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CHAPITRE VII

DE l’EXERCICE CHEZ LES (( CARDIAQUES »

Hoslilité des médecins français à l’application des exercices physiques dans les maladies du cœur. — Prédilection des médecins suédois pour le « traitement gymnastique » dans les mêmes maladies. — La divergence est plus apparente que réelle. — Ce que les Suédois appellent « gymnastique ». — Hardiesse des Allemands dans le traitement hygiénique des « cardiaques ». — La méthode du docteur OErtel. -- La cure de terrain. — Supériorité de la gymnastique suédoise dans les mêmes maladies. — Esprit et procédés du traitement de Stockholm.

La véritable contre-indication des exercices qui essoufflent, ne se trouve pas dans les affections du poumon, mais plutôt dans celles du cœur. C’est par le cœur que périssent les hommes qui ont abusé des exercices de vitesse ou de force, et toute affection cardiaque est inévitablement aggravée par l’exercice aussitôt qu’il est poussé jusqu à 1 essoufflement. L’essoufflements’accompagne toujours d’un certain degré de congestion pulmonaire qui offre un moindre danger pour le poumon lui-même que pour le cœur, qui lui est si intimement associé.

Les moindres troubles des voies respiratoires retentissent sur la marche des affections cardiaques, à tel point qu’un simple rhume des bronches peut mettre en danger les malades atteints de cei taines lésions du cœur. Aussi tout exercice assez \iolent pour troubler la respiration est-il formellement

contre-indiqué chez les cardiaques. Il ne saurait y avoir une exception à cette règle que le cardiaque ne doit pas s'essouffler. Les fibres musculaires du cœur sont-elles amincies, comme dans les formes appelées dilatation excentrique ou anévrysme du cœur : il y aurait danger à fatiguer, par un surcroît d’action, ces éléments déjà si affaiblis et disposés à tomber en « asystolie ». Y a-t-il, au contraire, hypertrophie concentrique et épaississement des parois : le surcroît de travail ne pourra qu’exagérer la lésion en faisant grossir l’organe. Certaines maladies, telles que l’insuffisance aortique, semblent, au premier abord, moins redoutables que d’autres, au point de vue de la congestion du poumon, mais celles-là sont sujettes à produire des accidents de syncope grave, et il ne faut pas oublier que la syncope est un des aboutissants de l’essoufflement.

Il est impossible d’imaginer une contradiction plus complète que celle qui existe au point de vue du traitement des maladies du cœur entre la pratique des médecins suédois et celle des médecins français. Dans tous les cas où l’organe se trouve affaibli, soit par la fatigue d’un travail excessif de compensation , soit par l’incapacité fonctionnelle qui résulte de la dégénérescence de ses fibres murculaires, dans tous les cas, en un mot, où le myocarde est insuffisant pour remplir sa tâche de moteur hydraulique, et pour donner au sang une impulsion capable de lui faire accomplir régulièrement son trajet circulatoire, nous avons l’habitude de recommander le repos absolu, redoutant pour l’organe le surcroî* de travail qui résulterait

d’un exercice musculaire quelconque. Or c’est justement dans ces conditions que les Suédois recommandent et appliquent la gymnastique.

Mais, au fond, la contradiction est plus apparente que réelle. Toutes les polémiques soulevées récemment sur cette question du traitement «gymnastique » des maladies du cœur, sont basées sur un malentendu ; elles tiennent à ce que nous ne donnons pas au mot de gymnastique le même sens que les Suédois, et à ce que la plupart des médecins français ignorent quel est au juste le mode d’application de la méthode suédoise, voire même l’esprit dans lequel celte méthode est conçue.

Le traitement gymnastique des maladies du cœur est rejeté à priori par suite de ce malentendu, qui fait pour nous le mot « gymnastique » synonyme d’exercice violent. Il faut ajouter que la confusion est devenue complète, par l’intervention d’un autre mode de traitement qui n’a aucun rapport avec le traitement gymnastique suédois. — Le docteur Œrtel, de Munich, a institué une méthode de traitement des maladies du cœur qui consiste à « exercer » le cœur lui-même, comme on exercerait les muscles des bras ou de la jambe, pour en augmenter la vigueur. Dans cet esprit il provoque des efforts musculaires capables de faire sentir leur effet sur tout l’organisme et d’augmenter l’activité de la circulation du sang en excitant le cœur. Nous avons parlé, à propos de la cure de l’obésité, de la méthode d’Œrtel, appelée par les Allemands cure de terrains. Cette méthode consiste cà faire marcher les malades chaque jour, pendant un temps déterminé, et cà graduer leur

