graisseux qui sont inutiles au fonctionnement de la machine humaine, mais aussi par la diminution de volume des tissus les plus nécessaires au mouvement, comme le tissu musculaire, et même de ceux qui concourent cà l’accomplissement des fonctions vitales essentielles, comme le poumon.

De cette atrophie générale des organes vivants, résulte une diminution de l’aptitudeà l’exercice, puisque 1 exercice, nous le savons, implique le concours de tous les appareils del’organisme, sans exception.

L’atrophie générale des tissus, chez le vieillard, a évidemment pour cause première la diminution

LES INDICATIONS DE L’AGE

de cette provision d’énergie que tout être vivant apporte en naissant, et qui s’épuise quand elle a été progressivement dépensée par la durée des phénomènes de la vie. Nous ne savons pas en vertu de quelles lois a pu s’accumuler dans un germe microscopique une dose d’énergie capable de donner naissance à tous les phénomènes dont 1 évolution se poursuit sous nos yeux de la naissance à la mort; nous ne savons pas non plus pourquoi cette énergie, qui nous paraissait, pendant la période moyenne de la vie, s’entretenir au moyen des matériaux alimentaires puisés hors de nous-mêmes, ne peut plus, dans la vieillesse, se réparer à l’aide des mêmes ressources. Mais nous constatons que, passé l’âge de cinquante ans, les pertes subies par l’organisme humain tendent a 1 emporter sui les acquisitions faites dans les aliments.

Si nous ne connaissons pas la cause du mouvement de «dénutrition» si frappant chez le\ieillaid, nous pouvons au moins en comprendre jusqu à un certain point le mécanisme. Le vieillard s’atrophie par suite de l’imperfection de la circulation

du sang.

Le sang circule moins activement chez 1 homme qui prend de l’âge, parce que 1 âge amène un changement progressif dans la structure des \ aisseaux sanguins. Cechangementdéjàsignalé chez 1 homme d’âge mûr, c’est la dégénérescence « scléreuse » des tuniques artérielles. L’invasion du tissu scléreux est un phénomène général observé dans tous les tissus de l’hompie qui vieillit. Nous avons expose au chapitre précédent l’entrave qu’apporte au jeu des artères ce tissu dépourvu d’élasticité. Chez le

vieillard, l’élasticité des vaisseaux se perd encore davantage par l'exagération du processus qui leur ôtait leur souplesse : la paroi artérielle tend à durcir de plus en plus, et arrive même sur certains points à l’ossification. Il n’est pas rare, en palpant les grosses artères d’un homme âgé dans un point où elles sont accessibles au toucher comme à la face antérieure du poignet, de les sentir sous la forme d’un cylindre dur dont le calibre ne s’efface plus sous la pression du doigt. La circulation du sang se fait alors, pour ainsi dire, dans des tubes rigides et inertes, et nous avons expliqué précédemment quelle entrave apportait à la circulation sanguine l’absence de cette « réaction » des artères qui a pour condition essentielle l’intégrité de leur force élastique.

Outre le défaut d’élasticité des tuniques artérielles, la diminution de circulation du sang a encore pour cause le rétrécissement progressif de leur calibre, par épaississement de leurs parois. Le vaisseau dont la lumière est rétrécie a naturellement moins de «débit», et porte moins de sang aux organes dont il alimente la nutrition. Et tout organe qui reçoit moins de sang subit fatalement un degré plus ou moins prononcé d’atrophie.

G est ainsi que les muscles moins arrosés de sang perdent peu à peu de leur volume, et que leur structure se modifie : les éléments musculaires proprement dits, les fibres rouges contractiles dans lesquelles réside la force du muscle, tendent à être remplacés par des éléments moins vivants, les tissus « fibreux », qui n’ont aucune propriété contractile et ne jouent qu’un rôle passif. Le muscle

108 LES INDICATIONS DE L’AGE

« dégénère » en même temps qu’il s’atrophie. De là deux causes de diminution de la force musculaire chez le vieillard.

