‹ De l'existence et de l'institut des Jésuites (volume 3)Chapitre 4 sur 17 · II. — ^^ecoiidc seiiBaiiie · texte numérisé non relu

II. — ^^ecoiidc seiiBaiiie

Telle est donc la phase première des Exercices. J'en résume ici les faits principaux.

L'âme, placée par la méditation sous le regard de Dieu, a été fortement exercée au milieu des travaux, des pensées et des douleurs qui purifient et qui réparent; elle a conçu une horreur profonde du mal qui la dégrada et un juste mépris d'elle-même et du monde. C'est un pas immense qui a été fait. (1)

Alors Jésus-Christ se présente h ses regards comme un roi vaillant et glorieux; et pendant tous les jours de la semaine qui commence, ce divin Sauveur, les mystères de sa vie seront l'objet que le livre des Exercices ollrira constamment à la méditation.

(d) Exercitia. — 3""» exerc, 1, hebd. — Iiistit. Soc, l. 2, p. 399.

Jésus-Christ apparaît donc d'abord sous le voile d'une parabole militaire qui rappelle le guerrier et l'apôtre. S. Ignace fut l'un et l'autre; et l'on méconnaît complètement son esprit si l'on ne sait pas voir dans ses Exercices et ses Constitutions la forte union de ces deux caractères. L'apôtre de la Compagnie de Jésus doit apporter dans les combats où son Dieu l'appelle la discipline, la franchise et l'abnégation militaires. Le Jésuite est soldat, et c'est peut-être pour cela que nous rencontrons de si vives et de si généreuses sympathies dans les rangs de ces guerriers sans peur, mais aussi sans reproche, qui conservent avec la piété magnanime des preux l'antique héritage de la valeur française.

On se persuade trop souvent que la piété affaiblit les courages ; non, non, elle les fortifie, elle les exalte ; et dans la méditation attentive des vérités de la foi, les plus nobles images de la vie du soldat se présentent comme d'elles-mêmes au cœur qui s'en nourrit.

Jésus-Christ, ce divin héros, et comme le nomme quelque part Bossuet, ce divin capitaine, se montre sous la ligure d'un roi marchant à la conquête des régions infidèles, et cherchant des soldats courageux qui se dévouent à suivre ses traces et à partager ses fatigues. Celui qui recule quand Jésus-Christ appelle est un lâche , dit S. Ignace, igncwus miles œstimandus, fl)

Et maintenant le livre des Exercices veut que l'ame solitaire, durant les heures consacrées à la méditation, se tienne constamment placée près du modèle divin. Tous les adorables mystères de l'histoire évangélique se déroulent successivement à ses rcî^ards. Ces mystères devront

(1) Exercitia. — Contemplatio regni Jesii Chrisli,"Instit. Soc, t. 2, p. /»02.

être pour elle comme s'ils étaient acluellement présents. (1)

S. Ignace demande qu'on se recueille assez profondément par le secours de la prière, pour s'isoler quelques instants de toute la vaine fantasmagorie du monde, et s'établir dans le sein même des réalités divines toutes vivantes.

Une observation importante trouve ici sa place ; elle explique non seulement le secret et la puissance des Exercices de S. Ignace, mais encore elle nous révèle l'économie et la raison de la liturgie et des tètes sacrées du christianisme : les faits de Thomme-Dieu opèrent toujours la rédemption du monde ; ce ne sont pas simplement des souvenirs et des histoires du passé ; leur vérité, leur puissance infinie vit et dure toujours présente, prête à guérir, prête à régénérer en tout temps l'ame docile.

On n'a pas compris ces choses. Des hommes étrangers à ces voies intérieures et à leur langage n'y ont vu qu'mi triste et froid mécanisme, qu'une contrainte étudiée, propre seulement à arrêter l'élan de l'inspiration religieuse. Ah ! que n'ont-ils éprouvé, comme il me fut donné de l'éprouver un jour, tout ce qu'au milieu de cette économie salutaire des Exercices l'âme ressent de sainte et généreuse liberté !

