‹ De l'existence de Dieu: Lettres sur la religion. Discours pour le sacre de l'électeur de CologneChapitre 33 sur 165 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

roient les espèces des cerfs, des daims, des moutons, des chèvres et des bœufs; ils prévaudraient même sur le genre humain et dépeupleroient la terre. Qui est-ce qui tient la mesure si juste pour n'éteindre jamais ces espèces et pour ne les laisser jamais trop multiplier?

Mais enfin cette propagation continuelle de chaque espèce est une merveille à laquelle nous sommes trop accoutumés. Que penseroit-on d'un horloger, s'il savoit faire des montres qui d'elles-mêmes en produisent d'autres à l'infini, en sorte que deux premières montres fussent suffisantes pour multiplier et perpétuer l'espèce sur toute la terre? Que diroit-on d'un architecte, s'il avoit l'art de faire des maisons qui en fissent d'autres, pour renouveler l'habitation des hommes avant qu'elles fussent prêtes à tomber en ruine? Voilà ce qu'on voit parmi les animaux. Ils ne sont, si vous le voulez, que de pures machines comme les montres; mais enfin l'auteur de ces machines a mis en elles de quoi se reproduire à l'infini par l'assemblage des deux sexes. Dites, tant qu'il vous plaira, que cette génération d'animaux se fait par des moules ou par une configuration expresse de chaque individu. Lequel des deux qu'il vous plaise de dire, vous n'épargnez rien, et l'art de l'ouvrier n'en éclate pas moins. Si vous supposez qu'à chaque génération l'individu reçoit, sans aucun moule, une configuration faite exprès, je demande qui est-ce qui conduit la configuration d'une machine si composée et où éclate une si grande industrie. Si au contraire, pour n'y reconnoître aucun art, vous supposez que les moules déterminent tout, je remonte à ces moules mêmes. Qui est-ce qui les a préparés? Ils sont encore bien plus étonnants que les machines qu'on en veut faire éclore. . -

Quoi ! on s'imagine des moules dans les animaux qui vivoient il y a quatre mille ans , et on assurera qu'ils étoient tellement renfermés les uns dans les autres à l'infini, qu'il y en a eu pour toutes les générations de ces quatre mille années, et qu'il y en a encore de préparés pour la formation de tous les animaux qui continueront l'espèce dans la suite de tous les siècles? Ces

tabules? qui oftt toute la forme de l'animal, ont déjà, comme je viens de le remarquer, par leur configuration, autant de difficulté h être expliqués que les animaux mêmes; mais ils ont d'ailleurs des 4 merveilles bien plus inexplicables. Au moins la configuration de chaque animal, en particulier, ne demande- t-elte qu'autant d'art et de puissance qu'il en faut pour exécuter tous les ressorts qui composent cette machine. Mais qu'on suppose les moules ? 1° il faut dire que chaque moule contient en petit, avec une délicatesse inconcevable , tous les ressorts de la machine même : of il y a plus d'industrie à faire un ouvrage sî composé en si petit volume qu'à le faite plus en grand; 2* i! faut dire que chaque moule, qui est un individu préparé pour une première génération, renferme distinctement, au dedans de soi, d'autres moules contenus les uns dans les autres à l'infini, pour toutes les générations possibles dans la suite de tous les siècles. Qu'y tf-t~il de plus industrieux et de plus étonnant, en matière d'arl, que cette préparation d'tin nombre infini d'ïridivldus, tous formés par avance dans un seul, dont ils doivent éclotè? Les moules ne servent dotic dé rien pour expliquer tes générations d'animaux, sans avoir besoin d'y recolïnoître aucun art : au contraire 1 , les moules montreroient un plus grand artifice et une plus étonnante composition.

Ce qu'il y a de manifeste et d'incontestable, indépendamment de tous les divers systèmes de philosophes, c'est que le concours fortuit des atomes ne produit jamais sans génération, en aucun endroit de la terre, iii lions, ni tigres, fli ours, ni éléphants, ni cerfs, ni bœufs, ni moutons, ni chats, ni chiens, ni chevaux : ils ne sont jamais produits que par l'accouplement de leurs semblables. Les deux animaux qui en produisent un troisième ne sont point les véritables auteurs de Fart qui éclate dans la composition de l'animal engendré par eux. Loin d'avoir l'industrio de l'exécuter, ils ne savent pas même comment est composé l'ouvrage qui résulte dé leur génération; ils n'en connoissent aucurt ressort particulier :' ils n'ont été que des Instruments aveugles et involontaires, appliqués à l'exécution d'un art mer*

PRËUflÊRÉ ÊASfïfc 31

veineux qui leur est absolument étranger et inconnu. D'où vient-il, cet art si merveilleux qui n'est point le leur? Quelle puissance et quelle industrie sait employer, pour des outrage» d'un dessein si ingénieux, des instruments si incapables de savoir ce qu'ils font, ni d'en avoir aucune tue? Il est inutile de supposer que le» bêtes ont de la eonnoissanee. Donnez-leur-en tant qu'il vous plafra dans les autres choses , du moins il faut avouer qu'elles n'ont, dan» la génération, aucune part à l'industrie qui éclate dans la composition de» animaux qu'elle» produisent.

