CHAPITRE II
l’exercice et la nutrition
L'exercice et les combustions vitales. — Le « charbon » de la machine humaine. — Rôle de l'exercice dans la réparation des tissus vivants. — La peau des boxeurs anglais. — Le rajeunissement des organes par le travail.
Dans lout exercice violent, la température du corps s’élève, et s’élève d’autant plus que le corps' travaille davantage. Tout le monde le sait. Mais on dit généralement que le travail du corps « produit » de la chaleur. En réalité, c’est l’inverse qu’il faqdrait dire : l’augmentation de chaleur n’est pas « l’effet » du travail; elle en est la cause, ou du moins la condition essentielle. D’après toutes les données de la physiologie, notre corps est soumis aux lois des machines thermiques, c’est-à-dire des machines qui fonctionnent par la chaleur. Notre « machine humaine » transforme de la chaleur en mouvement absolument comme une machine à vapeur. Chacun sait qu’une machine à vapeur a besoin d’être d’autant plus chauffée qu’on lui demande plus de travail ; il en est de même du corps humain, et c’est pour cela que la course, par exemple, échauffe le corps plus que la marche.
Il était nécessaire de rappeler ces vérités aujourd’hui banales, pour en bien préciser toutes les conséquences. La plus importante à retenir pour
nous, c’est que l’exercice musculaire est l’occasion d’une dépense de chaleur dans l’organisme. Mais toute production de chaleur dans la machine industrielle suppose une dépense de combustibles, et, la chaleur étant en proportion du travail, la consommation de combustibles est cl autant plus grande que le travail est plus considérable. De même, dans notre corps tout travail ou tout exercice suppose une dépense de « combustibles » proportionnée à la dépense de torce.
Nous savons qu’on approvisionne le fourneau de la locomotive avec du charbon, et l’on dit communément que les aliments sont le «charbon de la machine humaine ». Cela est vrai; mais il y a une différence capitale dans la façon dont chacune de ces deux « machines» utilise ses combustibles. La locomotive brûle son charbon directement au fur et à mesure de son introduction dans le foyer. Dans le corps humain, au contraire, les aliments ne sont pas brûlés directement et en nature; ils ne servent aux combustions qu’après avoir été non seulement digérés, mais encore absorbés, et avoir pris leur place dans l’organisme. Et la preuve, c’est que nous pouvons faire de l’exercice à jeun et après nous être abstenus assez longtemps de nourriture pour que tout aliment ait disparu du tube digestif. C’est en somme de la matière « vivante » que nous brûlons par l’exercice des muscles.
La première conséquence de ce fait, c’est que l’exercice doit user une certaine quantité des matières qui font partie de notre corps. Et la balance, en effet, accuse toujours une certaine perte de poids après l’exercice. Le but des aliments est jus-
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tement de réparer cette perte, c’est-à-dire de fournir aux éléments brûlés des matériaux capables de les remplacer.
Il faut remarquer, si l’on veut bien comprendre le mécanisme de la nutrition, que le travail du corps et des membres n’est pas le seul travail qui s opère en nous. Nous avons dans l’organisme beaucoup de muscles qui fonctionnent indépendamment de notre volonté : le cœur, par exemple, qui ne cesse de battre depuis la naissance jusqu’à la moi't; les muscles de l’estomac et des intestins qui entrent enjeu pour brasser en quelque sorte les aliments, pour les mélanger aux sucs qui doivent les digérer, et pour les faire cheminer d’un bout à 1 autre du tube digestif. Nous avons enfin beaucoup d organes dont le fonctionnement est un « travail » , non dans le sens mécanique du mot, puisqu’ils né produisent pas de mouvements intérieurs ou extérieurs, mais un travail 'physiologique exigeant aussi bien que le travail mécanique une dépense de chaleur : ce sont les glandes, les cellules nerveuses, etc. Il se fait donc, en réalité, dans l’organisme un double travail : un travail intérieur, de nature « organique », qui est continuel, et un travail extérieur, de nature « mécanique », qui est intermittent. De là une double occasion de dépense de calorique, et c’est ce qui nous explique que le corps doive dégager de la chaleur même en dehors de tout mouvement musculaire, même à l’état de sommeil, puisque le travail intérieur du cœur, des glandes, des cellules ne s’arrête jamais, ce travail étant en définitive la vie.
Ce qu’il faut retenir de cette digression p’iysio-
logique, c’est que la dépense de chaleur du corps vivant représente pour ainsi dire les deux chapitres d’un même budget : celui de la vie interne ou « organique », et celui de la vie externe ou «de relation». La quantité de.combustibles nécessaire pour subvenir à ces deux dépenses peut donc aussi se diviser en deux parties servant à produire l’une la chaleur dépensée par le travail des grands appareils de la vie, et l’autre, la chaleur nécessaire au travail des muscles. Or Tune de ces deux dépenses est à peu près fixe et invariable: c’est celle qui est affectée aux fonctions organiques; elle est de plus involontaire, puisque le jeu de nos grands organes est automatique et inconscient. L’autre dépense, celle que provoque l’exercice musculaire, est au contraire éminemment variable; elle est, de plus, absolument volontaire et par conséquent réglée par nous-mêmes, par nos habitudes, nos goûts, nos caprices.
