SECOND POINT
Si Dieu, terrible dans ses conseils sur les enfants des hommes, n'a pas même épargné les branches naturelles de l'olivier franc, comment oserions-nous espérer qu'il nous épargnera, nous, mes frères, branches sauvages et entées, nous, branches mortes et incapables de fructifier? Dieu frappe sans pitié son ancien peu-
pie, race bénite d'Abraham, dont Dieu s'est déclaré le Dieu à jamais ; il le frappe d'aveuglement, il le rejette de devant sa face, il le disperse comme la cendre au vent; il n'est plus son peuple, et Dieu n'est plus son Dieu ; et il ne sert plus, ce peuple réprouvé, qu'à montrer à tous les autres peuples qui sont sous le ciel la malédiction et la vengeance divine qui distille sur lui goutte à goutte, et qui y demeurera jusqu'à la fin.
Comment est-ce que la nation juive est déchue de l'alliance de ses pères et de la consolation d'Israël? Le voici, mes frères. Elle s'est endurcie au milieu des grâces, elle a résisté au Saint-Esprit, elle a méconnu l'envoyé de Dieu. Pleine des désirs du siècle, elle a rejeté une rédemption qui, loin de flatter son orgueil et ses passsions charnelles, devoit, au contraire, la délivrer de son orgueil et de ses passions. Voilà ce qui a fermé les cœurs à la vérité, voilà ce qui a éteint la foi, voilà ce qui a fait que la lumière luisant au milieu des ténèbres, les ténèbres ne l'ont point comprise. La réprobation de ce peuple a-t-elle anéanti les promesses? A Dieu ne plaise ! La main du Tout-Puissant se plaît à montrer qu'elle est jalouse de ne devoir ses œuvres qu'à ellemême ; elle rejette ce qui est pour appeler ce qui n'est pas. Le peuple qui n'étoit pas même peuple, c'est-à-dire les nations dispersées, qui n'avoient jamais fait un corps ni d'État ni de religion; ces nations qui vivoient enfoncées dans une brutale idolâtrie s'assemblent, et sont tout à coup un peuple bien -aimé. Cependant les Juifs, privés de la science de Dieu, jusqu'alors héréditaire parmi eux, enrichissent de leurs dépouilles toutes les nations. Ainsi Dieu transporte le don de la foi selon son bon plaisir et selon le mystère de sa volonté.
Ce qui a fait la réprobation des Juifs (prononçons ici, mes frères, notre jugement, pour prévenir celui de Dieu); ce qui a fait leur réprobation ne doit-il pas faire la nôtre? Ce peuple, quand Dieu l'a foudroyé, étoit-il plus attaché à la terre que nous; plus enfoncé dans la chair, plus enivré de ses passions mondaines, plus aveuglé par sa présomption, plus rempli de luimême, plus vide de l'amour de Dieu ? Non, non, mes frères ; ses
iniquités n'étofeiit point encore montées jusqu'à la mesure des nôtres. Le crime de crucifier de nouveau Jésus-Christ, mais Jésus-Christ connu, mais Jésus-Christ goûté, mais Jésus-Christ régnant parmi nous ; le crime de fouler aux pieds volontairement notre unique hostie de propitiation et le sang de l'alliance, n'est-il pas plus énorme et plus irrémissible que celui de répandre ce sang, comme les Juifs, sans le connaître?
Ce peuple est-il le seul que Dieu a frappé? Hâtons-nous de descendre aux exemples de la loi nouvelle : ils sont encore plus enrayants. Jetei, mes frères, des yeux baignés de larmes sur ces vastes régions d'où la foi s'est élevée sur nos têtes, comme le soleil. Que sont-elles devenues, ces fameuses Églises d'Alexandrie, d'Antioche, de Jérusalem, de Constantinople, qui en avoient d'innombrables sous elles ? C'est là que pendant tant de siècles les conciles assemblés ont étouffé les plus noires erreurs et prononcé ces oracles qui vivront éternellement ; c'est là que régnoit avec majesté la sainte discipline, modèle après lequel nous soupirons en vain. Cette terre étoit arrosée du sang des martyrs ; elle exhaloit le parfum des vierges; le désert même fleurissoit par ses solitaires : mais tout est ravagé sur ces montagnes découlantes de lait et de miel, où paissoient sans crainte les troupeaux d'Israël. Là maintenant sont les cavernes inaccessibles des serpents et des basilics.
