CHAPITRE V
LA GYMNASTIQUE
Les deux types de la gymnastique systématique. — La gymnastique française et la gymnastique suédoise. — Caractères de la gymnastique française: elle est « athlétique » et « difficile ».
— Exercices avec appareils et exercices du plancher. — Caractères de la gymnastique suédoise : elle est « hygiénique » et « facile ». — Comparaison des exercices dans les deux systèmes.
— Rôle des altitudes dans la gymnastique suédoise. — Notre gymnastique ne convient qu’aux hommes forts. — La gymnastique suédoise peut s’appliquer aux faibles et aux malades.
Il existe en Europe deux grands systèmes gymnastiques : le système français importé par Amoros, et le système suédois créé par Ling. En Allemagne, Jalin fut le promoteur d’un système à peu près semblable au système français, et la gymnastique des Italiens et des Suisses ne présente aucune différence fondamentale ni avec celle des Allemands ni avec la nôtre.
La gymnastique française et la gymnastique suédoise sont, au total, les deux types de l’exercice méthodique. Il pourra être intéressant, pour en faire comprendre les différences, de les réunir dans une même étude comparative.
La gymnastique française se compose de deux sortes de mouvements, les uns exécutés avec les
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mains libres, les autres nécessitant l’emploi de divers engins.
Les engins essentiels de notre gymnastique sont des appareils de suspension, grâce auxquels le corps peut quitter le sol et être maintenu dans l’espace à la force des poignets, ou bien des appareils d appui sur lesquels le corps est soutenu par les bras tendus, sans que les pieds touchent la terre. Ces deux sortes d’engins nécessitent une sorte de transposition dans le rôle des membres qui déplacent le corps : ils forcent l’homme à se mouvoir non plus à l’aide des jambes, mais à l’aide des bras. On comprend aisément que les déplacements divers en hauteur à l’aide des mains seules, ou la progression horizontale sur les poignets doivent nécessiter des efforts considérables, puisque ces actes demandent aux bras de faire le travail qui est naturellement dévolu aux jambes, — c’est-à-dire à des membres trois ou quatre fois plus musclés que les membres supérieurs.
Les exercices qui s’exécutent sans appareils et « les mains libres » s’appellent aussi exercices « du plancher », parce que le corps ne quitte pas le sol. Dans ces exercices, chaque segment des membres et du tronc exécute à tour de rôle et au commandement des mouvements de flexion, extension, rotation, circumduction, etc. La recherche de l’effort musculaire se montre encore dans ces mouvements qui semblent au premier abord devoir représenter un travail modéré; ils sont rendus athlétiques par leur procédé d’exécution dont nous exposerons tout à l’heure le mécanisme, au regard du procédé suédois.
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LE CHOIX D’UN EXERCICE
L’effort musculaire local poussé jusqu’au degré le plus extrême de son intensité est la caractéristique de notre gymnastique avec et sans appareils. Cette gymnastique a un caractère « athlétique » qui en fait le plus puissant de tous les moyens de développement des muscles. Mais ce caractère même la rend peu applicable aux sujets dont le système musculaire est incomplet, comme l’enfant, ou à ceux dont les muscles sont affaiblis, comme les vieillards, les valétudinaires, les convalescents. De plus cette gymnastique demande, quand elle emploie les appareils fixes, des mouvements anormaux auxquels le corps n’est pas naturellement enclin. Elle nécessite ainsi une coordination nouvelle des mouvements, et par conséquent un apprentissage : en un mot, elle est difficile.
La gymnastique a, depuis quelques années, tendance, dans notre pays, à ajouter à ses mouvements méthodiques beaucoup d’exercices pris parmi les exercices du sport, et même parmi les jeux. La boxe française, la canne et le bâton, la course, ne faisaient pas partie, il y a vingt ans, des exercices du gymnase et y tiennent aujourd’hui une place importante.
Nous venons d’étudier ces exercices dans le chapitre précédent, et nous n’avons à nous occuper ici que de ceux plus méthodiques, qui méritent spécialement le nom d’exercices « gymnastiques ».