Mais le défaut de circulation du sang entraîne, chez le vieillard, bien d’autres irrégularités de la nutrition capables de diminuer l’aptitude à l’exercice physique. Et d’abord le cœur, qui est un muscle, subit comme tous les autres muscles une insuffisance de nutrition par diminution de l’irrigation sanguine de ses fibres. Le poumon, dont l’intégrité est indispensable au fonctionnement actif des muscles, est envahi lui-même par le processus atrophique : il subit en partie la dégénérescence fibreuse, et devient moins apte à introduire dans le sang l’oxygène de l’air respiré. Le rein, organe par lequel s’éliminent tant de déchets de la nutrition, devient plus petit, moins capable de jouer son rôle de dépurateur du sang; et l’on comprend quelle doit être la portée de cette imperfection de fonctionnement, à la suite d’un exercice du corps, qui laisse toujours un surcroît de déchets organiques à éliminer.

Enfin la peau elle-même, organe de respiration et d’excrétion, subit dans la vieillesse des modifications de nutrition et de structure analogues et parallèles à celles des autres organes. La circulation y est moins active, aussi sa surface tend-elle à se refroidir. Sa structure devient plus fibreuse, ainsi que l’annonce sa rigidité, son défaut d’élasticité. Enfin son pouvoir excréteur diminue; elle n’est plus le siège de cette « perspiration » continuelle qui la rend, chez l’homme jeune, douce et onctueuse au toucher : elle devient sèche. Encore

une cause d’inaptitude à l’exercice, car la peau excrète et respire, et, pendant le travail musculaire, beaucoup de produits liquides et gazeux la traversent pour entraîner hors du corps les produits de désassimilation devenus plus abondants.

Telle est, chez le vieillard, l’imperfection des organes qui entrent en jeu activement ou passivement pendant l’exercice musculaire. Par la déchéance des organes moteurs, articulations et muscles, le vieillard a perdu l’aptitude à exécuter les mouvements énergiques; par les vices de structure des organes excréteurs, poumon, peau, rein , etc. , il a perdu l’aptitude à éliminer les déchets organiques solides, liquides ou gazeux, qui sont le résultat du travail des muscles. — La perte de ces deux aptitudes a pour conséquence : i° une diminution de la force; 2° une plus grande vulnérabilité à la fatigue.

Le premier de ces deux résultats se comprend de lui-même, le second demande une explication.

Le défaut de fonctionnement du poumon, de la peau et du rein expose le vieillard à sentir plus vivement la fatigue, et notamment deux formes de la fatigue qui sont : 1’ « essoufflement » , forme générale de la fatigue immédiate, et la « courbature », forme générale de la fatigue consécutive.

Le travail des muscles, on le sait, augmente dans des proportions considérables la production des déchets gazeux qui doivent s’éliminer par le poumon, et l’essoufflement — nous l’avons Ion-

Lagrange. — Les Adultes. 7

LES INDICATIONS DE L’AGE

guement expliqué ailleurs (1) — vient d’une sorte d’intoxication du sang par l’acide carbonique et les autres produits gazeux, qui résultent de la suractivité des combustions vitales. L’essoufflement sera plus prompt et plus intense chez le vieillard, parce que l’élimination de ces produits, se laisant. avec une grande difficulté à l’aide des poumons atrophiés, sera insuffisante. La fatigue consécutive se traduit par un malaise général, qui se prolonge pendant un ou deux jours à la suite des exercices violents; elle est due, comme l’essoufflement, à une sorte d’empoisonnement du corps par ses propres produits, à une auto -intoxication passagère, dont les effets se font sentir jusqu’à l’élimination complète des produits qui lui ont donné naissance; mais c’est le rein, organe sécréteur de l’urine, qui élimine ces composés toxiques, et le fonctionnement du rein est insuffisant chez le vieillard.

La sueur enfin, est, comme l’urine, le véhicule d’une foule de produits qu’il importe de chasser du corps et que le defaut de fonctionnement de la peau emprisonne, pour ainsi dire, dans l’organisme où ils aggravent les malaises consécutits de la courbature.

L’observation vulgaire des faits confirme les données de la physiologie. Le vieillard s’essoulfle avec une facilité telle, que tout exercice de loi ce ou de vitesse, c’est-à-dire tout travail capable d’augmenter rapidement la production d acide carbonique des muscles, amène presque instantanément une tendance à la suffocation. Le \ ici liai d

(1) Voy. Physiologie des exercices du corps, ch. Essoufflement.

ne peut ni courir ni gravir une côte escarpée. D’autre part, s’il supporte un exercice de fond mieux qu’un exercice de vitesse, il en ressent les effets plus longtemps que l’adulte. Les longues marches, par exemple, sont à la rigueur possibles à un âge avancé; mais elles laissent après elles une lassitude prolongée. Quand une seule journée de repos suffit pour « remettre » un jeune homme apiès une marche lorcée, le vieillard en ressentira les effets pendant une semaine entière. On sait aussi combien les vieux animaux s’usent vite si on ne laisse pas un temps de repos prolongé entre leurs périodes de travail.