Que reste-t-il sur les cotes d'Afrique, où les assemblées d'évêques étoient aussi nombreuses que les conciles universels, et où la loi de Dieu attendoit son explication de la bouche d'Augustin ? Je ne vois plus qu'une terre encore fumante de la foudre que Dieu y a lancée.
Mais quelle terrible parole de retranchement Dieu n'a-t-il pas fait entendre sur la terre, dans le siècle passé? L'Angleterre, rompant le sacré lien de l'unité, qui peut seul retenir les esprits, s'est livrée à toutes les visions de son cœur. Une partie des Pays- Bas, l'Allemagne, le Danemark, la Suède, sont autant de rameaux que le glaive vengeur a retranchés, et qui ne tiennent plus à l'ancienne tige.
L'Église, il est vrai, répare ces pertes : de nouveaux enfants, qui lui naissent au delà des mers, essuient ses larmes pour ceux qu'elle a perdus. Mais l'Église a des promesses d'éternité; et nous, qu'avons-nous, mes frères, sinon des menaces qui nous montrent à chaque pas l'abîme ouvert sous nos pieds? Le fleuve de la grâce ne tarit point, il est vrai ; mais souvent, pour arroser de nouvelles terres, il détourne son cours, et ne laisse dans l'ancien canal que des sables arides. La foi ne s'éteindra point, je l'avoue; mais elle n'est attachée à aucun des lieux qu'elle éclaire : elle laisse derrière elle une affreuse nuit à ceux qui ont méprisé le jour, et elle porte ses rayons à des yeux plus purs.
Que ferait plus longtemps la foi chez des peuples corrompus jusqu'à la racine, qui ne portent le nom de fidèles que pour le flétrir et le profaner? Lâches et indignes chrétiens, par vous le christianisme est avili et méconnu; par vous le nom de Dieu est blasphémé chez les Gentils; vous n'êtes plus qu'une pierre de scandale à la porte de la maison de Dieu, pour faire tomber ceux qui y viennent chercher Jésus-Christ.
Mais qui pourra remédier aux maux de nos Églises et relever la vérité, qui est foulée aux pieds dans les places publiques? L'orgueil a rompu ses digues et inondé la terre; toutes les conditions sont confondues; le faste s'appelle politesse; la plus folle vanité, une bienséance : les insensés entraînent les sages, et les' rendent semblables à eux; la mode, si ruineuse par son inconstance et ses excès capricieux, est une loi tyrannique à laquelle on sacrifie toutes les autres; le dernier des devoirs est celui de payer ses dettes. Les prédicateurs n'osent plus parler pour les pauvres, à la vue d'une foule de créanciers dont les clameurs montent jusqu'au ciel.
Ainsi la justice fait taire la charité; mais la justice elle-même n'est plus écoutée. Plutôt que de modérer les dépenses superflues, on refuse cruellement le nécessaire à ses créanciers. La simplicité, la modestie, la frugalité, la probité exacte de nos pères ; leur ingénuité, leur pudeur passent pour des vertus rigides* ' et austères d'un temps grossier. Sous prétexte de se polir, otf'
s'est amolli pour la volupté, et endurci contre la vertu et contre l'honneur. On invente chaque jour et à l'infini de nouvelles nécessités pour autoriser les passions les plus odieuses. Ce qui étoit d'un faste scandaleux dans les conditions les plus élevées, il y a quarante ans, est devenu une bienséance pour les plus médiocres. Détestable raffinement de nos jours ! monstre de nos mœurs! La misère et le luxe augmentent comme de concert; on est prodigue de son bien, et avide de celui d'autrui; le premier pas de la fortune est de se ruiner. Qui pourroit supporter les folles hauteurs que l'orgueil affecte, et les bassesses infâmes que l'intérêt fait faire? On ne connoît plus d'autre prudence que la dissimulation, plus de règle des amitiés que l'intérêt, plus de bienfaits qui puissent attacher à une personne dès qu'on lu trouve ou inutile ou ennuyeuse. Les hommes, gâtés jusque dans la moelle des os par les ébranlements et les enchantements des plaisirs violents et raffinés, ne trouvent plus qu'une douceur fade dans les consolations d'une vie innocente; ils tombent dans les langueurs mortelles de l'ennui, dès qu'ils ne sont plus animés par la fureur de quelque passion. Est-ce donc là être chrétien? Allons, allons dans d'autres terres où nous ne soyons plus réduits à voir de tels disciples de Jésus-Christ! Evangile! est-ce là ce que vous enseignez?- foi chrétienne, vengez-vous! laissez une éternelle nuit sur la face de la terre, de cette terre couverte d'un déluge d'iniquités;