La gymnastique suédoise emploie, comme la nôtre, deux catégories d’exercices. Les uns s’exé-
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entent de « pied ferme » au commandement, et consistent en mouvements plus ou moins cadencés des bras, des jambes, de la tête et du tronc; les autres demandent le concours d’engins divers, barres, poutres, échelles, cordages. En un mot, les Suédois ont, comme nous, des exercices « du plancher » et des exercices « avec appareils ». Mais là s’arrête la ressemblance, et, sans prétendre tracer ici un tableau complet du système suédois, il suffira d’en exposer les traits les plus caractéristiques pour donner idée des différences profondes qui le distinguent du nôtre.
Les mouvements aux appareils de la gymnastique suédoise n’ont pas, comme dans nos gymnases, celte tendance à la difficulté excessive qu’on a appelée acrobatisme. Et d’abord leur outillage gymnastique est très simple. Us n’ont ni les « anneaux », ni le « trapèze », ni les « barres parallèles », ni la « barre fixe », appareils usités dans les cirques, et engins principaux de la gymnastique fi anç.aise et allemande. Leur outillage consiste dans quelques appareils de suspension : poutre horizontale ou homme, cordes verticales, échelles obliques, et dans une série de barreaux horizontaux appliqués de haut en bas contre les murs de la salle, et qu on appelle des espaliers.
Dans nos gymnases, les divers appareils et agrès sont, avons-nous dit, des engins de suspension et d appui, grâce auxquels le corps peut quitter le sol et être maintenu dans l’espace à la force des poignets. Ces appareils forcent l’homme à se mouvoir à l’aide des bras, et non plus à l’aide des jambes. De la une sérié de « tours de force » qui tendent
Lagrange. — Les Adultes.
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à provoquer de grands efforts musculaires locaux. Les Suédois ont bien, comme nous, des appareils de suspension et d’appui, mais ils les utilisent d’une façon plus naturelle et moins «acrobatique »; par exemple, en associant l’action des jambes à celle des bras, dans l’acte de grimper soit à la corde, soit à la perche. La plupart de leurs exercices sont aussi moins athlétiques que les nôtres, par suite de ce détail qu’ils sont exécutés plus souvent avec les bras allongés qu’avec les bras raccourcis. Enfin leur méthode n’a pas adopté, parmi les exercices aux appareils, ceux qui demandent l’effort le plus intense des muscles des épaules et des bras; par exemple, ceux appelés dans notre système les « rétablissements ».
Ce que les exercices aux appareils ont de plus caractéristique, chez les .Suédois, c’est leur tendance « hygiénique » qu’on pourrait opposer à la tendance athlétique des nôtres. Leurs appareils n’ont pas pour objectif, comme chez nous, de donner beaucoup d’exercice aux muscles des bras et des épaules — muscles par lesquels la force humaine a le plus d’occasions de se manifester au dehors; — ils visent plus spécialement certains o-roupes musculaires qui interviennent dans les Grandes fonctions vitales : les muscles de l’abdomen, par exemple, qui jouent un rôle si important dans le fonctionnement de l’appareil digestif ; les muscles de la poitrine qui concourent à cette (onction vitale par excellence qui s’appelle la respiration; enfin les muscles du dos, extenseurs de la colonne vertébrale, qui maintiennent le tronc dans la position verticale, et dont l’action énergique cl
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harmonique est indispensable à la correction de l’attitude debout.
Les exercices dits du plancher constituent pour les Suédois le fond même de renseignement gymnastique. Ils sont tellement nombreux et tellement variés qu’il est possible de changer très souvent le programme de la leçon, d’où une diversité qui la rend plus récréative. De plus, chaque mouvement peut s’exécuter suivant plusieurs variantes, dont chacune représente un degré différent dans la dépense de force. Il est facile ainsi de graduer progressivement pour les mêmes muscles l’intensité de l’effort.
La gymnastique suédoise, aussi bien que la nôtre dans ses exercices « du plancher », a pour règle de faire travailler tous les membres et les divers segments du tronc, non pas simultanément, mais successivement, de façon que chacun des groupes musculaires reçoive, à tour de rôle, sa part d’exercice. Tout le monde connaît ces exercices, les plus simples de notre gymnastique, dans lesquels on voit le gymnaste, au commandement du maître, fléchir, étendre et tourner dans divers sens, d’abord les bras, puis les jambes, puis la tête et le tronc, en comptant : une, deux, trois, etc. Le même esprit a présidé, aussi bien dans le système suédois que dans le système Irançais, a cette sorte de revue génerale de tous les muscles du corps, qui a pour but de n’en omettre aucun dans l’application de l’exercice. Mais des nuances d’exécution , peu importantes au premier coup d’œil, modifient profondément les résultats obtenus de part et d’autre.
