‹ De l'existence de Dieu: Lettres sur la religion. Discours pour le sacre de l'électeur de CologneChapitre 129 sur 165 · Galal., iy · texte numérisé non relu

Galal., iy

POUR LA FÊTE DE L'EPIL'HANiE 287

sède, vous le voyez. Depuis qu'il a été élevé sur la croix, il a attiré tout à lui. Dès l'origine du christianisme, saint Irénée et Tertullien ont montré que l'Église était déjà plus étendue que cet empire même qui se vantoit d'être lui seul tout l'univers. Les régions sauvages et inaccessibles du Nord, que le soleil éclaire à peine, ont vu la lumière céleste. Les plages brûlantes d'Afrique ont été inondées des torrents de la grâce. Les empereurs mêmes sont devenus les adorateurs du nom qu'ils blasphémioent, et les nourriciers de l'Église, dont ils versoient le sang. Mais la vertu de l'Évangile ne doit pas s'éteindre après ces premiers efforts ; le temps ne peut rien contre elle : Jésus-Christ, qui en est la source, est de tous les temps ; il était hier, il est aujourd'hui, et il sera aux siècles des siècles. Aussi vois-je cette fécondité qui se renouvelle toujours ; la vertu de la croix ne cesse d'attirer tout a elle.

Regardez ces peuples barbares qui firent tomber l'empire romain. Dieu les a multipliés et tenus en réserve sous un ciel glacé, pour punir Rome païenne et enivrée du sang des martyrs : il leur lâche la bride, et le monde en est inondé : mais, en renversant cet empire, ils se soumettent à celui du Sauveur : tout ensemble ministres des vengeances et objets des miséricordes, sans le savoir, ils sont menés, comme par la main, au devant de l'Évangile ; et c'est d'eux qu'on peut dire à la lettre qu'ils ont trouvé le Dieu qu'ils ne cherchoient pas.

Combien voyons-nous encore de peuples que l'Église a enfantés à Jésus-Christ depuis le huitième siècle, dans ces temps mêmes les plus malheureux où ses enfants révoltés contre elle n'ont point de honte de lui reprocher qu'elle a été stérile et répudiée par son Époux î vers le dixième siècle, dans ce siècle dont on exagère trop les malheurs, accoururent en ioule à l'Église, les uns sur les autres, l'Allemand, de loup ravissant devenu agneau; le Polonais, le Poméranien, le Bohémien, le Hongrois conduit aux pieds des apôtres par son premier roi -aint Etienne. Non, non, vous le voyez, la source des célestes bénédictions ne tarit point. Alors l'Époux donna de nouveaux en-

fants à l'Épouse, pour justifier et pour montrer qu'elle ne cesse jamais d'être son unique et sa bien-aimée.

Mais que vois-je depuis deux siècles? Des régions immenses qui s'ouvrent tout à coup ; un nouveau monde inconnu à l'ancien, et plus grand que lui. Gardez-vous bien de croire qu'une si prodigieuse découverte ne soit due qu'à l'audace des hommes. Dieu ne donne aux passions humaines, lors même qu'elles semblent décider de tout, que ce qu'il leur faut pour être les instruments de ses desseins : ainsi l'homme s'agite ; mais Dieu lo mène. La foi plantée dans l'Amérique, parmi tant d'orages, ne cesse pas d'y porter des fruits.

