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C'est, mon Dieu, que vous êtes tout amour, et par conséquent tout jalousie. Dieu jaloux (car c'est ainsi que vous vous nommez vous-même 1 )! un cœur partagé vous irrite; un cœur égaré vous fait compassion. Vous êtes infini en tout; infini en amour, comme en sagesse et en puissance. Vous aimez en Dieu; quand vous aimez, vous remuez le ciel et la terre pour sauver ce qui vous est cher. Vous vous faites homme, enfant, le dernier des hommes, rassasié d'opprobres, mourant dans l'infamie et dans les douleurs de la croix; ce n'est pas trop pour l'amour qui aime infiniment. Un amour fini et une sagesse bornée ne peuvent le comprendre. Mais comment le fini pourroit-il comprendre l'infini? il n'a ni des yeux pour le voir ni un cœur proportionné pour le sentir : le cœur bas et resserré de l'homme, sa vaine sagesse, en sont scandalisés, et méconnoissent Dieu dans cet excès d'amour. Pour moi, je le reconnois à ce caractère d'infini : c'est cet amour qui fait tout, même les maux que nous souffrons; c'est par ces maux qu'il nous prépare les vrais biens.
Mais quand rendrons-nous amour pour amour? quand chercherons-nous celui qui nous cherche, et qui nous porte entre ses bras? C'est dans son sein tendre et paternel que nous l'oublions, c'est par la douceur de ses sons que nous cessons de penser à lui; ce qu'il nous donne à tout moment, au lieu de nous attendrir, nous amuse. 11 est la source de tous les plaisirs; les créatures n'en sont que les canaux grossiers : le canal nous, fait compter pour rien la source. Cet amour immense nou* poursuit en tout, et nous ne cessons d'échapper à ses poursuites. Il est partout, et nous ne le voyons en aucun endroit. Nous croyons être seuls quand nous n'avons que lui : il fait tout, et nous ne comptons sur lui en rien : nous croyons tout désespéré dans les affaires, quand nous n'avons plus d'autres ressources que celle de sa providence : comme si l'amour infini et toutpuissant ne pouvoit rien! égarement monstrueux! ô renver-
I Exod., XX, S; linv, 14.
sèment de tout l'homme! Non, je ne veux plus parler : la créature égarée irrite ce qui nous reste de raison; on ne peut la souffrir.
amour! vous la souffrez pourtant; vous l'attendez avec une patience sans fin ; et vous paroissez même, par votre excès de patience, flatter ses ingratitudes! Ceux mêmes qui désirent vous aimer ne vous aiment que pour eux, pour leur consolation ou pour leur sûreté. Où sont-ils, ceux qui vous aiment pour vous seul? où sont-ils, ceux qui vous aiment parce qu'ils ne sont faits que pour vous aimer? Où sont-ils? je ne les vois point. Y en a-t-il sur la terre? S'il n'y en a point, faites-en. A quoi sert le monde entier si on ne vous aime, mais si on ne vous aime pour se perdre en vous? C'est ce que vous ayez voulu en produisant hors de vous ce qui n'est pas vous-même. Vous avez voulu faire des êtres qui, tenant tout de vous, se reportassent uniquement à vous.
mon Dieu! ô amour! aimez vous-même en moi; par là vous serez aimé suivant que vous êtes aimable. Je ne veux subsister que pour me consumer devant vous, comme une lampe brûle sans cesse devant vos autels. Je ne suis point pour moi; il n'y a que vous qui êtes pour vous r même : rien pour moi, tout pour vous; ce n'est pas trop. Je suis jaloux de moi pour vous, contre moi-même. Plutôt périr que de souffrir que Famour qui doit tendre à vous retourne jamais sur moi ! Aimez, ô amour; aimez dans votre foible créature, aimez votre souveraine beauté ! O beauté ! ô bonté infinie ! ô amour infini ! brûlez, consumez, transportez, anéantissez mon cœur; faites-en l'holocauste parfait.
Je ne m'étonne point que les hommes ne vous connoissent pas ; plus je vous connois, plus je vous trouve incompréhensible, et trop éloigné de leurs frivoles pensées pour pouvoir être connu dans votre nature infinie. Ce qui fait l'imperfection des hommes fait votre perfection souveraine. Vous ne choisissez jamais personne pour le bien que vous y trouvez; car vous ne trouvez en chaque chese que le bien que vous y avez mis vous-même.
Vous ik choisissez pas les hommes parce qu'ils sont bons; mais ils de v Marient bons parce que vous les avez choisis. Vous êtes si gran >i que vous n'avez besoin d'aucune raison pour vous déterminer : votre bon plaisir est la raison souveraine; vous faites tout pour votre gloire, vous rapportez tout à vous seul. Vous êlfcs jaloux d'une jalousie implacable, qui ne peut souffrir la moindre réserve d'un cœur que vous voulez tout entier pour vous. Vous, qui défendez la vengeance, vous vous la réservez, et vous punissez éternellement. Vous ménagez, avec une condescendance et une patience incroyables, les âmes lâches qui vivent partagées entre vous et le monde, pendant que vous poussez à bout les âmes généreuses qui se donnent à vous jusqu'à ne se compter plus pour rien elles-mêmes. Votre amour est tyrannique; il ne dit jamais : « C'est assez; » plus on lui donne, plus il demande. Il fait même à l'âme fidèle une espèce de trahison : d'abord il l'attire par ses douceurs; puis il lui devient rigoureux; et enfin il se cache pour lui donner le coup de la mort, en lui ôtant tout appui aperçu. Dieu incompréhensible, je vous, adore! Vous m'avez fait uniquement pour vous; je suis à vous, et point à moi.