CHAPITRE III
DE L’ESCRIME
Travail musculaire, travail nerveux et travail intellectuel qu’exige l’escrime. — Effets de l’escrime sur la nutrition. — Son utilité comme exercice de « déperdition ». — Ses effets sur le système nerveux. — Son efficacité dans le traitement de certaines névropathies. — L’escrime au sabre. — La canne. — Le bdlon. — La boxe anglaise et la boxe française.
Parmi les exercices de sport, il en esl un qui s’est beaucoup propagé en France et dont on a dit avec raison beaucoup de bien, c’est Y escrime. L’escrime est, de tous les exercices du corps, le plus capable de donner aux mouvements toute l’adresse, toute la souplesse, toute la vitesse imaginables : c’est, en un mot, le plus « éducatif » de tous, celui qui demande aux centres nerveux la plus grande application, non seulement pour combiner des coups, et faire assaut de ruse avec l’adversaire, mais aussi et surtout pour préparer les mouvements de 1 attaque et de la défense.
Deux tireurs qui font de bonne escrime doivent soumettre leur cerveau à un travail intellectuel comparable à celui de deux joueurs d échecs, dont chacun cherche à deviner l’intention de son adver-
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saire en lui cachant son propre plan d’attaque^et de défense (1).
Mais le travail des centres nerveux n’est pas purement intellectuel chez l’escrimeur, et ne se voit pas seulement dans la conception de la tactique; il se montre très nettement dans l’exécution des coups. Aucun exercice ne demande un travail de coordination plus intense, puisque aucun ne demande des mouvements plus précis. Mais aucun n’exige à un aussi haut degré que l’escrime ce travail qu’on peut appeler effort d 'excitation latente, et qui consiste dans une préparation des muscles à entrer en jeu.
La principale dépense de force qu’exige l’escrime consiste plutôt dans une grande déperdition d’influx nerveux que dans un grand travail musculaire. Les tireurs qui se fatiguent le plus ne sont pas ceux qui font les plus grandes évolutions du corps, ni les mouvements les plus violents et les plus larges; ce sont ceux, au contraire, dont la main et le corps bougent à peine, mais dont tous les muscles participent, si l’on peut s’exprimer ainsi, à l’attention du cerveau. Souvent, quand il prépare une attaque ou médite une riposte, le tireur reste immobile, et cependant il subit un .travail intérieur des plus fatigants qui consiste dans ce fait qu’il se tient prêt à partir instantanément, aussitôt que va se présenter l’occasion d’un coup, dont il ne peut prévoir exactement ni la forme ni le moment précis. Pendant celte période d’attente où il reste im-
(1) Voy. pour plus de détails sur la physiologie de l’escrime notre Phijsiolotjie des exercices du corps, au chapitre du Travail d’excitation latente.
LE CHOIX D’UN EXERCICE
mobile et semble inactif, tout son système musculaire est soumis à une sorte de galvanisation nécessaire pour abréger ce que les physiologistes appellent
le « temps perdu », c’est-à-dire la période qui s’écoule entre la conception d’un mouvement et son exécution. Cet envoi incessant d’intlux nerveux qui a pour but d’actionner à moitié le muscle afin de le rendre apte à obéir instantanément à la volonté, au moment précis où se présente l’occasion d agir — c’est-à-dire à un dixième de seconde près, — constitue le phénomène physiologique vraiment caractéristique de l’escrime.
En escrime, l’attention intellectuelle se double de ce qu’on pourrait appeler V attention musculaire, et c’est pour cette raison que l’escrime est à la fois le plus difficile et le plus intelligent de tous les exercices du corps, en même temps que le plus intéressant.