Toutes ces particularités s’expliquent aisément pai la lenteur plus grande du fonctionnement des organes éliminateurs, très imparfaits dans la vieillesse, et viennent confirmer la théorie que nous avons soutenue dans un précédent volume, et en vertu de laquelle la fatigue consécutive serait due a la rétention dans l’organisme des déchets de combustion éliminés par le rein (1).

Autant le vieillard est peu apte à l’exercice, autant 1 exercice lui serait nécessaire.

Il aurait besoin de faire fonctionner ses muscles pour lutter contre l’atrophie, dont l’âge le menace.

aurait besoin aussi de faire jouerses articulations pour empecher leurs ligaments de se raidir et

coulJuve. Physi0l0°ie des «*«*■» du corps, ch. De la

112 LES INDICATIONS DE L’AGE

leurs surfaces cartilagineuses de s’encroûter d’éléments osseux; la vieillesse tend en effet à produire l’ankylose des jointures, et l’on sait que tel est aussi le résultat du défaut de mouvement. Il aurait besoin surtout de l’exercice pour activer les combustions vitales, — non dans le but d’user davantage les tissus vivants dont la masse est déjà en voie de décroissance, mais pour achever la combustion des résidus de la nutrition et rendre leur élimination plus facile.

Nous avons dit combien l’imperfection des organes éliminateurs : peau, rein et poumon, rend difficile l’issue des produits de désassimilation. Or ces produits sont augmentés chez le vieillard par V usure exagérée des tissus vivants. Comme, d’autre part, l’imperfection de la fonction respiratoire ne permet pas de faire arriver dans le sang une dose d’oxygène égale à celle qui y pénétrait à. 1 âge adulte, l’oxydation des matériaux désassimilés est forcément incomplète, et donne naissance à des produits anormaux, dont le passage à travers les organes éliminateurs est toujours plus difficile que celui des produits normaux.

L’accumulation des produits de la combustion incomplète se trahit souvent au dehors par un changement caractéristique dans 1 odeur des émanations du corps. Nous avons déjà signalé l’odeur spéciale des personnes à vie trop sédentaire , et celle des personnes atteintes d’obésité; les personnes âgées portent aussi avec elles une odeur spéciale, plus frappante encore chez les vieux animaux.— Tel chien favori qu’on accablait de caresses et dont on faisait un commensal habituel du salon

et même de la chambre à coucher, est relégué à l’écurie sur ses vieux jours : on ne le touche plus et on l’éloigne parce qu’il sent le « vieux ». — Chez l’homme âgé, l’odeur spéciale due aux résidus des combustions incomplètes ne disparaît que grâce aux soins de la peau. Et il faut comprendre par quel mécanisme les ablutions de la surface cutanée font disparaître ces émanations. Ce n’est pas seulement en enlevant les malpropretés qui peuvent souiller l’extérieur du corps, c’est surtout en désobstruant cette multitude de petits orifices dont la peau est criblée, les pores, qui sont de véritables organes de respiration. Une peau bien nettoyée est plus apte à suppléer à l’insuffisance du poumon, parce que ses pores, débarrassés des produits de sécrétion qui en fermaient l’orifice, peuvent donner passage à une plus grande quantité d’oxygène.

Il serait nécessaire chez le vieillard d’activer le fonctionnement du poumon et de la peau, pour remédier à leur insuffisance. Mais l’exercice ne peut produire directement ce résultat sans amener en même temps la suractivité de la circulation, et les oiganes circulatoires ne sont pas assez intacts dans leur structure pour qu’on puisse solliciter sans danger une exagération de leur fonctionnement. Non seulement l’exercice violent amènerait les congestions passives des organes internes mais il pourrait, en accélérant le pouls, c’est-àdire en multipliant le nombre des chocs reçus par les vaisseaux sanguins, ébranler leurs parois déjà fragiles et occasionner des déchirures et, par conséquent, des hémorrhagies. On sait combien, chez 1 homme âgé, la rupture des artères est fréquente,

114 les INDICATIONS 1)E L’AGE.

soit dans le cerveau où elle produit l’apoplexie cérébrale, soit dans le poumon où elle produit l’apoplexie pulmonaire. Les exercices comportant une dépense de force suffisante pour accélérer notablement le pouls, pourraient donc av’oir pour conséquence de graves accidents.