Allons même plu» loin, et supposons tout ce qu'on raconte de plus étonnant de l'industrie des animaux. Admirons, tant qu'on le tondra, la certitude atec laquelle un chien s'élance dans lé troisième chemin , dès qu'il a senti que la bête qu'il poursuit n'a laissé aucune odeur dans les deux premiers. Admirons la biche, Qui jette, dit-on, loin d'elle son petit faon dans quelque lieu cache , afin que les chiens lie puissent le découvrir par la senteur de sa piste. Admirons jusqu'à l'araignée, qui tend, par ses blets, des pièges subtils aux moucherons pou? les enlacer et pour les surprendre avant qu'ils puissent se débarrasser* Admirons encore, s'il le faut, le héron, qui met, dit-on, sa tête sous son aile pouf cacher dans ses plumes son bec, dont il veut percer l'estomac de l'oiseau dé proie qui fond sur lui* Supposons tous ces faits merveilleux ; la nature entière est pleine de ees prodiges* Mais qu'en faut-il conclure sérieusement? Si on n'y prend bien garde, ils prouveront trop. înrolîs-notfs que les bêtes ont plus de raison que nottë? Leuf instinct a sans doute plus de certitude que nos conjectures. Elles n'ont étudié ni dialectique, ni géométrie, ni mécanique; elles n'ont aucune méthode, aucune science ni aucune culture : ce qu'elles font, elles le font sans l'avoir étudié ni préparé; elles le font tout d'un coup et sans tenir conseil. NoUs hous trompons à toute heure, après avoir bien raisonné ensemble : pour elles, sans raisonner, elles exécutent, à toute heure, ce qui paroit demander le plus de choix et de justesse; lettfiitstitict est infaillible en beaucoup de choses.

Mais ce nom d'instinct n'est qu'un beau nom vide de sens : car que peut-on entendre par un instinct plus juste, plus prét-i ; et plus sûr que la raison même, sinon une raison plus parfaite? Il faut donc trouver une merveilleuse raison ou dans l'ouvrage, ou dans l'ouvrier, ou dans la machine, ou dans celui qui l'a composée. Par exemple, quand je vois dans une montre une justesse sur les heures qui surpasse toutes mes connoissances, je conclus que, si la montre ne raisonne pas, il faut qu'elle ait été formée par un ouvrier qui raisonnent en ce genre plus juste que moi. Tout de même, quand je vois des bêtes qui font, à toute heure , des choses où il paroît une industrie plus sûre que la mienne, j'en conclus aussitôt que cette industrie si merveilleuse doit être nécessairement ou dans la machine, ou dans l'inventeur qui Ta fabriquée. Est-elle dans l'animal même? Quelle apparence y a-t-il qu'il soit si savant et si infaillible en certaines choses? Si cette industrie n'est pas en lui, il faut qu'elle soit dans l'ouvrier qui a fait cet ouvrage, comme tout l'art de la montre est dans la tête de l'horloger.

Ne me répondez point que l'instinct des bêtes est fautif en certaines choses. Il n'est pas étonnant que les bêtes ne soient pas infaillibles en tout, mais il est étonnant qu'elles le soient en beaucoup de choses. Si elles l'étoient en tout, elles auraient une raison infiniment parfaite; elles seraient des divinités. Il ne peut y avoir, dans les ouvrages d'une puissance infinie, qu'une perfection finie ; autrement Dieu ferait des créatures semblables à lui, ce qui est impossible. Il ne peut donc mettre de la perfection, et par conséquent de la raison, dans ses ouvrages, qu'avec quelque borne. La borne n'est donc pas une preuve que l'ouvrage soit sans ordre et sans raison. De ce que je me trompe quelquefois, il ne s'ensuit pas que je ne sois point raisonnable, et que tout se fasse en moi par un pur hasard; il s'ensuit seulement que ma raison est bornée et imparfaite. Tout de même , de ce qu'une bête n'est pas infaillible en tout par son instinct, quoiqu'elle le soit en beaucoup de choses, il ne s'ensuit pas qu'il n'y ait aucune raison dans cette machine; il s'en-

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