L’escrime est, de tous les exercices physiques, le plus difficile; c’est celui qui demande au cerveau le plus d’efforts de toute sorte. Pour cette raison, l’escrime constitue, après le travail intellectuel, le meilleur mode d’ « entraînement » des centres nerveux,— je veux dire le meilleur procédé pour remettre progressivement en possession de son énergie le cerveau, quand il est affaibli par le manque d’activité volontaire. — Une jeune dame, mère de famille du meilleur monde, était atteinte, depuis plusieurs années, d’un état d’hypocondrie et de neurasthénie générale qui faisait son tourment et celui de son entourage. Tout traitement avait échoué, lorsqu’un jour, son mari, qui était une des meilleures « lames » de Paris, eut l’idée de lui faire
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faire des armes. Elle prit goût immédiatement à cet exercice, et y devint, en peu de temps, d’une force très rare chez une femme. Mais, à mesure qu’elle faisait des progrès en escrime, sa santé se rétablissait avec une rapidité inespérée. En moins d’un an, la guérison fut complète, et aujourd’hui les armes ne sont plus pour elle un remède, mais un plaisir.
L’escrime demande un travail musculaire considérable; non pas pour mouvoir cette légère tige d’acier qui s’appelle une lame de fleuret, mais pour déplacer avec une très grande rapidité un poids autrement lourd, celui du tronc qui Se porte vivement en avant ou en arrière quand le tireur se « fend » et se relève. L’escrime produit avec autant d’intensité que la course les effets généraux de l’exercice. Il n’y a aucun exercice capable d’amener plus vite l’accélération de la respiration et de la circulation, l’élévation de la température et l’activité des combustions.
On voit ainsi que toutes les conditions se trouvent réunies pour faire de l’escrime l’exercice le plus violent qui existe, c’est-à-dire celui qui provoque les plus grandes dépenses dans l’organisme, par la suractivité qu’il imprime aussi bien aux fonctions nerveuses qu’aux autres grandes fonctions vitales. Aussi l’escrime est-elle l’exercice de déperdition par excellence, ainsi que le savent beaucoup de tireurs qui ont l’habitude de se peser avant et après l’assaut. Un de mes confrères et amis, tireur c'oté à Paris, dont je pourrais citer le nom, a perdu en un seul assaut 1500 grammes
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de son poids. Aucun exercice ne vaut donc l’escrime pour l’homme adulte bien portant et bien nourri, qui est généralement trop riche en tissus de réserve.
C’est l’exercice qui convient le mieux à tout homme encore jeune dont le budget organique penche trop du côté des recettes ; et il faut dire que c est le cas des neuf dixièmes des hommes de vingt-cinq à cinquante ans de la classe aisée. C’est 1 exercice le plus propre à rétablir l’équilibre dans la nutrition « ralentie » en faisant dépenser les réserves accumulées, et en brûlant complètement les produits de combustion incomplète. C’est donc le meilleur préservatif contre les maladies dues au ralentissement des combustions vitales comme l’obésité, la goutte, la gravelle, le diabète, etc.
L’escrime est le type des exercices qui généralisent le travail, et qui produisent avec le plus d’intensité des effets généraux sans provoquer de grands efforts musculaires locaux.
L’escrime est un exercice praticable à tout âge, et accessible même à ceux qui n’ont pas un système musculaire très développé. On voit nombre de tireurs continuer l’escrime, jusqu’à soixante ans et plus, et faire même bonne figure sur la « planche », grâce à ce détail sur lequel nous avons insisté ailleurs (1), que l’escrime est surtout un exercice « de tête ». L’expérience du vieux tireur peut rétablir l’équilibre quand il se trouve en face d’un homme plus jeune et qui a plus de moyens physiques, mais moins de « jugement ». Toutefois, il ne faut pas oublier que l’escrime exige, en même temps
(1) Voy. l 'Hygiène de l'exercice chez l’enfant et l'adolescent.
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qu’un travail de tête, un grand travail du poumon et du cœur. Aussi les vieillards doivent-ils en user avec modération et ne pas prendre trop à la lettre ce vieux dicton d’après lequel il est deux choses qu’on peut faire à tout âge : « tirer les armes et valser. »
L’escrime au sabre diffère de l’escrime à l’épée, par un jeu plus large dont la conséquence est d’exiger un travail de coordination moins « serré » et moins attentif.
