‹ De l'exercice chez les adultesChapitre 9 sur 40 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

(/activité de la respiration. — Qu’est-ce que la « soif d’air »? — Rôle du poumon dans la « machine » humaine. — Les appareils de chauffage à tirage lent et le ralentissement des combustions organiques. — Les produits de combustion incomplète. — L’acide urique. — Expérience « du fil » chez les goutteux. — De l’accès de goutte. — Rôle de l’insuffisance d’exercice dans la diathèse goutteuse. — La goutte chez les animaux captifs.

L’homme qui étudie l’effet d’un exercice très violent au point de vue subjectif , c’est-à-dire au point de vue des sensations qui en résultent pour lui-même, est frappé de voir que la sensation dominante est celle d’un grand besoin de respirer. Il semble, par exemple, après une course précipitée, que l’on voudrait faire entrer plus d’air dans la poitrine. On est en proie à une véritable soif d'air.

Quelle est la signification de cette sensation? La « soif d’air » se produit par un mécanisme physiologique qui a beaucoup d’analogie avec celui de la soif d’eau, et en général avec celui de tous les besoins organiques : elle est due à la diminution de la provision d’oxygène du sang sous l’influence du travail musculaire. C’est une loi générale du fonctionnement de notre corps que

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lout vide produit dans l’organisme sollicite immédiatement un besoin de réparation. Chacun sait qu’une abondante transpiration amène la soif. C’est un besoin instinctif qui nous pousse à remplacer par l’eau des boissons la sueur perdue. Toute perte de liquide sollicite de même, par une sorte de « réflexe »,le besoin d’absorber du liquide. Les grandes pertes de sang, par exemple, amènent toujours un grand besoin de boire, et les malheureux blessés qui séjournent de longues heures sur le champ de bataille, attendant qu’on vienne les relever, oublient les douleurs de leurs blessures dans l’intensité d’une souffrance plus vive que toutes les autres, la soif qui les dévore.

Si l’exercice violent amène la soif d’air, c’est que l’air, ou plutôt un élément de l’air, l'oxygène, est nécessaire pour réparer la dépense occasionnée par le travail des muscles. Un muscle qui travaille brûle — nous l’avons dit — des matériaux vivants; mais il les brûle à 1 aide de 1 oxygène que le poumon apporte au sang. C est là une analogie de plus entre le jeu de la machine humaine et celui des machines qui fonctionnent par la chaleur. L’air est nécessaire pour la combustion du bois ou du charbon d’un foyer, parce que ces combustibles se combinent, pour être brûlés, avec l’oxygène que contient l’air atmosphérique. Les mêmes actes chimiques, les mêmes oxydations, qui ont lieu dans le fourneau incandescent, se produisent aussi dans le corps humain au coins d’un exercice violent. La plupart des phénomènes de la nutrition qui produisent la chaleur vitale sont aussi des « oxydations », c’est-à-dire des combi-

liaisons de molécules organiques avec l’oxygène.

L’oxygène est toujours à portée des éléments de nos tissus vivants; les globules du sang sont imprégnés d’une certaine quantité de ce gaz, qu ils tiennent, pour ainsi dire, en réserve pour les besoins de la vie. Chaque contraction des muscles, étant l’occasion d’une certaine production de chaleur, est cause d’une certaine augmentation des combustions, et par conséquent d’une certaine dépense de l’oxygène de réserve employé à produire ces combustions. En d’autres termes, la dépense de l’oxygène du sang est en proportion de réchauffement du corps pendant l’exercice. Plus le corps humain en travail produira de chaleur, plus il dépensera d’oxygène, et, par conséquent, plus vivement se fera sentir le besoin de réparer la provision d’oxygène du sang, plus deviendra impérieuse la « soif d’air ». Mais on sait, d’autre part, que la dépense de chaleur nécessitée par l’exercice est en proportion de la quantité de travail exécutée par les muscles. Nous arriverons donc à cette conclusion, dont nous verrons, plus loin, la portée pratique, que l’intensité du besoin de respirer est, toutes choses égales d’ailleurs, en proportion de la quantité de travail effectuée.

