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CHAPITRE VIII

LES NEURASTHÉNIQUES

De 1’ e état nerveux ». — Exagération des réflexes physiques (4 psychiques chez les névropathes. — Rôle du cerveau comrt.a modérateur des réflexes. — Les malades qui ne « réagissent » pas contre leurs sensations. — Succès de l’exercice physique chez les hypocondriaques. — Une cure de Cabanis. — Causes diverses de l’ s état nerveux». — Les neurasthéniques héréditaires. Les « dégénérés ». — L’état nerveux acquis. — La neurasthénie par surmenage et la neurasthénie par désœuvrement.

Le médecin est bien souvent consulté par des malades qui se plaignent de souffrances diverses, sans présenter les signes d’aucune maladie caractérisée. Ces malades sont tourmentés par les sensations les plus pénibles et quelquefois les plus bizarres, des douleurs dans diverses régions du corps, des troubles fonctionnels de divers organes. L estomac, le cœur, le cerveau, souffrent et se détraquent sous l’influence des causes les plus insignifiantes. On est surtout frappé chez ces malades du defaut d équilibré des fonctions nerveuses. Les uns sont « déprimés », assiégés par des idées tristes, plongés dans la prostration et l’affaissement. Les autres, au contraire, sont « excités », irritables, manifestent avec exagération toutes

tempéraments et diathèses.

leurs sensations physiques, toutes leurs impressions morales.

Quand on ne trouve à ces troubles si divers aucune explication qui puisse se déduire d’une maladie déterminée, on dit qu’ils dépendent d’un état nerveux, et on appelle « neurasthéniques » ou « névropathes » ceux qui en sont atteints.

Ce qui frappe l’observateur dans ces états nerveux, c est le défaut de pondération, le manque d’équilibre entre les impressions ressenties et les actes qu’elles provoquent — aussi bien les actes organiques internes que les actes extérieurs. — Tous les névropathes présentent ce symptôme communale n être pas « maîlres de leurs impressions », soit qu’elles se manifestent au dehors en paroles et en gestes, soit qu’elles retentissent au dedans d eux-mêmes sur les fonctions organiques dont edes troublent le jeu. On voit certaines femmes, et même certains hommes, se transir et sursauter violemment pour le moindre bruit qui les surprend , ou bien éclater en pleurs, se livrer aux emportements les plus déraisonnables à l’occasion de la plus petite contrariété. D’autres, pour des causes aussi futiles, vont ressentir des troubles intérieurs violents, des palpitations du cœur, des contractions de l’estomac ou de l’intestin, qui aboutiront à des indigestions, à des diarrhées subites.

Chez l’homme « bien équilibré », c’est le cerveau qui tient la balance* entre les impressions sensitives et leurs manifestations tant internes qu’externes. C’est le cerveau, instrument de la volonté, qui modère et réprime les mouvements autoina-

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tiques par lesquels se traduisent les sensations de la douleur physique ou morale. Nous ignorons la nature de celte force qui s’appelle la « volonté », mais nous savons qu’elle ne peut se manifester qu’à l’aide du cerveau; qu’elle disparait avec lui, et suit dans ses variations de force ou de faiblesse toutes les modifications de nutrition de l’organe; qu’elle diminue quand le cerveau est lésé ou simplement affaibli et augmente de puissance quand la substance cérébrale est dans les conditions organiques les plus favorables à son fonctionnement.

Chez l’homme le plus énergique, la volonté faiblit sous l’influence de toutes les causes qui peuvent entraver la nutrition du cerveau, diminuer la quantité de sang qu’il reçoit. L’anémie cérébrale, et même simplement l’inanition, la privation momentanée d’aliments peuvent faire de l’homme le plus énergique un être sans volonté. — Qui ne l’a observé sur lui-même? Et qui ne sait aussi le parti qu’on pourrait tirer, pour dominer la volonté d’un homme, d’un état passager de faiblesse physique qui a diminué l’activité vitale du cerveau en même temps que celle de tous les organes?