Parmi les actes physiologiques de l’exercice musculaire, il en est un qui doit surtout être évite chez le vieillard, c’est l 'effort. Nous avons dit au chapitre précédent combien cet acte augmente la tension sanguine dans l’intérieur des vaisseaux. Les artères du vieillard ont souvent subi la degenerescence athéromateuse qui les rend faibles et cassantes : elles ne peuvent sans danger être soumises à une pareille augmentation de pression. Souvent une apoplexie cérébrale a pour cause déterminante un effort violent. On a vu même des efforts naturels tels que l’effort de défécation, déterminer la rupture d’un vaisseau cérébral; des vieillards ont été frappés de mort par hémorrhagie du cerveau, sur le siège de la garde-robe. Combien serait plus redoutable pour eux l’effort musculaire d un mouvement de la gymnastique athlétique.

Il ne faut pas plus songer, pour le vieillard, aux exercices de vitesse qu’aux exercices de force. Et d'abord les hommes âgés n’ont aucune api tude a la vitesse. Les mouvements tendent de plus e plus, dans la vieillesse, à devenir cl une extreme lenteur, et si l’on voulait lutter contre ce te tendance, on risquerait de provoquer le battement précipité du cœur et l'essoufflement, deux ph

nomènes aussi dangereux l’un que l’autre pour l’homme âgé.

Enfin l’exercice de « fond », c’est-à-dire l’exercice lent, modéré et prolongé, est encore difficile à supporter, chez le vieillard, non pour ses effets immédiats, mais pour ses effets consécutifs. Nous avons dit la persistance et la durée des courbatures générales de fatigue chez le vieillard. Les exercices demandant un travail soutenu et prolongé ne peuvent,' en raison de la lenteur avec laquelle se dissipe la fatigue, être pratiqués qu’à de rares intervalles. C’est ainsi que la chasse, exercice des plus salutaires, doit elle-même être abandonnée par crainte de surmenage. Ou bien si le vieillard se sent l’énergie nécessaire pour sortir encore, le fusil sur l’épaule, qu’il songe au moins à se ménager entre deux parties de chasse un assez grand nombre de jours de repos. En l’encourageant à lutter contre la sensation de fatigue qu’a laissée, par exemple, l’exercice de la veille, pour multiplier le nombre de ces sorties, on l’exposerait non seulement à user ses forces, mais aussi, et surtout, à tomber sous le coup de graves accidents, par accumulation de fatigue. — « Accumulation de fatigue » signifie, au point de vue physiologique, accumulation des pro duits de désassimilation dus au travail des muscles, et nous avons dit combien cette accumulation est facile chez le vieillard dont les organes éliminateurs fonctionnent si mal.

Le vieillard ne devra, dans aucun cas, recommencer l’exercice avant que la fatigue ait cessé. La persistance du sentiment de lassitude est un avis salutaire, qui témoigne de la saturation du

116 LES INDICATIONS DE L’AGE

sang par les produits de désassimilation : il faut se garder, en présence d’un avertissement si net, d’une reprise du travail musculaire, qui serait l’occasion d’une nouvelle désassimilation. Les accidents infectieux, qui caractérisent la forme habituelle des fièvres de surmenage, sont dus justement à l’accumulation excessive de ces produits, qui occasionnent dans l’organisme de véritables intoxications.

Une des plus tristes conséquences de la misère est d’obliger l’homme à travailler dans un âge où la nature lui commande le repos. Le médecin est souvent appelé à constater les funestes résultats de la fatigue, chez des hommes âgés, dont le travail de la journée, sans être, à proprement parler, excessif, doit se renouveler chaque jour, pour amener à la maison le pain quotidien. En se tenant assidu à la tâche, en dépit de la lassitude qu’il ressent, le vieillard accumule peu à peu dans son organisme les produits toxiques contre lesquels ses organes insuffisants ne le défendent pas. Au bout de quelques jours, de quelques semaines de lutte, on le voit souvent s’aliter avec la fièvre, et mourir non, à proprement parler, de misère, mais de fatigue.

