‹ De l'existence de Dieu: Lettres sur la religion. Discours pour le sacre de l'électeur de CologneChapitre 145 sur 165 · Luc, xvn · texte numérisé non relu

Luc, xvn

pas l'Église de son pays, ou celle d'entre les diverses Églises à laquelle il se trouve attaché par sa naissance et par ses préjugés. » Il ne suppose point plusieurs Églises entre lesquelles chacun soit libre de choisir à sa mode : il n'en suppose qu'une seule, qu'il veut être à jamais son unique épouse. Elle doit être tout ensemble unique, universelle et subsistante dans tous les siècles; elle doit parler à toutes les nations qui sont sous le ciel, et faire entendre sa voix d'un bout de l'univers à l'autre.

Ce n'est point une Église invisible et composée des seuls élus, que chacun mette où il lui plaît, suivant les préjugés, et que personne ne puisse montrer au doigt : c'est la cité élevée sur le sommet de la montagne, que tous les peuples voient de loin; chacun sait le lieu où il peut la trouver, la voir et la consulter : elle répond, elle décide, on l'écoute, on la croit. Malheur à quiconque refuse de lui obéir ! Il doit être retranché de la société des enfants de Dieu, comme un païen et comme un publicain.

IL Un père terrestre, quoique très-imparfait, ne peut souffrir qu'aucun de ses enfants divise sa famille, sous prétexte de la réformer selon ses idées. Croyez-vous que notre Père céleste, qui aime tant l'union, et qui veut que ce soit à cette marque qu'on reconnoisse ses enfants, souffre sans indignation que quel-

qu'un d'entre eux soit assez présomptueux et assez dénaturé pour diviser sa famille, qu'il a voulu, par le mérite de son propre sang, consommer à jamais dans l'unité? L'époux ne veut qu'une seule épouse ; il a horreur de la pluralité. Le schisme, qui fait plusieurs Églises malgré Jésus-Christ, qui n'en veut qu'une senle, est donc le plus grand de tous les crimes : c'est celui de Coré, de Dathan et d'Abiron, qui voulurent partager le sacré ministère. La terre doit engloutir et le feu du ciel consumer ceux qui déchirent l'épouse unique pour en faire plusieurs.

III. En vain nos frères séparés soutiendront que l'ancienne Église étoit tombée en ruine et en désolation par son idolâtrie, en sorte qu'il a fallu en former une autre à sa place. Si l'Église visible avoit pu être un seul jour trompeuse et idolâtre, Jésus- Christ se seroit bien gardé de dire absolument et sans restric-

tion, pour toutes les nations et pour tous les siècles : « Si quelqu'un n'écoute pas l'Église. » Il auroit induit par là ses enfants en erreur. Il n'eût pas manqué de dire, tout au contraire : « Si quelqu'un écoute l'Église pendant les siècles d'erreur et d'idolâtrie où elle tombera, qu'il soit pour vous comme un païen et comme un publicain. » Cette défense expresse d'écouter l'Église devrait, selon le plan de nos frères séparés, avoir été faite pour presque tous les siècles, puisque, de leur propre aveu, le monde a été pendant presque tous les siècles , depuis les apôtres jusqu'à la prétendue réforme des protestants, sans avoir aucune autre Église que celle qui enseignoit, qui administrait les sacrements, qui disoit la messe, qui honoroit les images et qui prioit les saints, comme nous le faisons. Loin de dire : « Gardez-vous bien d'écouter l'Église dans ces siècles d'aveuglement, » Jésus-Christ dit au contraire, pour tous les jours sans exception, jusqu'à celui où il reviendra juger le monde : « Si quelqu'un n'écoute pas l'Église, qu'il soit pour vous comme un païen et un publicain. » Il assure ailleurs que cette Église, loin de tomber en idolâtrie, et de rendre par là le schisme nécessaire, « sera fondée sur la pierre , en sorte que les portes de l'enfer, » c'està-dire les conseils de l'erreur, « ne prévaudront point contre elle K » C'est promettre précisément que ce que nos frères prétendent être arrivé n'arrivera jamais. Jésus-Christ dit encore en quittant son Église naissante pour monter au ciel : « Allez, instruisez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et voilà que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation du siècle *. » C'est au corps des pasteurs qu'il s'adresse, pour leur confier le ministère de l'instruction et de l'administration des sacrements. Il parle d'une Église visible, qui a un corps de pasteurs avec des peuples con-. duits par eux. Il s'agit d'une Église qu'on voit, qu'on entend, qu'on croit, qui enseigne, qui décide, qui baptise.

;. Matth., xvi, 18.

i. Iltid., xyni, 19, 20. ........

. IV. Enfin l'événement s'accorde parfaitement avec la promesse de Jésus-Christ. Il avoit promis que l'ivraie se mêleroit avec le bon grain dans le champ du souverain père de famille : c'est ce qui est arrivé. 11 s'est glissé dans l'Église des relâchement et des abus dont elle gémit, et qu'elle travaille à réformer. Mais la réforme ne doit jamais se faire par la séparation. Au contraire , Notre-Seigneur crie : « Laissez ces deux espèces de grain, » savoir, le pur froment et l'ivraie, a croître ensemble jusqu'à la moisson, » qui est la consommation des siècles, « de peur qu'en arrachant le mauvais grain, vous ne déraciniez aussi le bon 1 . » C'est avec cette patience, ce ménagement, ce zèle pour conserver l'unité, qu'il faut travailler de concert à une douce et pacifique réforme.