Quand le cerveau est en possession de toute son énergie volontaire, il établit en quelque sorte une barrière entre l’impression reçue et les organes où elle irait retentir. Il ferme la voie par laquelle la vibration des nerfs sensitifs passerait pour aller ébranler les muscles ou troubler les fonctions organiques. C’est grâce au fonctionnement de l’énergie volontaire qu’une douleur physique ne produit aucun tressaillement dans les muscles du visage chez l’homme courageux, et qu’une vive

contrariété ne produit pas même une accélération du pouls chez l’homme qui est « maître de luimême ». Quand la volonté n’intervient pas dans les phénomènes qui suivent une impression physique ou morale, il en résulte des actes absolument automatiques appelés des « réflexes ». — Le retrait brusque et irréfléchi de la main à la suite d’une brûlure ou d’une piqûre, est un acte réflexe. Et de même les larmes sont les réflexes de la douleur morale, les gestes violents ceux de la colère. De même aussi certains troubles du cœur et de l’estomac sont les réflexes des diverses impressions physiques ou morales.

Le cerveau, instrument de la volonté, est le « modérateur » des effets réflexes, et, chez les névropathes, tous les effets réflexes s’exagèrent, parce que l’énergie du cerveau a diminué. Il y a défaut d’équilibre entre les sensations perçues et la résistance que le cerveau peut opposer à leur manifestation. Chez Fliomme bien équilibré, c’est-àdire doué d’une énergie cérébrale suffisante, les impressions sensitives viennent, si l’on peut s’exprimer ainsi, se heurter à une barrière qui leur ferme passage et les empêche d’aller ébranler les organes éloignés. Chez le névropathe, les cellules du cerveau ne peuvent déployer une énergie suffisante pour arrêter le choc des impressions qui les atteignent; elles se laissent ébranler elles-mêmes par la vibration sensitive contre laquelle elles sont impuissantes à réagir et l’ébranlement se propage jusqu’aux parties les plus reculées de l’organisme.

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Pour s’expliquer les effets salutaires de l’exercice chez le névropathe, il faut au préalable comprendre l’importance physiologique de ce défaut de résistance de la cellule cérébrale, de ce manque de réaction.

Une réaction, en mécanique, est une sorte de conflit entre une force extérieure qui vient atteindre un corps et la force inhérente à ce corps lui-même. Vous pressez sur un ressort d’acier et, à la force de votre main, le ressort oppose une force qui lui est propre, mais que votre pression a mise en jeu, Y élasticité. Et e’est ainsi que devrait faire le cerveau en regard d’une impression sensitive qui l’atteint. Mais chez le névropathe l’impression sensitive ne provoque plus ce déploiement d’énergie propre, par lequel la cellule cérébrale a coutume de réagir contre la chose extérieure : la volonté n’a plus son « ressort » habituel. Et de ce défaut de réaction découlent tous ces troubles réflexes qui font que le névropathe, même alors qu’on ne s’explique pas ses souffrances, n’est nullement un malade imaginaire.

Chez la plupart des névropathes il existe un certain degré de perversion des idées qui est le résultat du défaut de réaction. Les troubles sensitifs, auxquels l’entourage ne veut pas toujours croire, sont très réels, mais le malade est porté à interpréter dans le sens le plus alarmant toutes

ses sensations, dont l’intensité est accrue avec tant d exagération ; il en tire les conclusions les plus graves au point de vue de sa santé; il se tourmente. Mais son tourment, qui est, en somme, une douleur morale, devient à son tour le point de départ de troubles réflexes qui peuvent retentir sur des organes internes, aussi bien que sur le cerveau, et un cercle vicieux s’établit. Le névropathe s’abandonne à l’ennui parce qu’il ressent des troubles inexplicables, et ces troubles augmentent parce qu’il a de l’ennui. — C’estainsi qu’on tourne à l 'hypocondrie.

Dans ces états morbides, la déchéance de l’énergie volontaire est le principal obstacle à la guérison. Le médecin ne peut rien obtenir du malade parce que celui-ci se cantonne dans ses idées noires et ne trouve pas en lui-même une force capable de lutter contre ses sensations. Et pourtant cette force, qu’il ne sait pas tirer de luimême, elle existe en lui, mais emprisonnée, en quelque sorte, « cà l’état latent » dans la cellule cérébrale. La preuve qu’elle y est, c’est que diverses causes extérieures peuvent la mettre en liberté. Ce sera un événement heureux qui viendra ébranler le cerveau, et en faire sortir, dans une secousse de joie, l’influx nerveux qui y était retenu captif, comme le contact d’un corps métallique provoque l’explosion de l’électricité dissimulée dans la bouteille de Leyde; ou bien une nécessité impérieuse qui brusquement se dresse, viendra aiguillonner la volonté et fera retrouver au sujet une force de réaction qui semblait perdue. — C’est ainsi que se produisent, chez certains malades, des guéri-

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sons brusques et inattendues, inexplicables pour ceux qui ne connaissent pas toutes les circonstances de leur vie intime.