Il faut au médecin qui dirige l’hygiène du vieillard une sollicitude très attentive, pour arriver à lui donner les bénéfices de l’exercice, sans l’exposer à ses dangers. Le vieillard ne peut supporter ni les exercices de vitesse, ni les exercices de

force, ni les exercices de fond. Mais il a besoin « d’activité » et de « mouvement », en prenant ces deux mots — qui n’ont peut-être pas une signification scientifique bien nette — dans le sens où ils sont vulgairement employés. Le vieillard devra avoir une vie active, c’est-à-dire éviter les habitudes sédentaires; il devra se donner du mouvement, c’est-à-dire éviter l’immobilité, sans pour cela faire de grands efforts musculaires.

Ce qu’on appelle vulgairement une « vie active » implique l’idée de fréquentes sorties, de promenades répétées plutôt que prolongées. Le vieillard « actif » devra se lever matin, passer la majeure partie de sa journée « sur pied », changer fréquemment de place et d’attitude, en faisant alterner de courtes périodes de marche ou de station debout, avec des temps de repos très fréquents; de telle façon que la sensation de fatigue n’ait pas le temps de se produire.

Dans l’âge adulte, il est permis de braver la sensation de fatigue, et il est même quelquefois utile de la négliger et de continuer l’exercice en dépit d’elle ; dans l’âge mûr, il faut pousser l’exercice jusqu’à la fatigue sans la dépasser; dans la vieillesse enfin, il faut rester toujours en deçà de la fatigue, ne pas attendre ses avertissements, mais les prévenir. La fatigue, en effet, est une sensation, et toutes les sensations sont émoussées chez l’homme âgé. Il arrive à chaque instant au vieillard de se refroidir inconsciemment; il lui arrive de même de se fatiguer sans en avoir conscience, et d’éprouver ensuite dans toute son intensité la fatigue « consécutive », celle qui se manifeste le lendemain

118 LES INDICATIONS DE L’AGE

par l’ affaissement général des forces. Chez le vieillard, les avertissements de l’instinct ne sont plus suffisants; l’instinct n’est plus servi que par des organes dont la sensibilité s’émousse chaque jour, et les avertissements de la fatigue immédiate risquent d’arriver trop tard.

Si le vieillard s’en tient à l’exercice naturel et instinctif, il vaudra mieux qu’il coure le risque de rester en deçà de la dose utile d’exercice, que de s’exposer à la dépasser. Les hommes qui « durent » et arrivent à un âge avancé sont généralement ceux qui se « ménagent », ceux qui savent, en vieillissant, modérer leur dépense de force, tout en gardant une activité suffisante pour assurer à tous les organes un fonctionnement régulier.

Mais beaucoup d’hommes « âgés » ne sont pas à proprement parler des « vieillards », en ce qu’ils ont conservé des aptitudes physiques qui ne les mettent pas notablement au-dessous de l’homme mur. Ceux-là peuvent être moins parcimonieux dans leur dépense, tout en ne perdant pas de vue ce conseil de n’aller jamais, dans 1 exercice, jusqu’au bout de leurs forces. — Pour conserver son estomac, il faut, dit-on, « se lever de table avec la faim »; le sexagénaire doit, de même, quitte! l’exercice à un moment où il se sentirait encore la force de le continuer. L’homme de trente ans bien entraîné peut pousser une épreuve athlétique jusqu’à ce qu’il tombe de fatigue, et se réveiller le lendemain prêt à recommencer l’épreuve. A soixante ans, la « réparation » de l’influx nerveux dépense dans le travail se fait beaucoup plus lentement, et l’homme risquerait de se trouver à court b il de-

pensait en une seule fois toute l’énergie physique « disponible ».

En prenant pour guides ces sages restrictions, bien des hommes âgés peuvent se livrer encore à des exercices physiques réguliers, où l’effort musculaire n’est pas excessif ni le mouvement trop rapide. Beaucoup de jeux de plein air leur conviennent, ceux surtout dans lesquels les joueurs forment des « équipes » où chacun a un rôle différent, impliquant une notable différence de travail. On peut leur conseiller la longue paume, par exemple, dans laquelle les cordiers ont beaucoup moins de force à dépenser que les fonciers.