Mais, encore une fois, voyons nos ressources sans nous flatter. Quelle autorité pourra redresser des mœurs si déprs* vées? Une sagesse vaine et intempérante, une curiosité superbe et effrénée emporte les esprits. Le Nord ne cesse d'enfanter de nouveaux monstres d'erreurs : parmi ces ruines de l'ancienne foi, tout tombe, tout tombe comme par morceaux ; le reste des nations chrétiennes en sent le contre-coup : on voit les mystères de Jésus-Christ ébranlés jusqu'aux fondements. Des hommes profanes et téméraires ont franchi les bornes et ont appris à douter de tout. C'est ce que nous entendons tous les jours; un bruit sourd d'impiété vient frapper nos oreilles, et nous en avons
le cœur déchiré. Après s'être corrompus dans ce qu'ils connoissent, ils blasphèment enfin ce qu'ils ignorent. Prodige réservé à nos jours ! l'instruction augmente et la foi diminue. La parole de Dieu, autrefois si féconde, deviendrait stérile, si l'impiété l'osoit. Mais elle tremble sous Louis, et, comme Salomon, il la dissipe de son regard. Cependant, de tous les vices, on ne craint plus que le scandale; que dis-je? le scandale même est au comble : car l'incrédulité, quoique timide, n'est pas muette; elle sait se glisser dans les conversations, tantôt sous des railleries envenimées, tantôt sous des questions où l'on veut tenter Jésus-Christ, comme les pharisiens. En même temps l'aveugle sagesse de la chair, qui prétend avoir le droit de tempérer la religion au gré de ses désirs, déshonore et énerve ce qui reste de foi parmi nous. Chacun marche dans la voie de son propre conseil; chacun, ingénieux à se tromper, se fait une fausse conscience. Plus d'autorité dans les pasteurs, plus d'uniformité de discipline. Le dérèglement ne se contente pas d'être toléré, il veut être la règle même, et appelle excès tout ce qui s'y oppose. La chaste colombe, dont le partage ici-bas est de gémir, redouble ses gémissements. Le péché abonde, la charité se refroidit, les ténèbres s'épaississent, le mystère d'iniquité se forme : dans ces jours d'aveuglement et de péché, les dus mêmes seraient séduits, s'ils pouvoient l'être. Le flambeau de l'Évangile, qui doit faire le tour de l'univers, achève sa course. Dieu! que vois-je? où sommes-nous? Le jour de la ruine est proche, et les temps se hâtent d'arriver. Mais adorons en silence et avec tremblement l'impénétrable secret de Dieu.
Ames recueillies, âmes ferventes, hâtez-vous de retenir la foi prête à nous échapper. Vous savez que dix justes auraient sauvé la ville abominable de Sodome, que le feu du ciel consuma. C'est à vous à gémir sans cesse au pied des autels pour ceux qui ne gémissent pas de leurs misères. Opposez-vous, soyez le bouclier d'Israël contre les traits de la colère du Seigneur; faites violence à Dieu, il le veut ; d'une main innocente arrêtez le glaive déjà levé.
Seigneur, qui dites dans vos Écritures : Quand même une mère oublieront son propre fils, le fruit de ses entrailles, moi je ne vous oublierai jamais i , ne détournez point votre face de dessus nous. Que votre parole croisse dans ces royaumes où vous l'envoyez : mais n'oubliez pas les anciennes Églises, dont vous avez conduit si heureusement la main pour planter la foi chez ces nouveaux peuples. Souvenez-vous du siège de Pierre, fondement immobile de vos promesses. Souvenez-vous de l'Église de France, mère de celle d'Orient, sur qui votre grâce reluit. Souvenez-vous de cette maison, qui est la vôtre; des ouvriers qu'elle forme; de leurs larmes, de leurs prières, de leurs travaux. Que vous dirai-je, Seigneur, pour nous-mêmes? Souvenez-vous de notre misère et de votre miséricorde. Souvenezvous du sang de votre Fils, qui coule sur nous, qui vous parle en notre faveur, et en qui seul nous nous confions. Bien loin de nous arracher, selon votre justice, ce peu de foi qui nous reste encore, augmentez-la, purifiez-la, rendez-la vive : qu'elle perce toutes nos ténèbres, qu'elle étoufie toutes nos passions, qu'elle redresse tous nos jugements, afin qu'après avoir cru ici-bas, nous puissions voir éternellement dans votre sein ce que nous aurions cru. Amen.
l. Is., xux, 13.