Le médecin n’est pas toujours maître des événements qui pourraient réveiller l’activité cérébrale du malade, mais il peut toujours agir sur son cerveau par l’intermédiaire des muscles.

L’exercice musculaire est un remède souverain chez les névropathes « déprimés », parce que l’effort des muscles ne peut se produire sans un effort de la volonté. Or la volonté, nous le savons, se développe par l’action. L’exercice poussé jusqu’à la fatigue et prolongé même au delà constitue une véritable « gymnastique morale ». La fatigue en effet est une souffrance, et, quand un homme fatigué continue à travailler, c’est que sa volonté pour cette fois a été plus forte que sa sensibilité. Qu’une pareille victoire se renouvelle un certain nombre de jours de suite, et le névropathe sera sur le chemin de la guérison. Il tendra à rentrer en possession de la force qui lui permet de « réagir ».

— On raconte de Cabanis le trait suivant. Le médecin-philosophe fut un jour mandé près d’un malade atteint d’un de ces états nerveux à forme dépressive, où le névropathe, dominé par ses sensations, se laisse aller à vivre dans une méditation continuelle sur ses souffrances. Toutes les méthodes de traitement conseillées avaient échoué, et Cabanis en appliqua une singulière. « Monsieur, lui dit-il, j’ai remarqué dans votre jardin un tas de pierres qui occupe le côté droit de la porte; je vous prescris de les déplacer vous-même et de les porter du côté gauche. » Cette bizarre ordonnance fut

acceptée et ponctuellement exécutée, et, le lendemain, les pierres étaient à gauche de la porte. A sa seconde visite, Cabanis, malgré la fatigue éprouvée par son névropathe à la suite d’un travail si nouveau pour lui, lui prescrivit, pour le lendemain, de rapporter les pierres à leur première place, et le malade, dominé par son médecin, se soumit docilement à ses prescriptions. Pendant huit jours, il porta les pierres alternativement d’un côté à l’autre de son jardin. Au bout de ce temps, il était déjà mieux. Sous l’influence de cet effort chaque jour imposé, son activité volontaire commençait à se réveiller et à faire équilibre à ses sensations exagérées. Il comprit l’idée de Cabanis, adopta une vie d’exercice, et guérit.

L’état « nerveux » peut avoir pour origine les causes les plus diverses. Il peut tenir, d’abord, à une disposition particulière du tempérament, et la plupart des névropathes sont des sujets qui souffrent d’un vice héréditaire tenant aux écarts hygiéniques de toute sorte de leurs parents. On les appelle alors des dégénérés. Il est évident que pour ceux-là l’exercice comme tous les remèdes possibles ne peut être qu’un palliatif.

Mais l’état' nerveux peut être le résultat de conditions personnelles, et on le voit succéder alors aux causes les plus diverses et les plus opposées.

Il peut s’établir à la suite du manque d’exercice physique et du désœuvrement intellectuel. Mais il

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peut, par contre, être le résultat d’un excès d’exercice physique ou d’un trop grand travail d’esprit. Les émotions tristes, les chagrins prolongés, peuvent être le point de départ de l’étatnévropathique; mais cet état s’observe aussi à la suite de l’abus des plaisirs.

L’état nerveux, en dehors de l’hérédité, s’observe, en résumé, dans deux conditions très différentes : quand la dépense de l’influx nerveux a été excessive, et quand elle a été insuffisante. Si les centres nerveux ne sont pas suffisamment mis en travail, il en résulte un effet semblable à celui qu’on observe sur les muscles inactifs, c’est-à-dire une diminution d’énergie, un défaut d’aptitude à agir. Et pour le cerveau comme peur les muscles, il faut une sorte d’entraînement, un travail progressif.

