DOCTRINES, DE I.A COMPAGNIE DE JÉSUS
Le 6 août 1762, le parlement de Paris rendit l'arrêt qui prononça la suppression de la Compagnie de Jésus. D'après les termes qui précèdent le dispositif de cet arrêt, et qu^on peut bien regarder ici comme Texpression
(1) n n'est peut-être pas inutUe de faire observer ici que Tobéissance religieuse est essentiellement libre et volontaire. Le Tœa n'a plus de force ni ^ valeur aux yeut de la loi ; le religieux ne saurait être contraint par aucune autorité e]|térieure et civile à Taccomplissemenf de ses Revoirs, comme il pouvait l'être autrefois. La conscience est aujourd'hui son seul maître et son seul juge. Il conserve donc légalement toute sa liberté, et à aucun instant son obéissance ne saurait être forcée Quelques esprits pourront ainsi se rassurer et ne nous croiront plus tant à plaindre dans un état que nous avons choisi, que nous conservons par le libre usage de notre volonté de chaque jour.
— 8U des motifs qui ne s*énonçaient pas autrefois dans les Jugements, les Jésuites sont reconnus coupables d'avoir enseigné en tout temps et persëvéramment avec l'approbation de leurs supérieurs et généraux : « la simo- « nie, le blasphème, le sacrilège, la magie et le maléfice, « Pastrologie, l'irréligion de tous les genres, Tidolâtrle et « la superstition, rimpudidté, le parjure, le faux témoi- « gnage, les prévarications des juges, le vol, le parricide, « rhomlc^e, le suicide, le régicide. »
Le catalogue n'est pas complet. Le même arrêt rapporte plusieurs dénonciations et quatre-vingt-quatre censures qui notent et condamnent la morale et la doctrine enseignées dans la Société des Jésuites comme « favora- « blés au schisme des Grecs, attentatoires au dogme de « la procession du Saint-Esprit, favorisant Tarianisme, le « socianisme, le sabellianisme, le nestorlanisme, ébranlant « la certitude d'aucuns dogmes sur la hiérarchie, sur les a rites du sacrifice et du sacrement, renversant l'autorité « de l'Église et du siège apostolique, favorisant les luthé- « riens, les calvinistes et autres novi^teurs du seizième siècle, reproduisant l'hérésie de Wicleff, renouvelant a les erreurs de Tichonius, de Pelage, des semipéla^ens, « de Gassien, de Fauste, des Marseillais ; ajoutant le a blasphème à l'hérésie ; injurieuse aux saints Pères, aux « apOtres, à Abraham, aux prophètes, à S. Jean-Baptiste, « aux anges; outrageuses et blasphématoires contre la « bienheureuse Vierge Marie, ébranlant les fondements « de la foi chrétienne; destructives de la divinité de « Jésus-Christ, attaquant le mystère de la rédemption, « favorisant l'impiété des déistes, ressentant l'épicuréismc, « apprenant aux hommes à vivre en bêles et aux chrétiens
« à vivre en païens, » etc. (1)
(1) Voyez le recueil des arrêts concernant les ci-devant soi-disant Jésuites, in-4* t. 1, p. 367; Paris, Simon, 1766.
Ainsi tontes les monstruontés de Tesprit hamaln, toutes les liérésies, tontes les erreurs, le jansénisme seul excepté, tous les crimes, toutes les impiétés, toutes les infamies furent enseignés par les Jésuites en tout temps et perséTéramment. Voilà ce que j*ai trouvé devant moi sur le seuil de la Compagnie de Jésus, quand Dieu m'inspira la pensée d'y abriter ma vie. Tétais magistrat, j'étais homme : je passai outre.
Les appréciations que d'Alembert et Voltaire ont faites de cet arrêt sont assez connues et demeurent. La loi du sens commun, qui prévaut toujours en France, a aussi prononcé sans appel. Je me bornerai à citer Topinion de H. deLally-Tolendal; elle est remarquable par sa gravité :
« Noos croyons pouvoir avouer dès ce moment que dans « notre opinion la destruction des Jésuites fut une aifaire « de parti et non de justice ; que ce fut un triomphe « orgueilleux et vindicatif de l'autorité judiciaire sur Pau- « torité ecclésiastique, nous dirions même sur Tautorité « royale, si nous avions le temps de nous expliquer; que «les moiife étaient lutiles; que la persécution devint « barbare ; que l'expulsion de plusieurs milliers de sujets « hors de leurs maisons et de leur patrie, pour des mé- « taphores communes à tous les instituts monastiques, « pour des bouquins ensevelis dans la poussière et com- « posés dans un siècle où tous les casuistes avaient pro- « fessé la même doctrine, était l'acte le plus arbitraire et « le plus tyrannique qu'on pût exercer; qu'il en résulta « généralement le désordre qtC entraine une grande « iniquité^ et qu'en particulier une plaie jusqu'ici incu- « rable fut faite à l'éducation publique. M. Séguier, obligé « par son corps de prendre une part active à celte guerre • acharnée contre des religieux, y mit au moins tout ce
« qu'il put de viodératioB et 4e 4pnçeiir... élevé nflx ^ux, « il pouvait juger combien on les calonpiqiaU. » (1)
Laissoni^ cel(L Peux points m'ont (rappé ; \\ pi'oat P|r^ tout décider, et suffire au boii^ sens et à I9 hon^efoi.