Nécessité de connoitre Dieu : cette connoissance est l'Ame et le fondement
de la solide piété.
Ce qui manque le plus aux hommes, c'est la connoissance de Dieu. Ils savent, quand ils ont beaucoup lu, une certaine suite de miracles et de marques de providence par les faits de l'histoire; ils ont fait des réflexions sérieuses sur la corruption et la fragilité du monde; ils se sont même convaincus de certaines maximes utiles pour la réformation de leurs mœurs par rapport au salut : mais tout cet édifice manque de fondement ; ce corps de piété et de christianisme est sans âme. Ce qui doit animer le véritable fidèle, c'est l'idée de Dieu qui est tout, qui fait tout, et à qui tout est dû. 11 est infini en tout, en sagesse, en puissance, en amour. Il ne faut donc pas s'étonner si tout ce qui vient de lui tient de ce caractère d'infini, et surpasse la raison humaine. Quand il prépare et arrange quelque chose, ses conseils et ses voies sont, comme dit l'Écriture ', autant au-dessus de nos conseils et de nos voies, que le ciel est au-dessus de la terre. Quand il veut exécuter ce qu'il a résolu, sa puissance ne se montre par aucuns efforts; car il n'y a aucun effort, quelque grand qu'il puisse être, qui lui soit moins facile que les plus communs : il ne lui en a pas plus coûté pour tirer du néant le
1* Is., LT, 6,
ciel et la terre, tels que nous les voyons, que pour faire couler une rivière dans sa pente naturelle, ou pour laisser tomber une pierre du haut en bas. Sa puissance se trouve tout entière dans sa volonté : il n'a qu'à vouloir, et les choses sont d'abord faites # Si l'Écriture le représente parlant dans la création, ce n'est pas qu'il ait eu besoin d'une parole qui soit sortie de lui pour faire entendre sa volonté à toute la nature qu'il vouloit produire. Cette parole, que l'Écriture nous représente, est toute simple et tout intérieure; c'est la pensée qu'il a eue de faire les choses, et la résolution qu'il en a formée au fond de lui-même. Cette pensée a été féconde; et, sans sortir de lui, elle a tiré de lui, comme de la source de tous les êtres, tous ceux qui composent l'univers. Sa miséricorde tout de même n'est autre chose que sa pure volonté : il nous a aimés avant la création du monde ; il nous a vus, il nous a connus, il nous a préparé ses biens ; il nous a aimés et choisis dès l'éternité. Quand il nous arrive quelque bien nouveau, il découle de cette ancienne source; Dieu n'a jamais de volonté nouvelle sur nous : il ne change point; c'est nous qui changeons. Quand nous sommes justes et bons, nous lui sommes conformes et agréables ; quand nous quittons la justice et que nous cessons d'être bons, nous cessons de lui être conformes et de lui plaire. C'est une règle immuable, de laquelle la créature changeante s'approche et s'écarte successivement. Sa justice contre les méchants et son amour pour les bons ne sont que la même chose : c'est la même bonté qui s'unit avec tout ce qui est bon, et qui est incompatible avec tout ce qui est mauvais. Pour la miséricorde, c'est la bonté de Dieu qui, nous trouvant mauvais, veut nous rendre bons. Cette miséricorde, qui se fait sentir à nous dans le temps, est dans sa source un amour éternel de Dieu pour sa créature. Lui seul donnne la vraie bonté. Malheur à l'âme présomptueuse qui espère de la trouver en soi-même ! C'est l'amour que Dieu a pour nous qui nous donne tout.