Tous les exercices pratiqués au dehors, y compris la chasse et la marche en rase campagne, ont le grand avantage d’être doublés d’un « adjuvant » précieux qui s’appelle le grand air. On néglige trop de faire intervenir dans l’hygiène de l’exercice ce complément inappréciable du travail des muscles. L’air qu’on respire loin des agglomérations humaines, est « pur », c’est-à-dire non vicié par les produits de respiration : il renferme, à volume égal, plus d’oxygène, il renferme même de l’ozone, c’est-à-dire de l’oxygène condensé. Cet air est plus efficace pour activer les combustions vitales. En rase campagne, chaque respiration Compté double en comparaison de celles qu’on lait dans un appartement onfiné ou dans une rue étroite en plein Paris. — De même une bouchée de viande succulente renferme plus de principes nutritifs qu’une grosse ration de pain noir.

On peut dire que toute intervention des pro-

120 LES INDICATIONS DE L’AGE

cédés méthodiques de l’exercice est superflue chez le vieillard qui vit au grand air et qui s’est maintenu dans ce que nous appelions tout à l’heure des habitudes d’activité et de mouvement. L’air suroxygéné qui pénètre dans ses poumons et qui baigne sa peau, joue le rôle d’un adjuvant de l’exercice, c’est-à-dire d’un agent qui supplée, dans une certaine mesure, au travail des muscles.

A la ville, il n’en est plus de même, le vieillard est privé de l’adjuvant naturel qui s’appelle le grand air, il doit avoir recours à d’autres adjuvants qui tendront au même résultat : faire arriver plus d’oxygène dans le sang. 11 faudra chercher des moyens méthodiques de rendre la respiration pulmonaire plus active et de favoriser le fonctionnement de la peau. Ces adjuvants se trouveront réalisés par certaines manœuvres, très usitées dans d'autres pays, mais malheureusement peu répandues en France, et qu’on peut appeler la gymnastique du poumon et la gymnastique de la ■peau.

Par « gymnastique du poumon », nous n’entendons pas ce surcroît de respiration qui résulte de l’exagération du besoin de respirer. Les exercices qui amènent la « soif d’air » sont bien ceux qui représentent la meilleure gymnastique respiratoire; mais nous les avons condamnés, dans l’hygiène du vieillard, à cause des perturbations qu’ils produisent dans la circulation sanguine. Il faut chercher méthodiquement, chez l’homme âgé, à produire de grands mouvements respiratoires, et on y arrive par deux procédés, dont l’un est actif, l’autre passif. Le premier consiste à exécuter volontairement

certains mouvements qui mettent en jeu les muscles respirateurs, et le deuxième à subir ces mouvements qu’un aide fait exécuter. Ce dernier procédé, qui exige l’intervention d’un auxiliaire, s écarte tout à fait de nos procédés habituels de gymnastique : il est très fréquemment usité dans la gymnastique suédoise, dont nous exposerons plus loin les procédés et l’esprit.

. Les mouvements respiratoires « actifs » consistent dans de grandes inspirations que fait le malade, en même temps qu’il élève les bras au-dessus de la tête, puis les porte en arrière et en dehors, en leur faisant décrire un grand cercle. Ce mouvement, dit de «circumduction », produit, en quelque sorte mécaniquement, le soulèvement des cotes et l’écartement des parois de la poitrine • il détermine une sorte d’effet de « soufflet », qui augmente notablement les résultats de l’inspiration et fait pénétrer beaucoup plus d’air dans la poitrine que le mouvement respiratoire normal. Le rythme de la respiration doit être volontairement accommodé aux diverses phases du mouvement que nous décrivons : l’inspiration, c’est-à-dire 1 entree de l’air, se faisant au moment où on élève es bras, et l’expiration, c’est-à-dire la sortie de i air, au moment ou on les abaisse.

La gymnastique respiratoire « passive » consiste a employer le secours d’un aide pour provoquer des mouvements de circumduction des bras ou de soulèvement des épaules, pendant que le patient “ borne 1 accorder le rythme de k resp" avec la mesure de ces mouvements. — On remarquera sans doute que la gymnastique respiratoire

passive ressemble plus à une pratique médicale qu’à un exercice proprement dit. Mais il ne faut pas oublier qu’un homme de soixante-quinze à quatre-vingts ans n’a plus que des aptitudes physiques aussi réduites que celles d’un malade.

