‹ De l'existence et de l'institut des Jésuites (volume 3)Chapitre 3 sur 17 · I. — Première semaine des Exercices · texte numérisé non relu

I. — Première semaine des Exercices

Le sujet des méditations, leur distribution dans le cours d'une journée, les avis et les pensées qui doivent diriger les divers exercices ; voilà ce qui arrêtera d'abord notre attention.

Les graves souvenirs de la foi s'emparent d'une âme : cela arrive encore, grâce au ciel; la lumière de Dieu n'est pas éteinte dans le monde; elle va quelquefois chercher ceux qui l'attendent le moins.

Documenta et Excrciiia prcedicta ac omnia et singula in eis contenta j auctoritate praedicta, lenore pra;sentium , ex certa scienlia nostra approbamus. collaudamus ac prœsentis scripti patrocinio communimus. » Institutum Societatis Jesu, t. 2, p. 387.

Je ne sache pas qu'il y ait d'autre exemple d'un livre aussi formellement approuvé par une bulle des souverains Pontifes,

Un homme faisait fausse route dans la vie ; il s'égarait dans les voies tortueuses à travers les folles opinions et les passions désordonnées. L'ambition, les vives atfections de la jeunesse, peut-ctre le succès lui ont prodigué toutes leurs jouissances ; il les a épuisées. Triste maintenant, il s'assied au bord du cliemin, comme le voyageur las et déçu.

Tout à coup il sent le besoin de trouver quelque cliose de meilleur, de s'élancer au devant de ce bien-être dont l'absence le désole. Il cherche Dieu; il voudrait le ressaisir, se placer près de lui, afin de relever son âme abattue et de calmer les angoisses qu'elle éprouve en présence des redoutables jugements de la conscience.

Pressé d'un indéfinissable désij", il brise se& liens. A l'une de ces heures que Dieu connaît et marque du sceau de ses attentions infinies, disciple nouveau du repentir, il s'enfuit dans la sohtude où le Seigneur l'appelle pour parler à son cœur. Il a résolu de vivre durant un temps, inconnu, caché, loin de ces illusions qui le fascinèrent, loin de ce tumulte qui l'étourdit. Noble ellbrt ! généreuse entreprise ! car rien n'est difficile comme de s'arracher à l'agitation, au bruit et à toutes ces puissantes entraves qu'on déplore et qu'on aime !

Aussi le début est-il pénible : mais bientôt on sent que le bonheur commence, qu'après tant de fluctuations cruelles on a cessé d'être ballotté : c'est l'orage qui a jeté dans le port. On sent aussi qu'on vient de trouver l'ami nécessaire, l'ami désintéressé qui manquait, le père d'une nouvelle existence : on entend la voix de Dieu dans le prêtre éclairé qui conseille et qui dirige. C'est lui qui apprend à manier les armes spirituelles des Exercices, et les distribue à propos pour les combats qui se préparent.

Le généreux transfiicje va donc poser sa tente dans la solitude pour <renie jours, et accomplir la grande œuvre des exercices A régénèrent et transforment : comme tant d'autres avant lui, il va renaître à la vie pure, forte et dévouée.

La fin de Tentreprise est du reste proposée sans détour. : je lis en titre : « Exercices spirlttieh pour apprendre à se vaincre soi-même et pour régler à l'avenir tout l'ensemble de sa vie, sans prendre conseil d'cmcune affection désordonnée. (1) »

Je me souviens encore de Tinipression que produisirent sur moi ces paroles quand je les lus pour la première fois ; j'y vis tous les engagements de mon avenir. But immense, me disais-je, vue généieuse d'une philosophie supérieure qui s'applique à fonder dans une ame le souverain empire de la vérité, de la grâce et de la vertu !

Vient ensuite le cours de cet apprentissage intérieur et spirituel qui remplit quatre semaines. Mais il faut bien le comprendre, et c'est ce qui échappe aisément à une lecture superficielle : toutes ces formes nécessaires d'examen, de méditation, de contemplation, de prière vocale ou mentale, et les autres opérations qu'on nomme Exercices spirituels, sont des mouvements pieux et réguliers qui doivent acheminer l'àme vers le grand but ; et ce but, je le répète, c'est d'arracher toutes les mauvaises passions qui ont troublé et déshonoré la vie, et de marquer à chacun l'état qui lui convient en ce monde pour l'accomplissement libre des éternelles destinées. (2) Ce sera faire alors un noble ouvrage : ce sera replacer la créature

(1) Exercitia. — Instit. Soc, t. 2, p. 393.

(2) Exercitia. — Annot, prima, — Instit. Soc, t. 2, p. 390.

dans toute la dignité véritable qui peut lui appartenir icibas.

Dans ce dessein si digne des réllexions et des efforts d'un chrétien et d'un. sage, S. Ignace pose d'abord le principe de tout bien moral. L'homme est créé de Dieu pour Dieu : roi de l'univers, dans tout ce qui est sujet à son empire, il ne doit ambitionner et choisir que des appuis pour s'élever jusqu'à Dieu et atteindre sa fin sublime. Toutes les créatures qui l'environnent et le servent lui-même n'ont pas d'autre destination à remplir. Il faut donc ici appeler à son aide toute l'énergie de la volonté, tous les élans de la prière, pour demander, pour conquérir ces moyens salutaires. (1)

Plus j'avance, plus je m'aperçois que je parle un langage qui conviendrait mieux aux enseignements de la chaire. Mais puisqu'on a voulu marquer du sceau du ridicule ce livre des Exercices, il faut bien que je dise ce qui s'y trouve de sérieux et d'élevé.