Mais le plus grand don qu'il nous puisse faire, c'est de nous donner l'amour que nous devons avoir pour lui. Quand Dieu
nous aime jusqu'à faire que nous l'aimions, il règne en nous; il y fait notre vie, notre paix, notre bonheur, et nous commençons déjà à vivre de sa vie bienheureuse. Cet amour qu'il a pour nous porte son caractère infini : il n'aime point, comme nous, d'un amour borné et rétréci; quand il aime, toutes les démarches de son amour sont infinies. 11 descend du ciel sur la terre pour chercher la créature de boue qu'il aime; il se fait homme et boue avec elle; il lui donne sa chair à manger; c'est par de tels prodiges d'amour que l'infini surpasse toutes les perfections dont les hommes sont capables. Il aime en Dieu; et cet amour n'a rien qui ne soit incompréhensible. Le comble de la folie est de vouloir mesurer l'amour infini à une sagesse bornée. Bien loin de perdre quelque chose de sa grandeur dans ces excès d'amour, il y grave le caractère de sa grandeur, en y marquant les saillies et les transports d'un amour infini. Oh ! qu'il est grand et aimable dans ses mystères! Mais nous n'avons point d'yeux pour les voir, et nous manquons de sentiment pour apercevoir Dieu en tout.
Dieu n'est point aimé, parce qu'il n'est pas connu.
Il ne faut point s'étonner que les hommes fassent si peu pour Dieu, et que le peu qu'ils font pour lui leur coûte tant : ils ne le connoissent point; à peine croient-ils qu'il est. La croyance qu'ils en ont est plutôt une déférence aveugle à l'autorité d'un sentiment, qu'une conviction vive et distincte de la Divinité. On la suppose parce qu'on n'oseroit l'examiner, et parce qu'on est làdessus dans une distraction d'indifférence qui vient de ce qu'on est entraîné par ses passions vers d'autres objets» Mais on ne
connott Dieu que comme je ne sais quoi de merveilleux, d'obscur et d'éloigné de nous : on le regarde comme un être puissant et sévère, qui demande beaucoup de nous, qui gène nos inclinations, qui nous menace de grands maux, et contre le jugement terrible duquel il faut se précautionner. Voilà ce que pensent ceux qui font des réflexions sérieuses sur la religion ; encore sont-ils en bien petit nombre. On dit : c'est une personne qui craint Dieu : en effet, elle ne fait que le craindre sans l'aimer, comme des enfants craignent le maître qui donne le fouet, comme un mauvais valet craint les coups de celui qu'il sert, quand il le sert par crainte et sans se soucier de ses intérêts. Voudroit-on être traité par un fils ou même par un domestique comme on traite Dieu? C'est qu'on ne le connoît pas; car si on le connoissoit, on l'aimeroit « Dieu est amour, » comme dit saint Jean ' ; celui qui ne l'aime point ne le connoît point, car comment connoître l'amour sans l'aimer? Il faut donc conclure que tous ces gens qui ne font encore que de craindre Dieu ne le connoissent point.
Mais qui est-ce, ô mon Dieu! qui vous connoîtra? celui qui ne connoîtra plus que vous, qui ne se connoîtra plus lui-même, et à qui tout ce qui n'est point vous sera comme s'il n'étoit pas. Le monde seroit surpris d'entendre parler ainsi, parce que le inonde est plein de lui-même, de la vanité, du mensonge, et vide de Dieu. Mais j'espère qu'il y aura toujours des âmes qui auront faim de Dieu et qui goûteront les vérités que je vais dire.
mon Dieu ! avant que vous fissiez le ciel et la terre, il n'y avoit que vous. Vous étiez, car vous n'avez jamais commencé à être; mais vous étiez seul. Hors vous, il n'y avoit rien : vous jouissiez de vous-même dans cette solitude bienheureuse; vous vous suffisiez à vous-même, et vous n'aviez besoin de trouver rien hors de vous, puisque c'est vous qui donnez, bien loin de recevoir, à tout ce qui n'est pas vous-même. Par votre parole Loute-pui&sante, c'est-à-dire par votre simple volonté, à qui rien
i. JOAM., IV, 8, 19.
ne coûte, et qui fait tout ce qu'elle veut par son pur vouloir, sans succession de temps, et sans aucun travail extérieur, vous fîtes que ce monde, qui n'étoit pas, commençât à être. Vous ne fîtes point comme les ouvriers d'ici-bas, qui trouvent les matériaux de leurs ouvrages, qui ne font que les rassembler, et dont l'art consiste à ranger peu à peu, avec beaucoup de peine, ces matériaux qu'ils n'ont pas faits. Vous ne trouvâtes rien de fait, et vous fîtes vous-même tous les matériaux de votre ouvrage. C'est sur le néant que vous travaillâtes. Vous dîtes : « Que le monde soit, » et il fut. Vous n'eûtes qu'à dire, et tout fut fait.