L’homme qui, par inertie cérébrale, a laissé se déprimer toutes ses facultés actives, l’homme dont le cerveau ne le défend plus contre toutes les impressions sensitives qui veulent venir l’assiéger, celui-là aurait besoin de mettre en jeu les centres nerveux pour la même raison qui rend l’exercice musculaire nécessaire à celui dont- les muscles s’atrophient par défaut d’activité physique. Des travaux d’ordre intellectuel lui feraient le plus grand bien. On cherche à l’intéresser à ce qui se fait autour de lui; on le pousse à « s’occuper », mais c’est lui demander un effort trop grand : il ne peut pas encore. Il lui en coûtera moins pour faire agir ses muscles que pour fixer son esprit sur une idée. L’exercice sera alors un moyen détourné de faire travailler le cerveau. Mais dans ce cas l’exercice ne peut être utile que par l’obligation où il met le

tempêkaments et diathèses.

cerveau de s’associer aux muscles. Si l’on imagine un exercice auquel la volonté ne prendrait aucune part et où l’intervention des facultés cérébrales serait nulle, il n’aurait aucune efficacité dans le trailement. C est ainsi que la marche, exercice automatique, est, pour le névropathe mélancolique, un très mauvais exercice, parce qu’elle n’exige aucun effort de l’attention ni de la volonté. Pendant que les jambes travaillent, le cerveau reste inactif, livré aux idées tristes qui l’assiègent, et l’homme 1 entre plus malade à la maison. Si vous voulez que la tête s’associe au travail du corps, prescrivez-lui d’apprendre l’escrime. Il sera obligé de diriger attentivement ses muscles, d’en régler la force de contraction, d’en coordonner l’action. Ce sont aulant d’opérations dans lesquelles le cerveau déploie des efforts aussi grands que s’il cherchait la solution d’un problème.

Quand l’état nerveux, au lieu de s’observer chez des sujets inoccupés dont le cerveau languit faute d’action, reconnaît au contraire pour cause un excès d’activité de l’esprit, les indications de l’exercice ne sont plus les mêmes, et son mode d’action est tout différent.

A la suite de travaux intellectuels excessifs, on observe très fréquemment un état de surexcitation ou d’affaissement qui ne saurait être combattu par le travail du cerveau, pas plus qu’un état de fatigue corporelle ne pourrait trouver un remède dans l’exercice musculaire. Il ne s’agit plus comme tout à l’heure, en effet, de faire sortir de la cellule cérébrale une certaine quantité d’énergie nerveuse qui

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y resterait engourdie faute d’excitant. L’énergie que pouvait contenirla cellule a été dépensée avec prodigalité, et il s’agit de la « réparer », de fournir à l’organisme les conditions nécessaires à l’acquisition d’une nouvelle dose d’influx nerveux. L’exercice ne devra plus, dès lors, provoquer le travail des centres nerveux, mais seulement celui des muscles. Il faudra, à l’inverse de tout à l’heure, rechercher les mouvements qui exigent le moins possible l’intervention du cerveau, ceux qui sont faciles, automatiques.

Chez les sujets qui sont névropathes par épuisement nerveux, on doit avoir »pour objectif de reconstituer l’organisme tout entier, et chercher simplement à augmenter l’appétit et à rendre la respiration plus active. Faire assimiler à l’organisme plus d’aliments solides et liquides, et plus d’oxygène, telle est l’indication de l’exercice chez les névropathes épuisés. Il y en a une autre toute naturelle, c’est d’économiser les éléments organiques et en particulier de s’opposer aux déperditions nerveuses. Dans ces données, il faut interdire tous les exercices difficiles, tous ceux qui exigent un apprentissage prolongé, tous ceux, en un mot, qui coûtent un effort au cerveau. La gymnastique avec ses agrès et ses barres, l’équitation avec les difficultés sérieuses qu’elle présente à tout débutant, ne valent rien pour les cerveaux surmenés, pas plus que l’escrime, exercice intellectuel autant que musculaire.

Ainsi les indications sont bien différentes pour la forme de l’exercice, suivant que l’état nerveux du

névropathe vient du défaut d’excitation ou bien

au contraire, de l'excès d'activité des centres nerveux.

Le travailleur qui s’est dépensé avec excès dans la préparation d’un concours peut éprouver, à la suite de ce « surmenage », de l’impressionnabilité nerveuse, de la tristesse et de l’hypocondrie, tout aussi bien que le jeune homme inoccupé et malade d’ennui.

Mais le surmené et le désœuvré, s’ils peuvent présenter les mêmes symptômes, ne doivent pas être soumis à la même hygiène. Pour le premier, il faudra rechercher les exercices qui sont capables d’activer la respiration et la digestion, tout en modérant les déperditions de toute sorte, et surtout les déperditions d’influx nerveux. Pour l’autre, il faudra surtout exciter la cellule cérébrale dont 1 inertie est cause de tout le mal. — Autant, pour le « désœuvré », il faut rechercher la fatigue nerveuse, autant il faudra l’éviter pour le « surmené ».

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