travail quotidien de telle sorte qu’ils exécutent un trajet de plus en plus long, sur un terrain de plus en plus incliné, commençant par marcher sur une route plate et finissant par gravir les sentiers de montagne assez escarpés. L’objection principale (aite à cette méthode, c’est que, dans bien des cas, ta cure de terrains risque de surmener le cœur qu'elle prétend exercer.

Mais le procédé du médecin allemand diffère absolument de celui des médecins suédois. Œrtel, par la marche en montant, cherche à provoquer les effets « généraux » de l’exercice, et, pour obtenir les résultats consécutifs utiles dns à l’entraînement, il expose le malade à subir l’effet général immédiat de la fatigue qui ofïre des dangers. t Dans le procédé suédois, tout effet général de l’exërcice est supprimé. Les mouvements exécutés sont d une modération telle, qu’ils ne peuvent pas retentir sur les organes internes et n’excitent jamais des contractions violentes du cœur, ni même une accélération notable de ses battements.

Les procédés de la gymnastique suédoise sont les seuls qui permettent d’appliquer l’exercice à l’hvgiène des maladies du cœur confirmées, et ce sont les seuls dont nous parlerons ici, tous les autres offrant des dangers dès que l’affection du cœur s’accompagne d une gêne habituelle de la respiration Pour exposer l’esprit dans lequel est conçu et applique le traitement gymnastique des affections cardiaques, en Suède, nou» prendrons exemple d un malade en imminence d 'asystolie, c’est-à-dire a cette période de la maladie où la poussée du

muscle cardiaque est devenue insuffisante pour donner au courant sanguin sa force normale. A ce moment, il y a ralentissement du liquide dans les points du système sanguin où la circulation rencontre le plus d’obstacles, soit à cause de leur éloignement du centre, comme aux extrémités, soit à cause de leur étroitesse comme dans les vaisseaux capillaires.

Le ralentissement du cours du sang dans les vaisseaux capillaires, et l’obstruction qui en résulte, ont pour conséquence immédiate un surcroît d’effort du cœur, obligé de lutter contre la résistance passive qu’oppose au courant sanguin une masse liquide en stagnation.

Les congestions passives qui s’observent, à ce moment, dans divers points des organes internes et des membres, sont donc à la fois le résultat de la fatigue du cœur, et la ca-use d’une nouvelle fatigue pour cet organe. Pour rompre ce cercle vicieux, il faudrait commencer par lever l’obstacle mécanique opposé au cours du sang par l’obstruction des vaisseaux. Il faudrait activer le cours du sang dans les vaisseaux capillaires. Or il y a deux procédés pour arriver à ce résultat. Le premier consiste à solliciter une poussée plus énergique de la part du cœur pour chasser la masse sanguine qui obstrue les petits vaisseaux, et c’est ce qu’on cherche cà faire à l’aide de tous les toniques du cœur, et en particulier à l’aide de la digitale. C’est aussi ce que cherche à obtenir d’une manière progressive le docteur Œrtel, quand il applique au muscle cardiaque cette médication tonique qui s’appelle l’exercicc.

L’autre procédé consisterait à agir non sur le cœur, mais sur les petits vaisseaux où le sang est en stagnation. Et c’est ce que cherchent à faire les Suédois à l’aide de leur gymnastique. Ils cherchent à utiliser les muscles comme agents de circulation locale, en parlant de cette notion physiologique indiscutée que tout muscle entrant en contraction attire à lui un courant sanguin plus considérable et plus rapide qu’à l’état de repos. A l’aide de leurs mouvements dits de circulation, ils cherchent à désobstruer les capillaires sanguins non en augmentant la violence du coup de piston qui s’appelle le battement de cœur, mais en agissant sur les points périphériques où s’est produite l’obstruction et en accélérant la marche du sang dans les régions où son cours tend à se ralentir.