Mais pourquoi fites-vous toutes ces choses? Elles furent toutes faites pour l'homme, et l'homme fut fait pour vous. Voilà l'ordre que vous établîtes : malheur à l'âme qui le renverse, qui veut que tout soit pour elle, et qui se renferme en soi ! C'est violer la loi fondamentale delà création. Non, mon Dieu, vous ne pou-* vez céder vos droits essentiels de créateur; ce seroit vous dégrader vous-même. Vous pouvez pardonner à l'âme coupable qui vous a outragé, parce que vous pouvez la remplir de votre pur amour; mais vous ne pouvez cesser d'être contraire à l'âme qui rapporte vos dons à elle-même, et qui refuse de se rapporter elle-même par un sincère et désintéressé amour à son créateur. Ne faire que vous craindre, ce n'est pas se rapporter à vous, c'est au contraire ne penser à vous que par rapport à soi. Vous aimer dans la seule vue de jouir des avantages qu'on trouve en vous, c'est vous rapporter à soi au lieu de se rapporter à vous. Que faut-il donc pour se rapporter entièrement au Créateur? Il faut se renoncer, s'oublier, se perdre, entrer dans vos intérêts, 6 mon Dieu! contre les siens propres; n'avoir plus ni volonté, ni gloire, ni paix que la vôtre : en un mot, c'est vous aimer sans s'aimer soi-même.
Oh ! combien d'âmes qui, sortant de cette vie chargées de vertus et de bonnes œuvres, n'auront point cette pureté entière sans laquelle on ne peut voir Dieu, et qui, faute d'être trouvées dans ce rapport simple et total de la créature à son créateur, auront besoin d'être purifiées par ce feu jaloux qui ne laisse
dans l'autre vie, rien à l'âme de tout ce qui rattache à- ellemême ! Elles n'entreront en Dieu, ces âmes, qu'après être pleinement sorties d'elles-mêmes dans cette épreuve d'une inexorable justice. Tout ce qui est encore à soi est du domaine du purgatoire. Hélas ! combien d'âmes qui se reposent sur leurs vertus, et qui ne veulent point entendre ce renoncement sans réserve ! Cette parole leur est dure et les scandalise; mais qu'il leur en coûtera pour l'avoir négligée ! Elles payeront au centuple les retours sur elles-mêmes et les vaines consolations dont elles n'auront pas eu le courage de se déprendre.
Revenons donc. Telle est la grandeur de Dieu, qu'il ne peut rien faire que pour lui-même et pour sa propre gloire. C'est cette gloire incommunicable dont il est nécessairement jaloux, et qu'il ne peut donner à personne, comme il le dit lui-même '• Au contraire, telles sont la bassesse et la dépendance de la créature, qu'elle ne peut, sans s'ériger en fausse divinité et sans violer la loi immuable de sa création, rien faire, rien dire, rien penser, rien vouloir pour elle-même et pour sa propre gloire.
néant, tu veux te glorifier ! Tu n'es qu'à condition de n'être jamais rien à tes propres yeux : tu n'es que pour celui qui te fait être. 11 se doit tout à lui-même; tu te dois tout à lui : il ne peut t'en rien relâcher; tout ce qu'il te laisserait à toi-même sortirait des règles inviolables de sa sagesse et de sa bonté. Un seul instant, un seul soupir de ta vie donné à ton intérêt propre blesserait essentiellement la fin du Créateur dans la création. 11 n'a besoin de rien, mais il veut tout, parce que tout lui est dû, et que tout n'est pas trop pour lui. H n'a besoin de rien, tant il est grand : mais cette même grandeur fait qu'il ne peut rien produire hors de lui qui ne soit tout pour lui-même : c'est son bon plaisir qu'il veut dans sa créature. Il a fait pour moi le ciel et la terre; mais il ne peut souffrir que je fasse volontairement et par choix un seul pas pour une autre fin que celle d'accomplir sa volonté. Avant qu'il eût produit des créatures, il n'y avoit
i. Is., un, 8.