Pour la chute de l'Église dans l'idolâtrie, Jésus-Christ a répondu qu'elle n'arriveroit jamais ; aussi n'est-elle jamais arrivée. L'Église n'a jamais adoré du pain; elle n'adore que le corps de Jésus-Christ, sur sa parole expresse, prise simplement à la lettre. Elle ne connolt aucun autre médiateur que Jésus- Christ : elle prie seulement nos frères du ciel, comme nos frères de la terre, de prier pour nous par notre commun et unique médiateur Jésus-Christ. Elle n'honore les images que comme de simples peintures, par rapport aux mystères qu'elles nous présentent. Il est donc clair comme le jour que nos frères séparés ont calomnié l'Église pour justifier leur séparation, en l'accusant d'impiété et d'idolâtrie. Si elle n'est ni idolâtre ni impie, le schisme qu'ils ont fait avec tant d'animosité et de scandale est le crime de Coré, de Dathan et d'Abiron : puisqu'ils refusent d'écouter l'Église, avec laquelle Jésus-Christ enseigne tous les jours, chacun d'eux doit èlre regardé comme un païen et comme un publicain.

Y. Ne dites point que vous n'avez pas fait le schisme, que vous le trouvez tout fait; que vous êtes bien fâché que vos ancêtres l'aient fait, et que vous ne sauriez le défaire. Ne le faites

l. Matth., xm, 29, 30.

point pour votre personne; c'est tout ce que je vous demande au nom de Jésus-Christ. Ne ratifiez point, ne confirmez point, ne continuez point par votre choix un schisme si injuste et si contraire à la règle de Jésus-Christ.

VI. Si vous voulez voir quelles sont les suites du schisme, jetez les yeux sur les Églises de nos frères qui se sont séparés de nous avec tant de hauteur et d'insulte, se vantant d'être les réformateurs du christianisme. Qu'ont-ils réformé? Pendant que l'Église romaine, malgré les foiblesses inséparables de l'humanité, a travaillé depuis plus d'un siècle à une sérieuse réforme du clergé et des peuples, les Églises protestantes, semblables à des branches arrachées de leur tige, n'ont fait que se dessécher visiblement. Qu'en reste-t-il dans tout le Nord, sinon une multitude monstrueuse de sectes opposées? Que voit-on de tous côtés? Une curiosité effrénée, une présomption que rien n'arrête, une incertitude qui ébranle tous les fondements du christianisme même, une tolérance qui tombe, sous prétexte de paix, dans l'indifférence de religion , et dans l'irréligion la plus incurable.

VII. Nous ne sommes point parfaits, je l'avoue, et je vous en avertis par avance; mais nous gémissons de ne l'être pas. Vous verrez parmi nous des scandales; mais nous les condamnons, et nous désirons de les corriger. Il y en a eu jusque dans la plus pure antiquité : faut-il s'étonner qu'il en paroisse encore dans ces derniers siècles? Mais, si vous trouvez dans notre très-nombreuse Église beaucoup de chrétiens qui n'en ont que le nom et qui la déshonorent, vous y trouverez pour votre consolation des âmes recueillies, simples, mortes à elles-mêmes, qui sont détachées, non-seulement des vices grossiers, mais encore des plus subtiles imperfections, qui vivent de foi et d'oraisons, dont toute la conversation est déjà au ciel, qui usent du monde comme n'eu usant point, et qui sont jalouses contre leur amour-propre, pour donner tout à l'amour de Dieu. Si vous ne voulez pas me croire, essayez-le avec confiance en Dieu. Venez, goûtez et voyez combien le Seigneur est doux!

VIIÏ. J'n voira que vous avez un très-rigoureux sacrifice à faire; mais écoutez Jésus-Christ : «Celui, dit-il 1 , qui aime son père et sa mère plus que moi n'est pas digne de moi. » Voudriezvous vous rendre indigne de Jésus-Christ pour contenter votre famille? Voudriez-vous faire comme ce jeune homme qui, après avoir cru en Jésus-Christ et avoir été aimé de lui, l'abandonna, triste et découragé, parce que Jésus-Christ lui proposa de renoncer à ses richesses? La chair et le sang ne révèlent point ce sacrifice; il n'y a que la grâce qui puisse l'inspirer. Écoutez encore la vérité même : a Celui qui hait son âme,» c'est-à-dire sa vie, «pour ce monde, la sauve pour l'éternité 1 .» Voudriezvous préférer une vie si courte, si fragile, si épineuse, au royaume de Dieu, qui est déjà si proche de vous? Les martyrs ont souffert la mort pour la vérité : refuserez-vous pour die les douces croix d'une vie frugale et retirée? Les tourments des martyrs n'étoient-ils pas plus terribles que les peines qui sont attachées à la vertu, et que l'espérance du ciel adoucit? Après tout, que sacrifierez-vous h Dieu? les délicatesses d'une vie molle, les vanités mondaines, les ragoûts de l'amour-propre, qui se tournent en peines et en remords. Abandonnez-vouc sans ressource à Dieu, et il ne vous abandonnera jamais. Cherchez par préférence son royaume, et les secours temporels vous viendront comme par surcroît. Souvenez-vous qu'un pain descendu du ciel a nourri pendant quarante ans au désert le peuple de Dieu. Les oiseaux du ciel ne sèment ni ne moissonnent; Dieu en a soin. Vous oubliera-t-il? «Quand môme, dit Dieu», une mère oublieroit son fils unique, le fruit de ses entrailles, pour moi, je ne vous oublierai jamais.» Vous avez des parents et des amis qui vous procureront un asile; vous n'aurez que la gloire à craindre dans un si courageux sacrifice. Enfin souvenez-vous que nous avons été « enrichis,» comme dit l'apôtre, « de la

i. Matth., x, 37.

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