Pour obtenir ce dernier résultat, il n’est pas besoin d’imprimer des secousses à l’appareil circulatoire tout entier. On comprend que si l’on réussit à animer d’un cours plus actif la nappe sanguine qui dort dans les capillaires, on obtiendra que ces vaisseaux se vident plus promptement. La colonne sanguine qui leur est envoyée par le cœur pourra dès lors les traverser à son tour, sans se heurter à la résistance d’un liquide inerte, et le cœur ne sera plus obligé d’exagérer sa poussée pour forcer le passage. Si l’on parvient à activer ainsi la circulation périphérique, non seulement on ne fatiguera pas 1 organe central, mais on diminuera son travail. En effet, les petits vaisseaux, se trouvant rendus à des conditions physiologiques normales par suite de la déplétion que leur fera subir l’exercice, ne seront plus distendus par celte masse

Lagrange. — Les Adultes.

liquide qui leur faisait perdre leur ressort; ils reprendront leur calibre, et partant leur tonicité; recouvrant la faculté d’exercer une pression élastique sur le sang qui les traverse, ils reprendront leur rôle naturel d’agents efficaces de la circulation, ou, comme on l’a dit, de cœur périphérique.

Ainsi, d’une part, une poussée moindre sera suffisante pour faire franchir au sang le réseau des capillaires, parce que ceux-ci tendront, par l’effet des mouvements de circulation, à se désobstruer et à livrer plus aisément passage, et, d’autre part, ces canaux, reprenant leur rôle d’agents actifs de la circulation périphérique, viendronUgir dans le même sens que le cœur central, et seront pour celui-ci non plus un obstacle, mais une aide. Il en résultera que le cœur fera un travail utile plus considérable à effort moindre.

Ce résultat est justement celui que vise la méthode suédoise. Il ne peut s’obtenir qu’à deux conditions : la première est que les efforts musculaires provoqués chez le malade soient assez modérés pour ne pas retentir sur le cœur, — c’està-dire trop faibles pour produire les « effets généraux » de l’exercice; — la seconde, c’est qu’ils soient suffisants pour produire des résultats appréciables sur le cours du sang. Mais ce ne sont là que des questions de dosage. Il suffit, pour les résoudre toutes les deux, de savoir fractionner judicieusement le travail et de solliciter une série d’efforts musculaires successifs dont chacun trop faible pour « exciter » le cœur ne provoquera qu’une accélération insignifiante du cours du

sang, mais dont l’ensemble représentera une somme de travail suffisante pour accélérer très notablement la circulation* sanguine.

C est dans cet esprit qu’est dirigée chaque séance de gymnastique. On demande successivement quelques mouvements actifs, mais très modérés, aux pieds, puis aux jambes, puis aux cuisses ; on entremêle ces mouvements actifs de mouvements passifs, provoqués par un aide, qui consistent en « roulements » des bras, des poignets, des cuisses. Ces mouvements accélèrent, activent le cours centripète du sang, sans exiger aucun travail. — On a soin, d’ordinaire, de ne demander aux bras aucun mouvement actif pour ne pas provoquer la synergie des muscles du thorax et l’arrêt de respiration connu sous le nom d 'effort. Enfin on termine par des mouvements respiratoires passifs qui ont pour résultat d activer, par un mécanisme déjà deci it, la circulation sanguine dans le poumon.

Aux mou\ements actils et passifs, on ajoute le massage des membres, agent efficace de circulation \eineuse, et, enfin, le massage de l’abdomen, pour activer le cours du sang dans tout le système de la veine porte qui est souvent le siège de congestions passives, ainsi que le témoigne le gonflement du oie, si frequent dans les affections du cœur.

Tel est le résultat paradoxal en apparence auquel aboutissent les Suédois : ils arrivent à rendre {? «action plus active, en diminuant l’effort de 1 organe qui l’accomplit.

La médication gymnastique des affections cardiaques est appliquée à Stockholm dans presque tous les cas. La gravité de Létal du malade n'eu

contre-indique pas l’emploi, mais en commande seulement une application plus prudente. Si la dyspnée est très prononcée et s’aggrave au moindre mouvement actif, on se borne, dans les premières séances, à des mouvements passifs et au massage des membres. Les mouvements respiratoires communiqués par l’aide — le malade restant passif — ont alors la plus grande utilité, non seulement en augmentant l’absorption de l’oxygène atmosphérique chez le sujet semi-asphyxique, mais encore en facilitant le cours du sang dans les capillaires pulmonaires, grâce au mouvement d’inspiration forcée qui agit sur la masse sanguine en stagnation dans les petits vaisseaux, comme le ferait le coup de piston d’une pompe aspirante.