Que reste-t-il ? Peuples des extrémités de l'Orient, votre heure est venue. Alexandre, ce conquérant rapide, que Daniel dépeint comme ne touchant pas la terre de ses pieds, lui qui fût si jaloux de subjuguer le monde entier, s'arrêta bien loin au deçà de vous : mais la charité va plus loin que l'orgueil. Ni les sables brûlants, ni les déserts, ni les montagnes, ni les écueils de tant de mers, ni l'intempérie de l'air, ni le milieu fatal de la ligne où l'on découvre un ciel nouveau, ni les flottes ennemies, ni la distance des lieux, ni les tempêtes, ni les côtes barbares, ne peuvent arrêter ceux que Dieu envoie. Qui sont ceux-ci qui volent comme les nuées ? Vents, portez-les sur vos ailes. Que le Midi, que l'Orient, que les îles inconnues les attendent, et les regardent en silence venir de loin î Qu'ils sont beaux les pieds de ces hommes qu'on voit venir du haut des montagnes apporter la paix, annoncer les biens éternels, prêcher le salut, et dire : Sion, ton Dieu régnera sur toi î Les voici ces nouveaux conquérants, qui viennent sans armes, excepté la croix du Sauveur. Ils vieunent, non pour enlever les richesses et répandre le sang des vaincus, mais pour offrir leur propre sang et communiquer le trésor céleste.

Peuples qui les vîtes venir, quelle fut d'abord votre surprise, et qui peut la représenter? Des hommes qui viennent à vous sans être attirés par aucun motif, ni de commerce, ni d'ambition, ni de curiosité ; des hommes qui, sans vous avoir jamais

vus, sans savoir même où vous êtes , vous aiment tendrement, quittent tout pour vous, et vous cherchent au travers de toutes les mers avec tant de fatigues et de périls, pour vous faire part de la vie éternelle qu'ils ont découverte ! Nations ensevelies dans l'ombre de la mort, quelle lumière sur vos têtes !

A qui doit-on, mes frères, cette gloire et cette bénédiction de nos jours? A la compagnie de Jésus, qui, dès sa naissance, ouvrit, par le secours des Portugais, un nouveau chemin à l'Évangile dans les Indes. N'est-ce pas elle qui a allumé les premières étincelles du feu de l'apostolat dans le sein de ces hommes livrés à In grâce ? Il ne sera jamais effacé de la mémoire des justes, le nom de cet enfant d'Ignace qui, de la même main dont il avait rejeté l'emploi de la confiance la plus éclatante, forma une petite société de prêtres, germes bénis de cette communauté.

ciel, conservez à jamais la source d'une grâce si abondante, et faites que ces deux corps portent ensemble le nom du Seigneur Jésus à tous les peuples qui l'ignorent !

Parmi ces différents royaumes où la grâce prend diverses formes selon la diversité des naturels, des mœurs et des gouvernements, j'en aperçois un qui est le canal de l'Évangile pour les autres. C'est à Siam que se rassemblent ces hommes de Dieu ; c'est là que se forme un clergé composé de tant de langues et de peuples sur qui doit découler la parole de vie ,* c'est là que commencent à s'élever jusque dans les nues des temples qui retentiront des divins cantiques.

Grand roi 1 , dont la main les élève, que tardez-vous à faire au vrai Dieu, de votre cœur même, le plus agréable et le plus auguste de tous les temples? Pénétrants et attentifs observateurs qui nous montrez un goût si exquis ; fidèles ministres, qu'il a envoyés du lieu où le soleil se lève jusqu'à celui où il se couche, pour voir Louis , rapportez-lui ce que vos yeux ont vu : ce royaume fermé, non comme la Chine, par une simple muraille,

i. Ces paroles s'adressent an roi de Siam , qui annonçait alors des dispositions favorables an christianisme, et dont les ambassadeurs étaient présents an discours de Fénelon. ( Êdit. de Vers. )

mais par une chaîne de places fortiûées qui eu rendent les frontières inaccessibles ; cette majesté douce et paciûque qui règne au dedans, mais surtout cette piété qui cherche bien plus à faire régner Dieu que l'homme. Sache par nos histoires la postérité la plus reculée, que l'Indien est venu iùettre aux pieds de Louis les richesses de l'aurore, en reconnaissance de l'Évangile reçu par ses soins ! Encore n'est-ce pas assez de nos histoires : fasse le ciel qu'un jour, parmi ces peuples, les pères, attendris, disent à leurs enfants, pour les instruire : Autrefois> dans un siècle favorisé de Dieu, un roi nommé Louis, jaloux d'étendre les conquêtes de Jésus-Christ bien loin au delà des siennes, fît passer de nouveaux apôtres aux Indes ; c'est par là que nous sommes chrétiens ; et nos ancêtres accoururent d'un bout de l'univers à l'autre pour voir la sagesse, la gloire et la piété qui étoient dans cet homme mortel !