A ce jour bienheureux, je sentis que je n'étais plus asservi à un funeste et tyrannique arbitraire ; je letrou- ^'ais l'onction et la lumière divine de la grâce dans l'ordre même qui m'était tracé; j'avais enfin un guide et un soutien pour le grand voyage. C'est lui, c'est le ministre de Jésus-Christ dont l'expérience paternelle tempère, modi-

(1) Exercitia. — Instit, Soc, t. 2, p. A03.

fie au besoin la forme, la nature des exercices et leuidurée suivant les dispositions et les forces ; c'est lui qid ramène dans la voie,- si l'on venait à s'écarter ; c'est lui qui sans cesse rapproche l'âme des leçons et des exemples du maître; car l'âme est toujours gouvernée, maisseidement pour être mieux remise entre les mains de son conseil sous l'action divine : et Ton n'a pas voulu comprendre que si des règles, des méthodes sont tracées, elles sont le moyen, non le but; qu'elles n'enchaînent pas, mais qu'elles aident et dirigent. ^

L'âme n'en demeure pas moins libre sous la main de Dieu. Sa liberté se forlifie, s'élève ; et ceux qui prétendent trouver un joug avilissant dans une direction secourable ne voient pas qu'ils repoussent l'appui qui est oflert pour ne pas tomber dans les flots du torrent : car se précipiter parmi les profondeurs des choses divines, s'aventurer dans les vastes déserts de la contemplation sans règle, sans guide, pour ne suivre que l'élan spontané et le caprice de l'inspiration, c'est accepter tous les dangers des illusions extrêmes et des plus désastreuses folies. (1)

IIÏ. — Election oii elioix cl'iiit état de vîe.

Il ne faut pas croire que le livre des Exercices ait été fait pour occuper saintement les loisirs de l'esprit. C'est surtout pour se décider et pour agir. Ce n'est pas seulement pour réparer le passé, c'est pour fixer l'avenir, c'est pour décider le temps et l'éternité. Ce n'est pas un pur délassement contemplatif. Le guerrier de Pampelune qui

(1) Exercitia.— Addit.. /^^— Notand. 3"»" h» hebd»— Colloq. deincarn.— Anuot., 15% 17% 18». — Instit. Soc, t,2, p. 400, AO/i, A08, 392.

avait emprunté au métier des armes plus d'une idée, en a transporté une ici : les soldats ne font Vexerclce que pour se préparer à la guerre.

Voilà pourquoi au milieu de la. sainte carrière une grave délibération doit s'ouvrir, en présence des divins exemples de Jésus-Christ, qui fixent le beau idéal de la perfection pour tous, et pour ceux qui sont appelés à la vie d'apôtre, et pour ceux qui sont appelés à la vie du monde et de famille : c'est le temps arrivé de ce que le livre des Exercices nomme l'élection, c'est à dire le choix d'un état de vie. L'àme libre encore doit donc mûrement considérer quel genre de vie il lui convient d'embrasser en vue de la gloire de Dieu et de l'éternel avenir. Elle considère fidèlement le divin Rédempteur; elle s'interroge et prie toujours.

Telle est cette grande affaire du choix d'un état de vie ; c'est le centre des Exercices, c'est le foyer oi:i tout vient aboutir, et le nœud puissant auquel se rattachent nos espérances et nos destinées.

Que d'existences aventureuses et manquées dans le monde ! Que l'hisioire en serait longue et triste ! Elles ne furent point délibérées et choisies aux pieds du souverain maître de la vie, à la source des religieuses pensées.

Ah ! si, compatissant pour soi-même et généreux envers le Créateur, on daignait arracher au tourbillon qui emporte, quelques heures et quelques journées recueillies, avant de courir tête baissée dans les fonctions si diverses de l'ordre social; si, jeune encore, on n'acceptait une détermination de son avenir qu'en présence de celui qui prodigua son sang et sa vie pour le salut de tous ; alors on comprendrait la haute mission de tout chrétien, de tout homme éclairé dans ce monde : magistrat, guerrier,

homme d'état, père, époux, littératem-, savant, pontife, prêtre ou religieux, on marcherait sous l'étendard de la foi, prudent et dévoué pour remédier aux maux, pour accroître les biens communs : et ce serait le christianisme réalisé à sa plus haute puissance pour le bonheur de l'humanité ; mais on ne sait plus guère ni délibérer, ni choisir, ni prier, et la désolation couvre la terre.

Ce fut à la vue de cette indifférence lamentable de la plupart des hommes que S. Ignace résolut de placer au centre des Exercices cette délibération décisive. Et pour mieux y parvenir, il demande à ceux qui se font ses disciples de réaliser ce quMI accompUt lui-même, et de faire la méditation que lui inspira dans la grotte de Mànrèze le souvenir récent de la carrière des armes et des brillantes espérances qu'elle lui olFrait.

Il y a là devant vous deux camps, deux étendards, deux chefs, deux armées, deux esprits. Satan, le prince du monde, apparaît dans Babylone. Le bruit, l'agitation, le trouble, un faux éclat l'environnent. Sur son drapeau, en traits endammés, sont gravés ces mots : Richesse , honneur, orgueil; car il ne représente pas d'abord l'attrait des lUaisirs à l'âme que les douleurs du repentir ont régénérée : il ordonne à ses ministres de faire partout briller l'éclat de ses promesses, et d'établir au loin l'empire de ses puissantes illusions.