La gymnastique respiratoire ne borne pas son effet, chez le vieillard, à ce résultat immédiat de faire entrer dans la poitrine une plus grande quantité d’air et d’enrichir le sang d’une plus forte provision d’oxygène. L’ampleur plus grande que donne cette respiration artificielle au mouvement d’élévation et d’abaissement des côtes, a pour effet de mobiliser les articulations costales, d’en assouplir les ligaments qui tendent à s’encroûter de sels calcaires par le progrès de l’âge, d’en agrandir les surfaces de frottement qui tendent à se rétrécir de jour en jour, et d’augmenter la course des côtes. En un mot, la gymnastique respiratoire active ou passive est le meilleur préservatif de l’ankylose de ces jointures qui unissent les côtes aux vertèbres, et qui sont comme les « charnières » du soulllet

pulmonaire.

La gymnastique de la peau comprend une série de pratiques hygiéniques qui ne sont pas, a proprement parler, des exercices, mais, comme nous l’avons dit, des compléments et des adjuvants de l’exercice. Tous les moyens physiques qui excitent la peau, en réveillent les filets nerveux en stimulent les vaisseaux sanguins, comme les frictions et le massage, ont une action comparable, au point de vue du résultat hygiénique, à celle des exercices du corps. Nous avons dit que les bains agissent t ans

le même sens. Et toutes ces pratiques étaient, on le sait, ajoutées à l’exercice physique chez tous les peuples de l’antiquité. Elles sont encore en grande vogue en Suède, le pays du monde où la gymnastique a revêtu sa forme la plus méthodique et la plus scientifique.

Nous savons que la circulation du sang languit et tend à devenir insuffisante chez le vieillard. Nous savons aussi que chez lui le cœur fatigué et usé ne permet pas les exercices qui tendent à augmenter son travail. On ne peut songer à provoquer une activité plus grande du cours du sang, en indiquant à l’homme .âgé des exercices qui accélèrenl les battements du cœur, comme on le fait pour l’enfant et pour l’adulte.

Mais il existe des procédés gymnastiques qui permettent d’activer la fonction sans fatiguer l’organe : ce sont des mouvements modérés et localisés, tendant à activer le cours du sang dans les petits vaisseaux, sans accélérer notablement les battements du cœur. C’est encore dans le catalogue de la gymnastique suédoise qu’on pourra trouver ces mouvements, appelés mouvements de « circulation » pour indiquer leur but. Les mouvements de circulation sont conçus dans l’esprit de provoquer successivement dans diverses parties du corps des contractions musculaires qui animent d’un cours plus vif la masse sanguine endormie pour ainsi dire dans les petits vaisseaux. Cette poussée locale s’obtient non en sollicitant l’action du cœur, mais en favorisant la déplétion des vaisseaux capillaires. Chaque contraction attire, comme on sait, aux

LES INDICATIONS DE L’AGE

fibres musculaires, une plus grande masse de sang et, par conséquent, mobilise la nappe sanguine de la région qui avoisine le muscle en'travail. On joint aux mouvements locaux actifs les mouvements passifs et le massage, agents efficaces de la circulation « centripète », c’est-à-dire agents capables de faire cheminer plus vite le sang de la périphérie du corps vers le centre.

Nous ne pourrions ici, sans nous exposer à des redites, étudier en détail les mouvements de circulation : nous en examinerons l’effet et l’application au chapitre de Y Exercice chez les a cardiaques », c’est-à-dire chez les sujets atteints d’une lésion du cœur. Et il est d’autant plus logique de renvoyer le lecteur à ce chapitre, que les vieillards, étant tous, à un certain degré, atteints de dégénérescence des fibres musculaires du cœur, sont tous en réalité des « cardiaques ».

A côté des effets généraux de l’exercice musculaire, c’est-à-dire à côté des modifications hygiéniques que fait subir l’exercice à la nutrition, il faut chercher certains résultats locaux, en apparence moins importants, mais dont la portée est plus grande qu’on ne le croirait au premier abord.

L’effet local le plus remarquable de l’exercice, chez l’homme jeune, est l’augmentation du volume des muscles. Ce résultat serait impossible à obtenir chez le vieillard dont tous les tissus tendent à 1 atrophie ; mais, si l’on ne peutaugmenterlesmuscles, on peut les entretenir en provoquant un afflux de sang plus considérable, qui favorise leur nutrition.