Sous sa protection, que la distance des lieux ne peut affaiblir, ou plutôt (car à Dieu ne plaise que nous mettions notre espérance ailleurs qu'en la croix ! ), ou plutôt par la vertu toutepuissante du nom de Jésus-Christ, évêques, prêtres, allez annoncer l'Évangile à toute créature. J'entends la voix de Pierre qui vous envoie et vous anime. Il vit, il parle dans son successeur; son zèle et son autorité ne cessent de confirmer ses frères. C'est de la chaire principale, c'est du centre de l'unité chrétienne que sortent les rayons de la foi la plus pure et la plus féconde, pour percer les ténèbres de la gentilité. Allez donc, anges prompts et légers ; que sous vos pas les montagnes descendent, que les vallées se comblent, que toute chair voie le salut de . Dieu.

Frappe, cruel Japon ; le sang de ces hommes apostoliques ne cherche qu'à couler de leurs veines, pour te laver dans celui du Sauveur, que tu ne connois pas. Empire de la Chine, tu ne pourras fermer tes portes. Déjà un saint pontife ', marchant sur

1. Il s'agit ici de M. Pallu, évèque d'Héliopolis , et vicaire apostolique du Ton-king. •

François Pallu , né à Tours, fat d'abord chanoine de Saint-Martin. Son lèJe

ÊÔUR LA FÊTE DE i/ÉPIPHANÎE Ô&l

les traces de François-Xavier, a béni cette terre par ses derniers soupirs. Nous l'avons vu, cet homme simple et magnanime, qui revenait tranquillement de faire le tour entier du globe terrestre. Nous avons vu cette vieillesse prématurée et si touchante, ce corps vénérable, courbé, non sous le poids des années, mais sous celui de ses pénitences et de ses travaux ; et il sembloit nous dire à nous tous, au milieu desquels il passoit sa vie, à nous tous qui ne pouvions nous rassasier de le voir, de l'entendre, de le bénir, de goûter Fonction et de sentir la bonne odeur de Jésus- Christ qui étoit en lui; il sembloit nous dire : Maintenant me voilà, je sais que vous ne verrez plus ma face. Nous l'avons vu qui venoit de mesurer la terre entière; mais son cœur, plus grand que le monde, étoit encore dans ces régions si éloignées. L'Esprit l'appeloit à la Chine ; et l'Évangile, qu'il devoit à ce

pour les missions étrangères engagea, vers l'an 1657, le pape Alexandre YII à le nommer évêque d'Héliopolis, vicaire apostolique du Ton-king, et administrateur des cinq provinces de la Cochinchine. Les difficultés du voyage, qu'il fat obligé de faire par terre, ne loi permirent d'arriver i Siam qu'en 1664. Fendant Je séjour qu'il fit dans ce royaume , il se montra constamment le modèle des missionnaires, et il rédigea pour leur usage un recueil à* Instructions, qui fut depuis approuvé par le saint-siége, et imprimé à Rome aux frais de la Propagande. Gomme il se rendoit par mer de Siam à Ton-king, en 1673, une tempête l'obligea de relâcher à Manille. Il y fut arrêté par ordre du gouvernement espagnol, sur divers soupçons d'hérésie et d'espionnage, et obligé de revenir en Espagne par le Mexique. Son innocence ayant été reconnue en Espagne et à Rome , il fut de nouveau revêtu des pouvoirs du saint-siége , qui lui associa deux autres vicaires apostoliques pour le Ton-king, et un pour la Cochinchine. H ne fut pas moins honoré en France, où il fit un voyage vers 1680, et où il s'attacha plusieurs ouvriers évangéliques, avec lesquels il repartit en 1682 pour la Cochinchine. L'entrée de ce pays ayant été à cette époque interdite aux étran gers par les Tartares, il aborda à File Formose, d'où il passa dans la province de Fokien. Mais il ne fit pour ainsi dire que se montrer à la Chine, où il mou rut en 1684, huit ou neuf mois seulement après son arrivée. Le G allia Chris tiana place la mort de ce vertueux missionnaire en 1685. Mais il parolt qu c'est une erreur : le sermon de Fénelon, prononcé le 6 janvier 1885, fait me. tion de cette mort, qui étoit par conséquent arrivée l'année précédente. Yoyez le Gallia Chris tiana, tom. VII, p. 10S9, tt les Nouveaux Mémoires sur l'étal présent de la Chine, par le P. Lecomte, ttre xi*, p. 203, etc.