Jésus, assis dans une humble plaine, auprès de Jérusalem, offre à tous les regards la touchante et divine image de la paix et de la douceur. On lit sur son étendard : Pauvreté, opprobres, humilité. Noble et courageuse devise : et Jésus-Christ demande à ses soldats d'en propager au loin la puissance et les bienfaits. Il faut choisir : S. Ignace, dans le calme constant qui n'abandonne jamais ses enseignements, avertit qu'il faut prier,

conjurer instamment Marie, pom* qu'elle nous place et nous retienne sous la bannière de son Fils, au degré toutefois et dans le rang marqués par la volonté divine. C'est ce qu'on nomme la méditation des deux étendards. D'un côté s'offrent les jouissances qui donnent la mort, de l'autre les sacrifices qui apportent la vie. (1)

Une plainte douloureuse s'échappe souvent de ma conscience : pom-quoi de jeunes courages n'osent ils presque jamais affronter dans le silence de la retraite le combat des affections et des pensées, afin de conquérir la sécurité, le bonhem- que donne seule une vocation divine connue et embrassée, quelle qu'elle soit? Et je dirai toujours : Si le monde est agile par tant d'inquiétudes, par tant de tiraillements en sens contraire, c'est parceque beaucoup de natures fortes et ardentes ne sont point h la place que la Providence leur avait marquée. Qui donc se recueille en son cœur pour chercher à la connaître ?

Mais les Exercices réservent pour ce moment un magnifique spectacle. Ils nous présentent le plus noble et le plus bel usage de la liberté humaine : c'est la situation la plus élevée pour l'homme; rien n'est plus solennel dans une existence, et Dieu lui-même n'a pas eu de but plus divin. C'est le but mêuie de la création. Dieu ne place jamais une âme ici-bas sans décider qu'il y aura pour elle un moment qui la verra faire bien ou faire mal la grande option. Et quand cela se fait bien, c'est la plus sublime prérogative exercée ; c'est l'élection de Dieu par la créature.

L'âme donc à ce moment des Exercices est mise en présence de Jésus-Christ et de son Évangile, en présence

(1) Exercitia. — Instit, Soc, t, 2, p. A06 et 407.

(le la lin suprême de tout homme voyageur ici-bas, en présence de tous les états et de J:ous les moyens légitimes. Elle est libre, soumise néanmoins au travail intérieur d'une double action et d'influences ennemies. Que de troubles quelquefois et de violents orages ! que de combats et d'alternatives ! C'est comme une mer agitée ; les flots montent, les flots baissent. Un balancement immense comme le balancement de deux mondes se fait sentir. Et l'âme est réellement entre deux mondes, entre deux éternités.

C'est chose admirable d'observer comment Ignace dans son invincible assurance conduit son disciple à travers tous les écueils et l'établit dans un port tranquille.

L'action de l'esprit de Dieu est diverse : tantôt c'est l'aigle qui fond et qui enlève, tantôt c'est la colombe qui se repose et charme doucement.

Une grâce puissante vient-elle saisir et terrasser Saiil persécuteur sur le chemin de Damas ; il n'y a plus guère de délibération possible : « Paul, hier Saul, lève-toi; va porter mon nom devant les nations. » L'âme obéit.

L'action divine par des attraits doux et constants incline-t-elle vers un choix clairement montré : on avance dans le calme, ce sera un avenir béni du Seigneur.

Mais ces signes privilégiés n'apparaissent-ils pas dans leur indubitable éclat ; la raison éclairée de la foi devra remplir alors sa fonction la plus haute et sa mission la plus auguste sur la terre.

Quand l'âme est tranquille, quand elle possède en paix toutes ses puissances, elle balancera, elle pèsera les motifs opposés, consultant Dieu dans la prière. Elle se placera sur le lit de mort, aux pieds du souverain Juge, ou bien près d'un inconnu qui, rencontré pour Ici première fois dans la vie, exposerait ses doutes, demanderait la

soluUoii, appelleiait tout le désinléressemenl du plus libre conseil.

La lumière se fait ainsi; le choix se détermine; il immole sur l'autel du sacrifice toutes les répugnances de la nature. Jésus-Christ a vaincu, et le disciple lidèle, vainqueur avec lui, chante et célèbre son triomphe en dévouant au Seigneur ses forces, ses travaux et sa vie tout entière, ou dans l'apostolat du monde ou dans la milice consacrée. (1)

0 Dieu ! je vous bénis et vous rends grâces : c'est ainsi que vous avez fixé ma vie et assuré pour jamais ma bienheureuse existence.

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