Si l’on étudie comparafivemen l deux mouvements
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similaires chez le gymnaste suédois et chez le gymnaste français, on verra que celui-ci s’efforce de mettre dans son mouvement toute la vigueur dont il est capable, tandis que le Suédois s’applique surtout à donner au mouvement toute l’ amplitude possible.
Prenons pour exemple le mouvement d’élévation des bras. Chez nous, il se fait par une détente brusque : le membre est projeté violemment en haut, et doit s’arrêter net, dans une attitude contractée et raidie, et dans une direction parfaitement verticale. Ce mode d’exécution est « athlétique », en ce qu’il demande la plus grande dépense de force possible. Les bras doivent se tendie et se raidir, et le gymnaste ne fait pas agir seulement les muscles qui elevent le bras, mais aussi veux qui agissent en sens inverse, et qu on appelle, pour cette raison, leurs « antagonistes ». En même temps que les muscles élévateurs entrent en jeu, leurs antagonistes, c’est-à-dire ceux qui tendent à abaisser le bras, doivent leur opposer une vigoureuse contraction, qui enraye , pour ainsi dire, le mouvement, et provoque une dépense de force plus o-rande, pour la même raison qu’un lrein de voiture fortement serré oblige le cheval à un plus fort coup de collier. Chez les Suédois, le même mouvement se fait lentement, sans raideur et sans force, mais le bras ne s’arrête pas dans la position verticale, le gymnaste cherche à lui faire atteindre la limi c extrême de déplacement que l’articulation permet, et s’efforce de le porter le plus possible en arriéré.
Cette différence d’exécution de deux mouvements en anparence identiques, en change to e
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ment les effets. Par le procédé français on obtient des résultats plus athlétiques, on augmente davantage la force des muscles; mais, par le procédé suédois, on obtient des effets plus hygiéniques. Les mouvements amples et doux ont pour effet direct d’allonger sans secousse les muscles, de les rendre plus souples, de combattre les rétractions musculaires, causes fréquentes de difformités. Ils ont encore pour résultat final de rendre les ligaments moins raides, d’augmenter l’étendue des surfaces de frottement des os; en un mot, de donner plus de mobilité aux articulations. Les mouvements normaux gagnent à ces exercices une facilité et une aisance singulières.
Il ne faut pas croire, toutefois, que ce mode d’exécution doive exclure toute dépense de force. L’effort musculaire, dans la gymnastique suédoise, ne se traduit pas par la violence brutale du mouvement, mais par son ampleur et par sa durée. Une action lente et progressive des muscles porte le membre déplacé aussi loin qu’il est possible, et l’y maintient pendant un certain temps. Et plus le gymnaste est exercé, plus il augmente l’amplitude du mouvement, plus il en prolonge la durée. Il arrive ainsi que le mouvement aboutit en définitive à une « pose », à une attitude fixe, et le corps garde pendant un certain temps cette sorte d’immobilité active qui constitue une dépense de force considérable.
La plupart des exercices des Suédois mériteraient de s’appeler des attitudes plutôt que des mouvements. Ces attitudes sont combinées avec un remarquable sentiment de l’esthétique, en même temps qu’avec une notion parfaite des lois de la
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physiologie et de l’hygiène. Il en est beaucoup clans lesquelles la position respective des bras, des jambes et du tronc offre à l’œil les lignes les plus gracieuses, car les Suédois ont, au plus haut point, le sentiment de l’harmonie des mouvements; ils ont la notion de ce fait, que tels déplacements du corps sont naturellement associés à tels autres, par les lois de la mécanique humaine.
Aucun des mouvements de la gymnastique suédoise n’est forcé, en ce sens qu’aucun ne demande au muscle mis en action un effort qui aille jusqu’à la limite de sa puissance; tous sont combinés de telle façon qu’aucun muscle ne reçoive une somme d’exercice supérieure à celle des autres. De là, chez les gymnastes suédois, une remarquable harmonie dans les proportions du corps, parce qu’aucune partie n’a été développée avec exagération. La gymnastique suédoise vise à favoriser, chez le jeune homme, le développement normal du corps et l’épanouissement naturel des aptitudes, et, chez l’homme mûr, à conserver le plus longtemps possible les qualités physiques; elle n’a pas la préoccupation de faire dépasser à l’individu le niveau de force corporelle où il était destiné à parvenu pai l’évolution naturelle des organes. Toutefois, les gymnastes suédois sont très vigoureux, et leurs muscles, sans être grossis outre mesure, sur telle ou telle région déterminée du corps, offrent un remarquable développement d ensemble. (( Lb force, disent-ils, nous vient sans la chercher. »
Ce mot est la meilleure formule des résultats de leur méthode.