L’enlretien des tissus musculaires a des consé-

quences autres que la conservation de la force. Il est nécessaire pour l’intégrité de la santé que les muscles ne s’atrophient pas, sous peine d’être insuffisants à remplir leur rôle d’agents des combustions vitales. Il faut, de plus, que certains muscles ne perdent pas leur énergie, parce qu’ils doivent intervenir comme agents actifs dans les fonctions vitales essentielles. C’est ainsi que les muscles du thorax ont un rôle important dans la respiration ; ceux de l’abdomen dans la digestion. Le vieillard doit faire une gymnastique locale méthodiquement réglée, afin de mettre en jeu tous les muscles du corps ; il faut surtout qu’il s’applique à donner de l’exercice aux muscles qui ont un rôle plus directement vital. — Nous verrons, en parlant de la gymnastique de chambre et de la gymnastique suédoise, quels sont les procédés à l’aide desquels il peut arriver à ce résultat.

L’exercice local n’a pas seulement pour effet d’augmenter le volume des muscles, mais encore d’augmenter leur souplesse. On sait que les divers groupes musculaires du corps sont disposés dans un ordre tel que chacun d’eux fait opposition à un groupe antagoniste dont l’action est inverse. De cette façon, quand un « fléchisseur », par exemple, se contracte et se raccourcit pour produire un mouvement, le groupe extenseur se trouve au contraire subir un allongement proportionnel à l’étendue du déplacement des os. Rien de plus utile qu’une élongation méthodique des fibres musculaires pour combattre les rétractions qui ont si fréquemment pour effet, chez le vieillard, de déformer le corps et les membres. Dans le but d’obtenir

LES INDICATIONS DE L'AGE

cette élongation de la fibre musculaire, il faut conseiller aux vieillards des mouvements d’une très grande amplitude.

Il faut veiller, dans la gymnastique des vieillards, à ce que le mouvement local soit lent et progressif. Les mouvements brusques, saccadés, de nos exercices gymnastiques dits « du plancher » ne valent rien pour l’homme âgé; ils sont trop secs pour ses fibres musculaires, dont l’élasticité a diminué et que leur raideur prédispose à des déchirures. On peut ajouter que ces mouvements brusques exposeraient le vieillard cà des accidents plus sérieux encore, à la rupture ou à l’éraillement des artères musculaires, dont nous connaissons la fragilité.

La souplesse est une qualité locale qui peut être conservée chez le vieillard pardes exercices locaux. On sait combien certains bateleurs, par exemple, conservent jusqu’à un âge avancé la faculté d’exécuter des mouvements d’une amplitude remarquable. Mais on peut garder jusque dans la vieillesse une grande aisance de mouvements, sans employer des procédés acrobatiques, et en se préoccupant seulement de faire exécuter chaque jour à toutes les articulations du corps une série de mouvements aussi étendus que possible. Un de nos généraux les plus distingués a conservé une souplesse de reins toute juvénile, en s astreignant, chaque matin, à fléchir le tronc jusqu à ce point de pouvoir ramasser à terre une épingle sans pliei les jarrets.

La souplesse n’a pas seulement pour résultat de favoriser l’aisance des mouvements. G est une con-

DE L’EXEIiCICE DANS LA VIEILLESSE. 127

dilion de conservation des muscles. On voit très rapidement s’atrophier les muscles qui entourent une articulation ankylosée parce que, leur action étant impuissante à la mettre en mouvement, ils restent forcément dans l’inaction. Et nous disions tout à l’heure combien il importe d’entretenir le volume général des muscles en les préservant de l’atrophie; combien surtout certains muscles ont besoin de conserver leur énergie, pour assurer l’intégrité des grands appareils organiques auxquels ils prêtent leur concours. Il est donc important que toutes les articulations demeurentsouples, afin que tous les muscles restent volumineux et forts.

Il importe surtout que la souplesse persiste dans les articulations qui sont mobilisées par des muscles chargés des fonctions importantes. Les articulations de la colonne lombaire, par exemple, ne peuvent subir l’ankylose sans entraîner l’atrophie des muscles abdominaux si nécessaires à l’intégrité des fonctions digestives. — Et l’on voit que ce n’est pas faire preuve de futilité, que de ramasser chaque matin une épingle « sans plier les jarrets ».

C’est ainsi que les petits détails tiennent une grande place dans l’hygiène de la vieillesse, au moment où le fonctionnement de plus en plus réduit des organes interdit les grands moyens d’action. Nous devons attacher, dans l’application de l’exercice au vieillard, une importance capitale à de certaines pratiques qu’on aurait droit de trouver trop minutieuses, s’il s’agissait d’un homme dans la force de l’âge.

Page 1