La gymnastique est le traitement à la mode pour les affections cardiaques, à Stockholm. Les praticiens les plus en vogue auprès desquels nous nous sommes renseigné en sont tous partisans. La maladie du cœur éveille en eux l’idée de gymnastique médicale, comme elle éveille en nous l’idée de digitale.

11 faut noter que la digitale est bien plus fréquemment contre-indiquée que ne saurait l’ètre cette gymnastique. Si les reins sont malades, l’élimination du remède est souvent entravée et des accidents d’intoxication peuvent se produire. L’état d’hypertension vasculaire, si fréquente au début de V artériosclérose, peut aussi faire redouter l’emploi de ce tonique du cœur qui exagère la pression sanguine.

La gymnastique, en provoquant l’afflux du sang aux muscles, se borne à dégager les vaisseaux comme une saignée; et, de fait, cette sorte de drai-

nage qu’exercent les contractions musculaires sur le contenu des canaux circulatoires peut se comparer cà une véritable « saignée interne ».

En résumé, la gymnastique suédoise est un précieux moyen de traitement que les médecins Scandinaves s’étonnent de ne pas nous voir mettre en pratique. Pour notre part, en six semaines de séjour à Stockholm, il nous a été donné d’assister à de véritables transformations. Nous avons pu voir, dans les Instituts de gymnastique « manuelle » ou « mécanique », des malades perdre de jour en jour leur aspect cyanosé, leur dyspnée, leurs œdèmes des jambes, pendant que le pouls gagnait de la régularité et de la force, et que les urines, rares et chargées avant le traitement, reprenaient au bout de dix à douze jours leur abondance normale et leur limpidité.

La digitale et la caféine, types des médicaments qui « remontent » le cœur, n’agissent bien — tous les médecins le savent — que sur des sujets qui n en ont jamais pris, ou sur ceux, du moins, qui ont mis de longs intervalles entre les périodes de leur administration. C’est que ces remèdes « toniques » n’ajoutent à l’organe qu’une force artificielle, en ce sens qu’ils bornent leurs effets à mettre à sa disposition pour un moment, à «rendre disponible », comme disent les mécaniciens, une certaine dose de l’énergie qu’il a en lui. Mais c’est aux dépens de la provision qui y existait en « puissance» ; eteette provisions’épuised’àutantplusvite qu’on en sollicite plus activement la dépense Après des séries trop rapprochées d’application du re-

mède, 1 effet diminue, et le cœur ne « répond » plus.

Le traitement gymnastique « à la suédoise » se borne à mettre le cœur dans les meilleures conditions possibles de fonctionnement; son efficacité ne diminue pas par l’emploi fréquent qui en est fait. Mille exemples pourraient en être observés à Stockholm. Nous en rapporterons un seul relevé pendant le séjour que nous a obligé d’y faire une mission scientifique dont nous étions chargé. Pendant trente jours consécutifs nous avons assisté, à l’Institut central de gymnastique, au traitement d’un malade âgé de cinquante et un ans, atteint depuis trente années, d’une dilatation énorme du cœur, avec lésion des valvules auriculo-ventriculaires. Aucun autre traitement que la gymnastique ne lui a jamais été appliqué. Deux fois environ chaque année, une crise plus ou moins violente a nécessité la reprise du traitement, sans que jamais les effets de celui-ci aient été moins salutaires. Jamais l’application de la gymnastique n’a manqué de conjurer le danger de Vasystolie menaçante, et depuis trente ans que dure son mal, le patient n’a jamais été forcé de garder le lit.

Devant de pareils résultats, l’hostilité des médecins français serait incompréhensible si elle n’avait une explication bien simple dans un malentendu. Le mot « gymnastique » appelle inévitablement pour nous l’idée d’exercice violent et d’effort. Le traitement gymnastique des affections du cœur est donc condamné, si l’on peut s’exprimer ainsi, sur la foi de l’étiquette, et serait sûrement bien vite accepté en France, s’il s’y présentait sous un autre nom.

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