ta Cpmpagflie fle Jésus H-elle des doctrines qui \4 spient propres ?
Quel esprit la dirige daiu^ renseignement dogpdatique et moral de la religion ?
S. Ignace a voulu ces deipL choses ; )a, ^^reté de la doctrine, Tesprit de cfearité et de zèle éva^géli^H^
Je dirai d'abord que la Compagnie n'a point 4e daçtr^e à elle; elle su^t les doctrines les plus communément autorisées dans l'Église; et quant aux opinions libres, ellç laisse aussi la liberté des esprits dans l'union des cœi^s. Telle a été Js^ ç^e pepsée de ^oPi fondatça^r.
Un corps a suffout besoin d'harm.ouie e^ dçi ffs^i^ içitérleure ; l'union pntre le^ ïneoptbres est sa v^çu \^^ ditlfé^reçice d'ççpinion et de doctrine, en 4ivis^nt l^s espfi^s, f^s^HC trop souvent aussi 4e diviser Içs cœurs, pu conçoit ^onc que S. Ignace çiit recommandé aux religieux de S3^ Compagnie 4'éviter, autant que possible, cettf diversité d'^seignement et d'opinion qui avec l'union ôlç la fbrcç, çt devient la ruine de la vérité môme. Les supérieurs doivent soigneusement en écarter le danger. (2)
C'est dans ce but, et pour veille^* aussi à l'intégrité de la doctrine, que nos constitutions soumettent à un examen et à une autorisation préalables tous les livres qu'un x^iigieux de la Société voudrait publier (3). Cette garautie est nécessaire; elle est moralement sufiisante.
(1) Mercure, 25 janvier 1806.
(2) Const, part. m. c. 1, S 18. — Exam. c 8, $ li. —Institut Soc., t 1, p. 372 et 3A4.
(3) CoDsU, ibi4.i p* 372.
Jamais cependant, Je le compris aas^ peine, la Compagnie, par remploi de ces sages précs^lioos, n'a pu prétendre que le moindre enseigoemeiit^Ç cbiçun de ses écrivains ou de ses professeurs 4^vl||it l'enseignement de tout le corps ; ni que Tapprobatioq ^ trois ou qi^atre examinateurs et d'un supérieur îmjpiri])i|ât au livre d'un Jésuite une sanction de vérité irréfr^gat)ie. Et assurément il est simple d'avouer que des auteurs jésuites, leurs examinateurs et leurs supérieurs ont pu ^ tromper et se sont trompés.
Mais il me parut évidemipent contraire à ta ji^ce et au bon sens d'imputer à tout le corps les opinions ou les erreurs de quelques membres; tout comme il répugne que les individus soient tenus pour irréprochables, et que le corps soit criminel et condamnable. Car enfin des membres saios ne formero(it jamais un corps vicieux. Combien de fois cependant u'a-t-on pas commis à l'égard de la Compagnie de Jésus l'une ou l'autre de ces incoi^séquences !
S. Ignace, pour parvenir au but qu'il sç proposait, a donc tracé les règles les plus convenal)Ies.
Je n'y rencontre rien d'exclusif; rien qui constitue le moins du monde une doctrine singulière et propre de la Compagnie : bien ai^ contraire; et avec la plus légère attention on touchera au doigt l'étrange méprise où est tombé l'aveuglement des préventions.
Quelles sont, 9 vrai dire, les doctrines de la Société de Jésus? Ce qu'il y a de plus approuvé dans l'Église, ce qui est la voix commune des docteurs, de celui avant tous qu'on a si justement nommé le prince et l'ange de toutes les écoles.