lÉdit. de Vers.)

vaste empire, étoit comme un feu dévorant au fond de ses entrailles, qu'il jie pouvoit plus retenir.

Allez donc, saint vieillard, traverser encore une fois l'Océan étonné et soumis; allez au nom de Dieu, vous verrez la terre promise ; il vous sera donné d'y entrer, parce que vous avez espéré contre l'espérance même. La tempête, qui devoit causer le naufrage, vous jettera sur le rivage désiré. Pendant huit mois votre voix mourante fera retentir les bords de la Chine du nom de Jésus-Christ. mort précipitée! ô vie précieuse, qui devoit durer plus longtemps ! ô douces espérances tristement enlevées! Mais adorons Dieu, taisons-nous.

Voilà, mes. frères, ce que Dieu a fait en nos jours pour faire taire les bouches profanes et impies. Quel autre que Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, auroit osé promettre qu'après son supplice tous les peuples viendroient à lui et croiraient en son nom? Environ dix-sept siècles après sa mort, sa parole est encore vivante et féconde dans toutes les extrémités de la terre. Par l'accomplissement d'une promesse inouïe et si étendue, Jésus-Christ montre qu'il tient dans ses mains immortelles les cœurs de toutes les nations et de tous les siècles.

Par là nous montrons encore la vraie Église à nos frères errants, comme saint Augustin la montroit aux sectes de son siècle. Qu'il est beau, mes frères, qu'il est consolant de parler le même langage, et de donner précisément les mêmes marques de l'Église que ce Père donnoit il y a treize cents ans! C'est cette ville située sur le sommet de la montagne, qui est vue de loin par tous les peuples de la terre; c'est ce royaume de Jésus-Christ, qui possède toutes les nations; c'est cette société la plus répandue, qui seule a la gloire d'annoncer Jésus-Christ aux peuples idolâtres; c'est cette Église qui non-seulement doit être toujours visible, mais toujours la plus visible et la plus éclatante : car il faut que la plus grande autorité extérieure et vivante qui soit parmi les chrétiens mène sûrement et sans discussion les simples à la vérité : autrement la Providence se manqueroit a elle-même; elle rendroit la religion impraticable

aux simples; elle jetteroit les ignorants dans l'abîme des discussions et des incertitudes des philosophes; elle n'auroit donné le texte des Écritures, manifestement sujet à tant d'interprétations différentes, que pour nourrir l'orgueil et la division. Que deviendraient les âmes dociles pour autrui, et déliantes d'ellesmêmes, qui auraient horreur de préférer leur propre sens à celui de l'assemblée la plus digne d'être crue qu'il y ait sur la terre? Que deviendraient les humbles, qui craindroient avec raison bien davantage de se tromper eux-mêmes, que d'être trompés par l'Église? C'est par cette raison que Dieu, outre la succession non interrompue des pasteurs, naturellement si propre à faire passer la vérité de main en main dans la suite de tous les siècles, a mis cette fécondité si étendue et si singulière dans la vraie Église, pour la distinguer de toutes les sociétés retranchées, qui languissent obscures, stériles, et resserrées dans un coin du monde. Comment osent-elles dire, ces sectes nouvelles, que l'idolâtrie régnoit partout avant leur réforme? Toutes les nations ayant été données par le Père au Fils, Jésus-Christ a-t-il laissé perdre son héritage ? Quelle main plus puissante que la sienne le lui a ravi? Quoi donc! sa lumière étoit-elle éteinte dans l'univers? Peut-être croyez-vous, mes frères, que c'est moi; non, c'est saint Augustin qui parle ainsi aux donatistes, aux manichéens, et, en changeant seulement les noms, à nos protestants.