11 faut ajouter, pour que notre exposition des effets respiratoires de l’exercice soit complète, que le besoin d’attirer plus d’air au poumon n’est pas la seule cause de la suractivité de la respiration. Une cheminée n’a pas seulement pour rôle d’attirer dans le foyer un courant d’air qui fournisse aux combustibles la provision nécessaire pour la brûler; elle doit aussi débarrasser le fourneau des

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résidus gazeux de la combustion, tels que la fumée. Nos combustions vitales produisent de môme des « résidus » qui doivent être rejetés au dehors, et beaucoup de ces produits de la combustion vitale sont des gaz comme l’acide carbonique. Le poumon, qui représente, pour l’air extérieur, une véritable cheminée d’appel, est, en même temps, une voie de dégagement pour les produits gazeux des combustions vitales; il est animé de deux mouvements inverses : l’un qui fait entrer l’air dans la poitrine, c’est Y inspiration, l’autre qui fait sortir de la poitrine l’acide carbonique .et autres résidus gazeux, c’est Yexpiralion.

Tel est le mécanisme par lequel se produit, au cours d’un exercice violent, l’exagération du besoin de respirer. Il faut en examiner les conséquences hygiéniques, et pour cela nous ne quitterons pas cette comparaison si juste et si universellement adoptée par les physiologistes, qui assimile le corps humain en travail à un fourneau dont le poumon représenterait la cheminée d’appel.

On sait qu’il y a des procédés pour activer le tirage d’une cheminée, c’est-à-dire pour augmenter la rapidité du courant d’air qui traverse le foyer: en sait aussi que plus le « tirage » est actif, plus la combustion est vive, et ce fait est dû à ce qu’un tirage très actif fait passer en peu de temps sur les combustibles une très grande quantité d air et que celui-ci peut laisser au foyer une très grande quantité d’oxygène. Mais on sait aussi qu à côté des procédés qui tendent à rendre la combustion d’un fourneau très « vive », il en est d’autres qui

visent à la rendre très « lente », dans le but d économiser les combustibles. Or les fourneaux à combustion lente ne donnent pas lieu aux mêmes actes chimiques que les fourneaux à combustion vive. On sait que récemment, à l’Académie de médecine, les appareils à combustion lente ont été reconnus dangereux à cause de ce fait qu’il s’en dégage non de l’acide carbonique, comme dans les appareils à combustion vive, mais de l’oxyde de carbone, produit beaucoup plus toxique. Or cette différence de composition chimique des produits de la combustion dans l’un et l’autre appareil tient à ce que la proportion d’oxygène apportée au charbon, dans l’appareil à combustion lente, n’est pas suffisante pour le brûler complètement. Le charbon se combine avec un seul équivalent d’oxygène, ce qui forme l’oxyde de carbone, tandis qu’il lui faudrait deux équivalents d’oxygène pour se transformer en acide carbonique qui est le dernier degré de la combustion. Dans l’appareil à combustion lente, l’oxydation du charbon est incomplète.

On peut, sans forcer aucunement la comparaison, dire que l’homme, s’il est privé d’exercice, fonctionne à la manière des appareils à combustion lente. Chez lui les oxydations, ou , si l’on veut, les combustions vitales sont incomplètes, par défauL de « tirage » pulmonaire. L’exercice, nous l’avons dit, est l’excitant du besoin de respirer, et la conséquence dé ce besoin est de faire pénétrer dans le poumon beaucoup plus d’air qu’à l’état de repos. Tous les physiologistes admettent comme démontré que la quantité d’air introduite dans le poumon par un homme qui court est à celle qu’y

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introduit un homme au repos complet comme 7 est à 1. La soif d’air qui résulte de la destruction d’une portion de l’oxygène du sang est ainsi l’occasion d’une réparation supérieure cà la dépense. La soif d’eau qui succède aux grandes déperditions de sueur peut avoir des inconvénients en poussant le sujet à dépasser la mesure de la réparation et à absorber plus de liquide qu’il n’cn a perdu. Mais le surcroît d’oxygène que nous introduisons dans le sang, par suite de la soif d’air, ne peut avoir qu’un bon résultat, celui d’assurer aux combustions vitales assez d’oygène pour les rendre complètes et pour faire passer les substances organiques brûlées dans notre corps à leur dernier degré d’oxydation.