Ces détails, que nous abrégeons pour ne pas
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rebuter le lecteur par des explications trop techniques, ont une portée suffisante pour iaire comprendre l’esprit si caractéristique du système suédois. Ce système prétend mettre la gymnastique à la portée de tout le monde. Il écarte les exercices trop athlétiques et les mouvements trop difficiles, parce qu’il veut que les faibles et les maladroits puissent profiter des bienfaits de l’exercice.
Nous dirions volontiers que l’esprit de la gymnastique suédoise est démocratique, si l’on voulait nous permettre de faire passer ce mot dans l’ordre physique, avec le même sens qu’il a dans l’ordre social. La gymnastique suédoise est « démocratique », en ce sens que ses exercices sont à la portée de tous. La nôtre, au contraire, comprend beaucoup de mouvements qui ne sont praticables que pour les privilégiés de la nature, pour les sujets dont la force physique est au-dessus de la moyenne : elle n’est pas applicable aux faibles. — « La gymnastique, disait à notre dernier congrès d’exercices physiques, M. Tôrgren, directeur de l’Institut central de Stockholm, la gymnastique doit se garder de partager les hommes en exécutants et en spectateurs. Les exécutants seraient plus habiles peutêtre, mais toujours moins nombreux, tandis que le nombre des spectateurs et leurs exigences iraient en croissant. « Ces paroles sont parfaitement d’accord avec les institutions de la gymnastique suédoise classique. Elles étaient peut-être aussi une protestation contre un esprit nouveau qui semblerait vouloir s’introduire dans le système, et qui en serait certainement la perte. Certains maîtres, à Stockholm, voudraient agrandir le cadre de l’en-
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seignement et y ajouter des exercices plus difficiles, capables de donner plus de satisfaction à
I amour-propre de l’exécutant. Déjà une ou deux sociétés suédoises font quelques exercices d’appareils « à la française ». Mais :c ne sont là que des tentatives isolées de « romantisme », et le système classique restera longtemps debout dans son intégrité.
Si notre système d’éducation physique mérite le nom de «gymnastique de force », celui des Suédois pourrait s’appeler « gymnastique delà grâce ».
II est impossible d’imaginer une gymnastique mieux appropriée à l’éducation physique des femmes que cet ensemble d’exercices où l’on recherche l’harmonie des mouvements et la régularité des formes plutôt que l’intensité des efforts et le développement exagéré des muscles.
La gymnastique suédoise manque peut-être d’exercices suffisamment athlétiques, et, quand elle est appliquée à des hommes très robustes, on peut regretter qu’elle ne recherche pas assez l’effort. En revanche, la gymnastique française ne sait pas assez éliminer l’effort quand il s’agit des sujets pour lesquels il serait dangereux. De ce fait, elle devient impossible pour le plus grand nombre et semble inventée pour une minorité d’élite, c’està-dire pour les sujets justement qui pourraient, avec le moins d’inconvénients, se passer d’exercice.
La gymnastique suédoise, grâce à la modération de ses mouvements, est utile pour tous et applicable à tous. C’est la gymnastique des faibles. La nôtre ne convient ni aux valétudinaires, ni aux
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hommes âgés. Celle qu’on pratique à Stockholm convient à tous les sujets, quels que soient leur état d’infériorité physique et leur âge.
En résumé, la gymnastique française et la gymnastique suédoise représentent deux systèmes qui se complètent l’un l’autre et qui gagneraient à être fusionnés pour ne faire qu’une seule et grande méthode. En attendant, leurs indications sont très différentes. Le système suédois convient à tous les âges, et surtout aux âges extrêmes : l’enfance et l’adolescence, l’âge mûr et la vieillesse. Le système français, dans son ensemble, ne convient qu’aux jeunes gens déjà formés et aux hommes adultes qui n’ont pas encore vieilli.