PREMIÈRE PARTI
trieuse? m parlant de l'instinct et de la nature de cette montre, qui marquèrent précisément les heures à son maître et qui échapperoit à ceux qui voudroient briser ses ressorts?
2° Qu'y a-t-il de plus beau qu'une machine qui se répare et se renouvelle sans cesse elle-même? L'animal, borné dans ses farces, s'épuise bientôt par le travail; mais plus il travaille plus il se sent pressé de se dédommager de son travail par une abondante nourriture. Les aliments lui rendent chaque jour la force qu'il a perduo. Il met au dedans de son corps une substapeo étrangère , qui devient la sienne par une espèce de métamorphose. D'abord elle est broyée et se change en une espèce de liqueur; puis elle se purifie, comme si on la passoit par un ta? mis pour en séparer tout ce qui est trop grossier ; ensuite elle parvient au centre ou foyer des esprits, où elle se subtilise et devient du sang ; enfin elle coule et s'insinue par des rameaux innombrables, pour arroser tous les membres; elle se filtre dans les chairs, elle devient chair elle-même ; et tant d'aliments, de ligures et de couleurs si différentes ne sont plus qu'une même chair. L'aliment, qui étoit un corps inanimé, entretient la vie de l'animal et devient l'animal même.
Les parties qui le composoient autrefois se sont exhalées par une insensible et continuelle transpiration. Ce qui étoit, il y a quatre ans, un tel cheval, n'est plus que de l'air ou du fumier. Ce qui étoit alors du foin et de l'avoine est devenu ce même cheval si fier et si vigoureux : du moins il passe pour le même cheval, malgré ce changement insensible de sa substance.
A la nourriture se joint le sommeil. L'animal interrompt non-* seulement tous les mouvements extérieurs , mais encore toutes les principales opérations du dedans qui pourroient agiter et dis* siper trop les esprits. 11 ne lui reste que la respiration et la digestion : c'est-à-dire que tout mouvement qui useroit ses forces est suspendu et que tout mouvement propre à les renouveler s'exerce seul et librement. Ce repos, qui est une espèce d'en^ oh an te ment, revient toutes les nuits, pendant que les ténèbres empêchent le travail. Qui est-ce moi a inventé cette suspension!
Qui est-ce qui a si bien choisi les opérations qui doivent continuer, et qui est-ce qui a exclu, avec un si juste discernement, toutes celles qui ont besoin d'être interrompues? Le lendemain, toutes les fatigues passées sont comme anéanties. L'animal travaille comme s'il n'avoit jamais travaillé , et il a une vivacité qui l'invite à un travail nouveau. Par ce renouvellement, les nerfs sont toujours pleins d'esprits, les chairs sont souples, la peau demeure entière, quoiqu'elle dût, ce semble, s'user. Le corps vivant de l'animal use bientôt les corps inanimés, même les plus solides, qui sont autour de lui, et il ne s'use point. La peau d'un cheval use plusieurs selles. La chair d'un enfant, quoique si tendre et si délicate, use beaucoup d'habits, pendant qu'elle se fortifie tous les jours. Si ce renouvellement étoit parfait, ce seroit l'immortalité et le don d'une jeunesse éternelle. Mais comme ce renouvellement n'est qu'imparfait, l'animal perd insensiblement ses forces et vieillit , parce que tout ce qui est créé doit porter la marque du néant d'où il est sorti et avoir une fin.
3° Qu'y a-t-il de plus admirable que la multiplication des animaux? Regardez les individus; nul animal n'est immortel : tout vieillit, tout passe, tout disparoît, tout est anéanti. Regardez les espèces : tout subsiste, tout est permanent et immuable dans une vicissitude continuelle. Depuis qu'il y a sur la terre des hommes soigneux de conserver la mémoire des faits, on n'a vu ni lion, ni tigre, ni sanglier, ni ours se former par hasard dans les antres ou dans les forêts. On ne voit point aussi de productions fortuites de chiens ou de chats; les bœufs et les moutons ne naissent jamais d'eux-mêmes dans les étables et dans les pâturages; chacun de ces animaux doit sa naissance à un certain mâle et à une certaine femelle de son espèce. Toutes ces diffé- • rentes espèces se conservent, à peu près de même dans tous les siècles. On ne voit point que depuis trois mille ans aucune soit périe ; on ne voit point aussi qu'aucune se multiplie avec un excès incommode pour les autres. Si les espèces des ours, des lions et des tigres se multipliaient à un certain point, ils détrui-