Nous allons voir à présent combien il importe cà l’équilibre des fonctions vitales que ces combustions soient complètes et que les résidus auxquels elles donnent naissance soient suffisamment oxydés.

Dans le corps humain, aussi bien que dans l’appareil de chauffage, il peut se produire des composés chimiques dans lesquels la substance organique, brûlée pour alimenter la chaleur vitale, n’est pas portée à son dernier degré d’oxydation et n’a pas absorbé tous les équivalents d’oxygène qu’elle est susceptible d’absorber. Il y a dans notre sang et nos humeurs des substances diverses qui sont entre elles comme l’acide carbonique et le carbone, c’est-à-dire qui ne diffèrent les unes des autres que par une proportion plus ou moins

grande de l’oxygène qui entre dans leur composition. Tels sont, par exemple, Vitrée et l’acide urique, produits de la combustion des substances azotées de nos tissus. L’acide urique n’est que de l’urée incomplètement oxygénée, comme l’oxyde de carbone n’est que de l’acide carbonique auquel il manque un équivalent d’oxygène. Ce qu’il importe de retenir, c’est que les produits de combustion incomplète sont pour l’organisme des composés anormaux; il est conforme aux lois du fonctionnement normal du corps que les combustions vitales aboutissent à des produits qui aient atteint leur dernier degré d’oxydation, ou du moins que les produits de combustion incomplète soient en quantité extrêmement faible. Et quand le tirage pulmonaire insuffisant livre au sang des produits de combustion incomplète trop abondants, certains troubles de la santé ne tardent pas à se produire.

Sans entrer dans des détails physiologiques qui nous entraîneraient trop loin, nous prendrons exemple des ellets d un produit de combustion incomplète très connu, l’acide urique. L’acide urique est, comme nous l’avons dit, de l’urée incomplètement oxydée; il se forme par la combustion incomplète des matières azotées, telles que les tissus musculaires, les éléments fibrineux du sang, etc., mais, pendant que l’urée, produit de combustion complète, est très soluble dans les liquides organiques et s’élimine facilement, en vertu de sa solubilité, soit par les urines, soit par la sueur, l’acide urique, à peine soluble, sort difficilement de l’organisme et tend à se déposer soit sur les articulations, où il forme la goulle, soit sur

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les canalicules sécréteurs de l’urine, où il donne naissance aux concrétions pierreuses de la gravelle.

La goutte n’est pas, comme il semblerait au premier abord, une maladie localisée aux petites articulations du pied et de la main. ÎNon seulement elle peut envahir les grosses jointures, mais elle peut aussi atteindre les organes internes : l’estomac, le poumon, le cœur, les reins, etc. En un mot c’est une maladie générale, et bien longtemps ayant de s’être manilestée par des accidents articulaires ou par des manifestations sur les grands viscères, la maladie ou plutôt la « diathèse » se traduit par un vice particulier dans la composition chimique des humeurs, et spécialement par la présence dans le sang d’un excès d’acide urique.

Bien des théories différentes ont cours en ce moment dans la science, à propos de la goutte; mais il est un fait que personne ne conteste, c est l’augmentation de l’acide urique dans le sang des goutteux. Le médecin anglais Garrod a mis ce fait hors de doute., par la célèbre expérience c du fil ». On prend quelques grammes de sang d un goutteux, on les expose à l’air dans une petite coupe très évasée et l’on fait tremper dans le liquide, un fil de lin. Quand le sang s’est évaporé, on retire le fil et l’on trouve qu’il est raidi, incruste d uue substance cristalline, que l’analyse chimique recon naît pour de l’acide urique. La même expérience faite, comme contre-épreuve, avec le sang d un sujet sain, ne donne lieu à aucune incrustation du fil, et ne décèle pas la présence de 1 acide urique, dont la dose dans le liquide sanguin est trop faible à l’état normal pour être ainsi constatée. Suivant

les théories les plus accréditées, la goutte serait essentiellement due à la présence dans le sang de l’acide urique en excès, et cette sorte d’intoxication du sang par un produit de combustion incomplète causerait tous les accidents locaux et généraux de la goutte. Tous les organes du corps peuvent souffrir de la goutte, puisqu’ils subissent le contact d’un sang altéré dans sa composition chimique normale.