L'ame ainsi replacée par un violent et généreux effort sous la loi éternelle de tendance vers Dieu ; l'âme désormais soumise et dévouée, comme il est juste, aux volontés du Créateur, doit entreprendre un grand combat.

Un mal ennemi, un tyran nous opprime, celui qui asservit le premier homme, qui ravage encore l'humanité, le péché ; scission volontaire entre la créature et son auteur par l'infraction des lois divines; révolte funeste, qui entraînant l'ame loin de la majesté et de la beauté infinie, dégrade et souille ses plus nobles facultés.

Pour briser ce joug, et aussi pour expier le trop long règne du mal, l'athlète des Exercices spirituels s'armera de son humiliation même et de ses plus douloureux sou-

(1) Ibid., p. yUo.

venirs. Le flambeau des justices divines à la main, il descendra dans les profondeurs de sa conscience ; il parcourra d'un regard scrutateur les traces honteuses imprimées par Tiniquité sur tout son être dans le cours des années écoulées. Il viendra soulever, pour ainsi dire, les unes après les autres, et peser au poids du sanctuaire les puissances avilies de son âme. (1)

C'est ce que S. Ignace a nommé dans son livre VExeixice des trois puissances de l'âine, ou la méditation proprement dite. La mémoire, l'intelligence, la volonté ont successivement leur fonction et leur devoir à remplir; en sorte que tout l'être spirituel et moral de l'homme soit replacé dans la sainteté et la justice de la vérité, comme parle S. PaïU.

L'âme commence à considérer dans de rapides préludes les traits hideux du péché qui doivent exciter le vif besoin de la réparation pénitente. Puis la réflexion patiente, semblable à la charrue qui laboure un champ, exerce tour à tour chacune des facultés par la vue sévère des caractères et des châtiments d'un mal qu'on méconnut longtemps, par l'action des motifs impérieux qui nous pressent de le haïr et de le déplorer.

Telle est la méditation de S. Ignace, comme elle se trouve dans le livre des Exercices. (2)

Elle se fait le jour, elle se fait la nuit. Elle partage régulièrement le cours des heures, et laisse au repos ou au loisir silencieux les intervalles nécessaires. Ce mystérieux combat, quand on l'accepte pleinement, demande une constante énergie : cependant un sage et intelligent ré-

(1) Exercitium... secundum 1res animac polenlias. — Instit. Soc, t. 9, p. 396.

(2) Exercitia. — Instit. Soc, t. 2, p. 397.

gulateui" veille près du combattant ; il consulte et ménage la mesure des forces. L'action intérieure et les fatigues des exercices ne doivent jamais la dépasser, on le conçoit.

Dans les limites d'une juste discrétion, S. Ignace veut donc qu'au milieu de la nuit, comme autrefois les illustres pénitents du désert, le solitaire des Exercices soit appelé du sommeil à la lutte. Sous la religieuse impression de l'obscurité et du silence le plus profond, une heure s'écoule lentement dans le travail de la pensée et des aflections qui pressurent et puriiient l'ûme. Heureuse nuit que celle qui s'ajoute ainsi aux jours les mieux remplis ! Elle portera des fruits abondants de lumière et de paix.

Le matin, au second réveil, la première heure qui nous rend à nous-mêmes doit nous rendre à Dieu et aux lois austères de la méditation. Deux autres heures dans le courant du jour doivent mûrir encore les pensées et faire croître les sentiments de la nuit et du matin.

Ce labeur est aimé : je me souviens cependant qu'il appelle quelquefois la fin du jour; la fin du jour tarde quelquefois à venir. C'est que la vie de l'esprit fatigue la chair. Et pourtant, le soir venu, on est content ; on sent que la journée a été bonne, et on se repose dans la joie de la conscience.

Il va sans dire que la loi qui préside à tout dans le cours des exercices, c'est la belle loi de la solitude et du silence ; elle doit être toujours religieusement gardée (1) : la solitude et le silence, ces deux grandes choses qui touchent de si près à Dieu, qui semblent nous donner

(1) Exercitia. — Annot. 20"; addit. 7% 8% 9% Instit. Soc, t. 2, p. 393 et 400.

quelque idée de la nature divine elle-même, et nous plonger plus avant dans son immensité pour y retremper nos âmes amollies ! La solitude est la patrie des forts, le si^ lence leur prière. Là Dieu parle et agit en eux; il les enfante aux généreux desseins, aux énergiques entreprises. L'homme captif de la chair et du sang a horreur de la solitude et du silence : les hommes du monde le savent ; et combien de fois ne m'en ont-ils pas fait l'aveu ! Ce que leur pèse la solitude, ils le sentent ; c'est qu'ils y retrouvent Dieu ; c'est qu'ils s'y retrouvent eux-mêmes, et leur vie entière est uii long eifort pour y échapper. Je raconte ici ce que j'ai vu trop souvent : déplorables faiblesses de l'àme pour lesquelles le souvenir de ma délivrance m'inspire un plus profond et plus tendre intérêt.

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