Cette étendue de l'Église, cette fécondité de notre mère dans toutes les parties du monde, ce zèle apostolique qui reluit dans nos seuls pasteurs, et que ceux des nouvelles sectes n'ont pas même entrepris d'imiter, embarrassent les plus célèbres défenseurs du schisme. Je l'ai lu dans leurs derniers livres, ils n'ont pu le dissimuler. J'ai vu même les personnes les plus sensées et les plus droites de ce parti avouer que cet éclat, malgré toutes les subtilités dont on tâche de l'obscurcir, les frappe jusqu'au cœur, et les attire à nous.

Qu'elle est donc grande, cette œuvre qui console l'Église, qui la multiplie, qui répare ses pertes, qui accomplit si glorieusement les promesses, qui rend Dieu sensible aux hommes, qui montre

Jésus-Christ toujours vivant et régnant sur les cœurs par ta foi, selon sa parole, au milieu même de ses ennemis; qui répand en tous lieux son Église, afin que tous les peuples puissent l'écouter; qui met en elle ce signe éclatant que tout œil peut voir, et auquel les simples sont assurés, sans discussion, que la vérité de la doctrine est attachée! Qu'elle est grande cette œuvre! Mais où sont les ouvriers capables de la soutenir? mais où sont les mains propres à recueillir ces riches moissons dont les campagnes de l'Orient sont déjà blanchies? Jamais la France, il est vrai, n'a eu de plus pressants besoins pour elle qu'aujourd'hui, pasteurs, rassemblez vos conseils et vos forces pour achever d'abattre ce grand arbre, dont les branches orgueilleuses montaient jusqu'au ciel, et qui est déjà ébranlé jusqu'à ses plus profondes racines. Ne laissez aucune étincelle cachée du feu de l'hérésie prêt à s'éteindre; ranimez votre discipline; hâtez-vous de déraciner par la vigueur de vos canons le scandale et les abus ; faites goûter à vos enfants les chastes délices des saintes lettres; formez des hommes qui soutiennent la majesté de l'Évangile, et dont les lèvres gardent la science. mère, faites sucer à vos enfants les deux mamelles de la science et de la charité! Que par vous la vérité luise encore sur la terre. Montrez que ce n'est pas en vain que Jésus-Christ a prononcé cet oracle pour tous les temps sans restriction : Oui vous écoute m'écoute. Mais que les besoins du dedans ne fassent pas abandonner ni oublier ceux du dehors. Église de France, ne perdez pas votre couronne. D'une main, allaitez dans votre sein vos propres enfants ; étendez l'autre sur cette extrémité de la terre où tant de nouveau-nés, encore tendres en Jésus-Christ, poussent de faibles cris vers vous, et attendent que vous ayez pour eux des entrailles de mère.

vous, qui avez dit à Dieu : Vous êtes mon sort et mon héritage ; ministres du Seigneur, qui êtes aussi son héritage et sa portion, foulez aux pieds la chair et le sang. Dites à vos parents : Je vous ignore. Ne connaissez que Dieu, n'écoutez que lui. Que ceux qui sont déjà attachés ici dans un travail réglé y persévèrent; car les dons sont divers, et il suffit que chacun suive le