Quand l’acide urique du sang atteint une certaine dose, une sorte de saturation du liquide sanguin se produit, et les choses se passent comme si l’organisme faisait effort pour se débarrasser du produit nuisible et pour le rejeter hors de la circulation. C’est ainsi que se produit sur les articulations une sorte de « décharge » d’acide urique, d’où l’explosion de l’accès de goutte. La crise goutteuse, en effet, consiste essentiellement dans l’invasion de certaines jointures, surtout de celles des pieds et des mains, par de l’acide urique, des urates acides de soude et de chaux, qui y déterminent une violente poussée inflammatoire.

On comprend ainsi la différence de la « goutte », affection générale, qui tient sous sa puissance l’organisme tout entier, pendant nombre d’années, et de l’accès de goutte, qui n’est, pour ainsi dire, qu’un incident dans le cours de la maladie.

La goutte est, aussi bien que l’obésité, l’apanage des hommes privés d’exercice, surtout quand leur régime alimentaire est trop riche. Mais c’est par un mécanisme différent que les accidents se produisent. Chez l’obèse, il y a épargne excessive des tissus graisseux, parce que les combustions sont insuffisantes; chez les goutteux, il n’y a pas

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toujours épargne excessive (bien que les deux vices de lanutrition existent, la plupart du temps, simultanément); mais il y a insuffisance ou délaut d utilisation d’oxygène pour laire passer les substances brûlées à leur dernier degré de combustion : les combustions sont incomplètes.

La théorie de la goutte que nous exposons, et qui est adoptée à peu près par tous les médecins, se trouve d’accord avec les faits d’observation vulgaire. La goutte est la maladie des gens inactifs. Tout le monde sait que les travailleurs qui passent leur vie dans un état d’exercice continuel échappent toujours à ses atteintes. Cette maladie est absolument inconnue chez le paysan, et par « paysan » nous entendons celui qui travaille, et non pas le fermier qui se borne à surveiller l’exploitation de ses terres et chez qui l’exercice n’est pas toujours en proportion de la richesse de 1 alimentation.

Les médecins des villes savent combien la goutte est exceptionnelle parmi les ouvriers, et ici encore nous distinguons les ouvriers qui travaillent a un métier exigeant une véritable dépense de force musculaire, de ceux qui exercent des professions où le travail physique est insignifiant, tels que es typographes, les ouvriers peintres, etc. Parmi es ouvriers dont les occupations exigent 1 emploi régulier des muscles, toutes les statistiques s accordent à signaler l’absence complète des goutteux.

Une seule catégorie de travailleurs, categorie très spéciale, a été signalée par un auteur anr aïs comme faisant exception à la réglé. Et, la encore, l’exception peut s’expliquer par des conditions de régime qui annihilent les effets préservatifs du

travail. On dit que les ouvriers employés à draguer le port de la Tamise, et qui font un travail très pénible, fournissent un très grand nombre de goutteux. Mais on ajoute que ces hommes ont coutume de boire avec excès de cette bière noire très chargée en éléments nutritifs qu’on appelle le porter. Le régime habituel d’un ouvrier dragueur de la Tamise comporte, dit-on, de 10 à 12 litres de porter chaque jour. Cette énorme quantité de substance liquide nourrissante est bien capable de contre-balaneer les effets du travail musculaire.

Il est aisé de comprendre que, si l’exercice tend à rendre les combustions plus actives et plus complètes, l’excès d’alimentation doit tendre à les ralentir et à les rendre incomplètes. En effet les combustions sont incomplètes quand il y a insuffisance d’oxygène, c’est-à-dire disproportion entre la masse des combustibles et l’oxygène qui doit les brûler. Mais la disproportion peut être créée aussi bien par l’excès de combustible que par l’insuffisance de l’oxygène. Et l’alimentation solide ou liquide trop copieuse augmente naturellement la proportion des combustibles.

Enfin on a pu voir se produire, expérimentalement, parla privation d’exercice, des phénomènes analogues à ceux de la goutte. L’immobilité forcée, jointe à un régime alimentaire copieux, amène souvent chez les animaux en cage une augmentation de l’acide urique, qui se traduit par des dépôts d’uratede chaux analogues à ceux des goutteux. Les alouettes, notamment, sont sujettes à devenir goutteuses, quand on les tient longtemps en captivité.

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