Cette forme de l’escrime demande moins de finesse, et c’est justement cette infériorité qu’elle présente au point de vue éducatif qui en augmente dans certains cas la valeur hygiénique. Pour beaucoup de sujets dont le cerveau est fatigué par le travail intellectuel, il faut préférer les exercices qui demandent le moins possible de travail nerveux.
Dans l’exercice de la canne , on marche plus qu’on ne se fend, de là moins de travail et moins de tendance à produire l’ essoufflement; tel homme mûr que sa respiration défectueuse oblige à quitter le fleuret pourrait souvent adopter la canne comme exercice.
Le bâton à deux mains offre l’avantage de demander des mouvements plus larges encore que ceux de la canne, et de faire travailler les deux bras. L’escrime du bâton implique plus de dépla-
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cements du corps; elle commande des « demitours », des « volte-face », des sauts, qui entraînent une augmentation de travail musculaire, et sui tout une répartition plus égale de ce travail sur tous les muscles du corps. L’escrime au bâton est iort intéressante, outre qu’elle constitue le plus puissant moyen de délense personnelle. Il lui manque uniquement pour être cotée plus haut que toute autre, la sanction de la mode.
La lulle et la boxe sont les deux formes de l’escrime naturelle. Elles commencent l’une et l’autre à prendre rang parmi les exercices courants, après avoir été longtemps laissées aux hommes du peuple ou aux gens « excentriques ».
La lutte est le type des exercices de force ; elle provoque plus que- tout autre l’acte physiologique de Y effort, et nous avons exposé le danger de l'effort pour tous les sujets dont le poumon, le cœur, ou les vaisseaux sanguins n’ont pas toute leur intégrité de structure, toutes leurs aptitudes de fonctionnement. Cet exercice, l’un des meilleurs pour 1 adolescent et pour l’homme encore jeune, doit donc être abandonné dans la maturité de la vie.
Si quelques hommes âgés s’y adonnent encore, ce sont, comme nous l’avons dit, des exceptions physiologiques, des hommes dont le système artériel est plus jeune que leur âge; ou bien ce sont des champions d’une telle supériorité qu’ils peuvent terrasser sans effort leurs adversaires moins bien doués au point de vue de la force des muscles.
La boxe, exercice très en honneur en Angleterre, commence à prendre faveur dans notre pays;
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mais la boxe anglaise se pratique avec les poings seulement, tandis que la boxe française met^ en jeu les jambes aussi bien que les bras. La nôtre constitue donc un exercice complet, — le plus complet qui existe, — tandis que la boxe anglaise laisse les membres inférieurs non pas inactifs, car tous les muscles du corps s’associent pour contribuer à cette « résultante » de l’effort total qui s’appelle le coup de poing, mais à peu près immobile. La boxe anglaise, dont on peut apprécier diversement la valeur au point de vue delà défense personnelle, est inférieure à la boxe Irançaise au moins comme exercice d’hygiène. Rien ne vaut les mouvements de la « savate » pour assouplir les articulations de la hanche, du bassin, de la colonne vertébrale, et pour mettre en jeu les muscles de l’abdomen dont on ne saurait trop rappeler le rôle important dans les actes digestifs.
La boxe française présenterait sans doute des difficultés très grandes à l’homme qui voudrait s’y livrer sans exercice préalable dans l’âge mûr. Il ne faut pourtant pas croire qu’elle convienne seulement aux jeunes gens. Si on l’a commencée dans l’âge où les articulations sont encore souples, elle entretient presque indéfiniment la souplesse du corps et permet jusqu’après cinquante ans d’exécuter des mouvements auxquels bien des hommes tà vie sédentaire ne sont plus aptes après trentecinq ans.