L’exercice est donc, chez l’homme en santé, le facteur essentiel de la variation des dépenses, parce qu’il est le régulateur des combustions. C’est le plus ou moins d’exercice musculaire produit chaque jour qui règle la rapidité plus ou moins grande avec laquelle sont détruits les éléments organiques qui jouent, dans la machine humaine, le rôle de combustibles.
Mais ces éléments doivent être renouvelés, sans quoi le corps diminuerait indéfiniment, par suite des pertes incessantes qu’il subit. Et les aliments ont justement pour but de réparer ces pertes
Il est important, pour la compréhension des effets hygiéniques de l’exercice corporel, d’insister
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un peu sur le mécanisme de cette « réparation », qui s’appelle la nutrition.
Voici quelle est la succession des divers temps de la nutrition, chez l’homme qui exécute un travail ou se livre à un exercice. Quand une parcelle du corps se brûle et se détruit, elle est remplacée par une certaine quantité de substance alimentaire qui, après avoir été digérée, est absorbée, c’est-à-dire passe de l’estomac ou de l’intestin dans l’intérieur des vaisseaux; où elle se mêle à la masse du sang.
Mais suivons cette parcelle de substance absorbée. Elle est portée par le sang, là où une réparation est nécessaire, c’est-à-dire sur un point où une molécule de matière vivante a disparu parle fait des combustions, et puis elle prend place dans ce point : elle comble le vide laissé par la molécule détruite, comme, dans un édifice qu’on reconstruit, une pierre neuve vient remplacer une pierre détériorée. La molécule absorbée se fixe ainsi sur la cellule vivante qu’elle doit réparer et dont elle va faire désormais partie intégrante : elle s 'assimile. Quant à la molécule remplacée, elle se desassimile, se désagrège de la cellule dont elle faisait partie, comme la pierre détériorée est détachée de l’édifice en réparation.
La désassimilation n’est pas le dernier acte de la nutrition : il faut que la matière mise en quelque sorte au rebut, soit éliminée de l’organisme et rejetée au dehors, et nous verrons tout à l’heure combien l’exercice active aussi ce mouvement d'excrétion.
On voit, dès à présent, quel rôle utile peut jouer
l’exercice dans la fonction de nutrition. L’augmentation du travail des muscles active la combustion et la destruction des tissus et des humeurs qui composent le corps humain, ainsi que l’élaboration d’éléments nouveaux puisés dans l’alimentation et destinés à renouveler les parcelles du corps qui ont vieilli et fait leur temps.
On comprend que, si l’exercice est très activement et très régulièrement pratiqué, les matériaux anciens disparaîtront plus vite et seront plus fréquemment renouvelés; d’où résultera une sorte de « remise à neuf », de rajeunissement de nos tissus. S’il se fait très peu d’exercice musculaire, les tissus vivants seront plus lentement désassimilés, plus rarement remplacés, et vieilliront , en quelque sorte, sur place. — Tous les éléments qui entrent dans la composition du corps seront, toutes choses égales d’ailleurs, plus « jeunes » et de meilleure nature chez l’homme livré aux exercices du corps que chez l’homme inactif.
Ce ne sont pas là simplement des images plus ou moins ingénieuses, mais des faits réels, dont le contrôle peut être fourni par l’observation vulgaire. Le renouvellement plus actif des molécules vivantes se trahit à l’extérieur chez tout être soumis à un exercice régulier. On sait combien les animaux sauvages ont la fourrure plus belle, le poil plus brillant que les animaux domestiques: cette particularité tient à leur vie d’exercice continuel, car leur pelage se ternit bien vite par l’effet de l’inaction, si on les tient en captivité. Le travail donne, du reste, aux animaux domestiques un aspect tout particulier, qui permet de distinguer
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aisément, par exemple, un cheval qui est « en service » de celui qui est laissé depuis longtemps inactif à l’écurie. Le premier a la robe luisante et comme lustrée; le second a le poil terne et, pour ainsi dire, « mort ».
Nous avons moins l occasion pour l’homme que pour l’animal de remarquer ces différences. Elles ont pourtant été signalées par tous les observateurs qui ont étudié Y entrainement, c’est-à-dire l’effet de l’exercice musculaire méthodiquement appliqué à l’homme en vue de le mettre en possession de toute sa force. La peau de l’homme bien entraîné devient lisse, nette, ferme au toucher, ne formant aucun pli, ne tremblotant pas dans les parties oéi elle est d’ordinaire un peu flasque, comme au creux de l’aisselle, présentant, en un mot, un caractère frappant de jeunesse. Les Anglais ont une expression très pittoresque pour représenter cet état caractéristique de la peau, chez l’homme qui est arrivé par un exercice progressif à la perfection de l’entraînement. Ils disent d’un boxeur bien « en condition » et tout prêt à entrer en lice pour combattre, qu’il est « blanc comme une femme ». Or ce qui se voit du côté de la peau, correspond à des changements analogues dans les autres parties plus profondes, dont l’œil ne peut pas aussi bien apprécier la structure.
L’homme qui se livre à un exercice soutenu, renouvelle donc plus vite les matériaux vivants de scs tissus : il est doté, si l’on peut ainsi dire, d’organes plus « neufs », et, par conséquent, de meilleure qualité, plus capables d’un fonctionnement régulier.