point d'autre volonté que la sienne. Croirons-nous qu'il ait créé des créatures raisonnables pour vouloir autrement que lui ? Non, non; c'est sa raison souveraine qui doit les éclairer et être leur raison ; c'est sa volonté, règle de tout bien, qui doit vouloir en nous : toutes ces volontés n'en doivent faire qu'une seule par la sienne; c'est pourquoi nous lui disons : « Que votre règne vienne; que votre volonté se fasse. »
Pour mieux comprendre tout ceci, il faut se représenter que Dieu, qui nous a faits de rien, nous refait encore, pour ainsi dire, à chaque instant. De ce que nous étions hier, il ne s'ensuit pas que nous devions être encore aujourd'hui : nous pourrions cesser d'être, et nous retomberions effectivement dans le néant d'où nous sommes sortis, si la même main toute-puissante qui nous en a tirés ne nous empêchoit d'y être replongés. Nous ne sommes rien par nous-mêmes : nous ne sommes que ce que Dieu nous fait être, et seulement pour le temps qu'il lui plaît : il n'a qu'à retirer sa main qui nous porte pour nous renfoncer dans l'abîme de notre néant, comme une pierre qu'on tient en l'air tombe de son propre poids dès qu'on ne la tient plus. Nous n'avons donc l'être et la vie que par le don de Dieu.
De plus, il y a d'autres biens qui, étant d'un ordre encore plus pur et plus élevé, viennent encore plus de lui. La bonne vie vaut encore mieux que la vie ; la vertu est d'un plus grand prix que la santé ; la droiture du cœur et l'amour de Dieu sont plus au-dessus des dons temporels que le ciel ne l'est au-dessus de la terre. Si donc nous sommes incapables de posséder un seul moment ces dons vils et grossiers sans le secours de Dieu, à combien plus forte raison faut-il qu'il nous donne ces autres dons sublimes de son amour, du détachement de nous-mêmes et de toutes les vertus !
C'est donc, ô mon Dieu, ne vous point connoître que de vous regarder hors de nous, comme un être tout-puissant qui donne des lois à la nature, et qui a fait tout ce que nous voyons. C'est ne condoître encore qu'une partie de ce que vous êtes, c'est ignorer ce qu'il y a de merveilleux et de plus touchant pour vos
créatures raisonnables. Ce qui m'enlève et qui m'attendrit, c'est que vous êtes le Dieu de mon cœur. Vous y faites tout ce qu'il vous plaît. Quand je suis bon, c'est vous qui me rendez tel : non-seulement vous tournez mon cœur comme il vous plaît, mais encore vous me donnez un cœur selon le vôtre. C'est vous qui vous aimez vous-même en moi; c'est vous qui animez mon âme, comme mon âme anime mon corps; vous m'êtes plus présent et plus intime que je ne le suis à moi-même; ce moi, auquel je suis si sensible et que j'ai tant aimé, me doit être étranger en comparaison de vous : c'est vous qui me l'avez donné ; sans vous il ne seroit rien, voilà pourquoi vous voulez que je vous aime plus que lui.
puissance incompréhensible de mon créateur ! droit du créateur sur sa créature, que jamais la créature ne comprendra assez ! prodige d'amour que Dieu seul peut faire ! Dieu se met, pour ainsi dire, entre moi et moi : il me sépare d'avec moi-même; il veut être plus près de moi par le pur amour que je ne le suis de moi-même; il veut que je regarde ce mot comme je regarderais un être étranger; que je sorte des bornes étroites de ce moi, que je le sacrifie sans retour, et que je le rapporte tout entier et sans condition au créateur de qui je le tiens. Ce que je suis me doit être moins cher que celui par qui je suis. Il m'a fait pour lui, et non pour moi-même, c'est-à-dire pour l'aimer, pour vouloir ce qu'il veut, et non pour m'aimer en cherchant ma propre volonté. Si quelqu'un sent son cœur ré* volté contre ce sacrifice entier du mot à celui qui nous a créés, je déplore son aveuglement, j'ai compassion de le voir esclave de lui-même, et je prie Dieu de l'en délivrer en lui enseignant à aimer sans intérêt propre !