sien : mais qu'ils donnent du moins leurs vœux et leurs prières à l'œuvre naissante de la foi. Que chacun de ceux qui sont libres se dise à soi-même : Malheur à moi si je n'évangélise ! Hélas! peut-être que tous les royaumes de l'Orient ensemble n'ont pas autant de prêtres qu'une paroisse d'une seule ville : Paris, tu t'enrichis de la pauvreté des nations, ou plutôt, par de malheureux enchantements, tu perds pour toi-même ce que tu enlèves aux autres; tu prives le champ du Seigneur de sa culture; les ronces et les épines le couvrent; tu prives les ouvriers de la r#* compense due au travail. Que ne puis-je aujourd'hui, mes frèf e$^ m'écrier, comme Moïse aux portes du camp d'Israël : Si qûelqtfvA est au Seigneur, qu'il se joigne à moi ! Dieu m'en est témoin, Dieri devant qui je parle , Dieu à la face duquel je sers chaque jbur^ Dieu qui lit dans les cœurs et qui sonde les reins. Seigneur, vous le savez, que c'est avec confusion et douleur qu'admirant votre œuvre, je ne me sens ni les forces ni le courage d'aller l'accomplir. Heureux ceux à qui vous donnez de le faire ! Heureux moimême, malgré ma faiblesse et mon indignité, si mes paroles peuvent allumer dans le cœur de quelque saint prêtre cette flamme céleste dont un pécheur comme moi ne mérite pas de brûler !

Par ces hommes chargés des richesses de PÉvangile, la grâce croît, et le nombre des croyants se multiplie de jour en jour; l'Église refleurit, et son entière et ancienne beauté se renouvelle. Là on court pour baiser les pieds d'un prêtre quand il passe; là on recueille avec soin, avec un cœur affamé et avide, jusqu'aux moindres parcelles de la parole de Dieu qui sort de sa bouche. Là on attend avec impatience, pendant toute la semaine, le jour du Seigneur, où tous les frères, dans un saint repos, se donnent tendrement le baiser de paix, n'étant tous ensemble qu'un cœur et qu'une âme. Là on soupire après la joie des assemblées, après les chants des louanges de Dieu, après le sacré festin de l'Agneau. Là on croit voir encore les travaux, les voyages, les dangers des apôtres, avec la ferveur des Églises naissantes. Heureuses, parmi ces Églises, celles que le feu de la persécution éprouve pour les rendre plus pures! Heureuses ces Églises, dont nous ne pou-

vons nous empêcher de regarder la gloire d'un œil jaloux ! On • y voit des catéchumènes qui désirent de se plonger non-seule ment dans les eaux salutaires, mais dans les flammes du Saint- Esprit et dans le sang de l'Agneau, pour y blanchir leurs robes ; des catéchumènes qui attendent le martyre avec le baptême. Quand aurons-nous de tels chrétiens, dont les délices étoient de se nourrir des paroles de la foi, de goûter les vertus du siècle futur, et de s'entretenir de leur bienheureuse espérance? Là, ce qui est regardé ici comme excessif, comme impraticable, ce qu'on ne peut croire possible sur la foi des histoires des premiers temps, est la pratique actuelle de ces Églises. Là, être chrétien et ne plus tenir à la terre est la même chose. Là on n'ose montrer à ces fidèles enflammés nos tièdes chrétiens d'Europe, de peur que cet exemple contagieux ne leur apprenne à aimer la vie, et à ouvrir leurs cœurs aux joies empoisonnées du siècle. L'Évangile dans son intégrité fait encore sur eux toute son impression naturelle. Il forme des pauvres bienheureux, des affligés qui trouvent la joie dans les larmes, et des riches qui craignent d'avoir leur consolation en ce monde; tout milieu entre le siècle et Jésus-Christ est ignoré; ils ne savent que prier, se cacher, souffrir, espérer. aimable simplicité! ô foi vierge! ô joie pure des enfants de Dieu ! ô beauté des anciens jours que Dieu ramène sur la terre, et dont il ne reste plus parmi nous qu'un triste et honteux souvenir ! Hélas, malheur à nous! Parce que nous avons péché, notre gloire nous a quittés, elle s'envole au» delà des mers; un nouveau peuple nous l'enlève. Voilà, mes frères, ce qui doit nous faire trembler.

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