mon Dieu ! je vois dans ces personnes scandalisées de votre pur amour les ténèbres et la rébellion causées par le péché originel. Vous n'aviez point fait le cœur de l'homme avec cette pente de propriété si monstrueuse. Cette rectitude où l'Écriture nous apprend que vous l'aviez créé ne consistoit qu'à n'être point à soi» mais à celui qui nous a faits pour lui. Père I vos
enfants sont défigurés; ils ne vous ressemblent plus, ils s'irritent, ils se découragent quand on leur parle d'être à vous comme vous êtes à vous-même. En renversant cet ordre si juste, ils veulent follement s'ériger en divinité; ils veulent être à euxmêmes, faire tout pour eux, ou du moins ne se donner à vous qu'avec des réserves, à certaines conditions, et pour leur propre intérêt. monstrueuse propriété 1 6 droits de Dieu inconnus ! ô ingratitude et insolence de la créature ! misérable néant ! qu'as-tu à garder pour toi ? qu'as-tu qui t'appartienne? qu'as-tu qui ne vienne d'en haut et qui ne doive y retourner? Tout, jusqu'à ce mot si injuste, qui veut partager avec Dieu ses dons, est un don de Dieu qui n'est fait que pour lui : tout ce qui est en toi crie contre toi pour le Créateur. Tais-toi donc, créature qui fie dérobes à ton créateur, et rends-toi à lui.
Mais, hélas ! ô mon Dieu 1 quelle consolation de penser que tout est votre ouvrage , autant au dedans de moi-même qu'au dehors ! Vous êtes toujours avec moi, quand je fais mal : vous êtes au dedans de moi, me reprochant le mal que je fais, m'inspirant le regret du bien que j'abandonne, et me montrant une miséricorde qui me tend les bras. Quand je fais bien, c'est vous qui m'en inspirez le désir, qui le faites en moi et par moi : c'est vous qui aimez le bien, qui haïssez le mal dans mon cœur, qui souffrez, qui priez, qui édifiez le prochain, qui faites l'aumône. Je fais toutes ces choses, mais c'est par vous ; vous me les faites faire; vous les mettez en moi. Ces bonnes œuvres, qui sont vos dons, deviennent mes œuvres; mais elles sont toujours vos dons, et elles cessent d'être bonnes œuvres dès que je les regarde comme miennes, et que votre don, qui en fait tout le prix, échappe à ma vue.
Yous êtes donc (et je suis ravi de le pouvoir penser) sans cesse opérant au fond de moi-même, 4 vous y travaillez in visiblement, comme un ouvrier qui travaille aux mines dans les entrailles de la terre : vous faites tout, et le monde ne vous voit pas; il ne vous attribue rien : moi-même je m'égarois en vous cherchant par de vains efforts bien loin de moi. Je rassemblois dans mon
esprit toutes les merveilles de la nature, pour me former quelque image de votre grandeur : j'allois vous demander à toutes vos créatures; et je ne songeois pas à vous trouver au fond de mon cœur, où vous ne cessez d'être. Non, mon Dieu, il ne faut point creuser au fond de la terre, il ne faut point passer au delà des mers, il ne faut point voler jusque dans les cieux, comme disent vos saints, oracles ', pour vous trouver : vous êtes plus près de nous que nous-mêmes.
Dieu si grand et si familier tout ensemble; si élevé au-dessus des cieux, et si proportionné à la bassesse de sa créature ; si immense, et si intimement renfermé dans le fond de mon cœur; si terrible, et si aimable; si jaloux, et si facile pour ceux qui vous traitent avec la familiarité du pur amour, quand est-ce que vos propres enfants cesseront de vous ignorer? Qui me donnera une voix assez forte pour reprocher au monde entierr son aveuglement, et pour lui annoncer avec autorité tout ce que vous êtes?
Quand on dit aux hommes de vous chercher dans leur propre cœur, c'est leur proposer de vous aller chercher plus loin que les terres les plus inconnues. Qu'y a-t-ii de plus éloigné et de plus inconnu, pour la plupart des hommes vains et. dissipes, que le fond de leur propre cœur? Savent-ils ce que c'est que de rentrer jamais en eux-mêmes? En ont-ils jamais tenté le chemin? Peuvent-ils même s'imaginer ce que c'est que ce sanctuaire intérieur, ce fond impénétrable de l'âme où vous voulez être adoré en esprit et en vérité? Ils sont toujours hors d'euxmêmes, dans les objets de leur ambition ou de leur amusement. Hélas! comment entendroient-ils les vérités célestes, puisque les vérités mêmes terrestres, comme dit Jésus-Christ 2 , ne peuvent se faire sentir à eux? Ils ne peuvent concevoir ce que c'est que de rentrer en soi par de nombreuses réflexions : que diroient-ils si on leur proposoit d'en sortir pour se perdre en Dieu?