Et dans cette sage direction donnée à notre enseignement dogmatique et moral, je ne vois aucune trace de
cette prétendue servitude imposée à nos esprits. J'y trouve une liberté saine» une liberté fort étendue même dans l^ordre et dans la charité, traduction fidèle et vraie de la belle maxime de S. Augustin : In necessariis unitas^ in dubiis iibertas, in omnibus charitas. Voici donc le sens des paroles de nos constitutions :
« Que les nôtres suivent en chaque faculté la doctrine « la plus approuvée et celle qui offre le plus de sécurité, « securiorem et magis approbatam doctrinam (1). » En théologie S. Thomas, l'une des plus belles gloires de rÉglise et Thonneur de Tordre illustre de Saint-Dominique, est déclaré le docteur propre des maîtres et des élèves de la Compagnie de Jésus (2) , sans que Ton soit asservi toutefois à suivre en aveugle ses moindres opinions. Aussi dans les questions librement controversées entre les théologiens, le Jésuite est libre lui-même d'embrasser le parti qui lui convient. Seulement on lui recommande la modération et la charité (5) , iii omnibus charitas. Les auteurs de la Compagnie sont remplis de ces libres dissentiments entre eux. On peut les lire ; et que deviennent en présence d'un fait aussi facile à vérifier, que deviennent, je le demande, et celte doctrine particulière aux Jésuites, et cet enseignement de corps qui n'appartient qu'à eux? Non, encore une fois, nous n*avons pas de doctrines propres ; nous pouvons avoir un esprit à nous, ce qui est fort différent.
Et plus je réfléchis ici, plus j'admire à quel point l'on a pu se jouer de la crédulité publique ; je ne puis m'empécher de me demander où Ton est allé chercher ces
(1) Const, part iv, c. 5, § 4. — Institut. Soc., t. 1, p. 35,
(2) Ibid., c. 44, S 4, p. 307.
(3) Congr. V. Decr, 41? $ 5, Institut. Soc., t. 1, p. 553^
moostrueoses chimères ioYentées au sojet des doctrines de la Compagnie. Une seule et mystérieuse pensée dicte et asservit toutes les pensées; le corps entier enseigne et parle par la bouche de chacun ; le Jésuite n'a plus Tusage de sa propre intelligence ; tout lui est imposé dans ce qui est même le plus inoffensif et le plus libre, Topinion.
L'on s'étonne peut-être ; il faut bien cependant prendre au sérieux ces extravagances, puisqu'il s'est trouvé tant de gens pour y ajouter foi. Mais j'oserais demander que Ton consentit à croire que nous sommes des hommes comme les autres» et que nous n'avons abdiqué vraiment ni la dignité, ni la liberté d'un esprit raisonnable.
J'ai rétabli les principes qui nous dirigent et que les faits expriment. Il en résulte que la Société n'a point, qu'elle ne peut même avoir de doctrine qui loi soit propre. Nous adoptons la doctrine la plus communément reçue dans FÉglise. Quand sur une question il n'y a pas d'enseignement commun et autorisé, nous sommes libres entre nous dans la charité, comme le sont tous les chrétiens et tous les prêtres, de choisir ropînion qui nous convient L'intention de S. Ignace n'a pas été d'asservir ni d'abrutir les esprits, mais de les r^ler; de proscrire toute liberté d'opinion, mais de prévenir les abus qui en pourraient naître.
Telles sont nos règles quant à la doctrine, et tel est le véritable caractère que présentent les nombreux auteurs de la Compagnie de Jésus. Ceux qui en parlent autrement ne les connaissent pas.
Et c'est ce qui fait éclater dans tout son jour l'injustice manifeste des accusations portées contre quelques-uns de nos théologiens au sujet de certaines propositions répréhensibles, lesquelles sont, il est bon qu'on le sache, en fort petit nombre du reste, quand on les réduit.
coQu^e ou le dpi( (Is^re, à la règle qui déçi4e tout daus rËglisQ, à Tautarité de ses défiuitious.
E\^ bien ! ces propositions, dont ^n fait t^ de bruit, CCS subtilités casuistiques si con^^muab^es, on les a scrupuleusement veriûées. La Réponse aux ç^sertions contient à cet égard des preuves irréfragables : ces propositions u'oQt pas des Jésuites pour auteurç. ; elles étalent communes à un bon uombre de tfiéQlogiens dominicains, augustins, franciscains, à des ^nembres du clergé séculier, à des docteurs de Sto^-bonne ; elles étaient enseignées autérieurei^ent à HnstitutiQn de ja Gpiup^^e; ce sont des faits ?(cq\iis et démor^lrés.
Mais, bien entendu, or^ p'a^s vçiula eu faire un crime aux autres ; les seuls Jésuites sofit coupables. Point 4e mauvaises doctrines qui ue so4ent leur (ait et leur pi opriété e^iclusive : à la boi^p^ heure. Pauvre Escobar ! vous avez payé pour tous : et cependant vpus n'étiez pas le seul criminel ; bien d'autrefif Tétaient avant vous. Mais par une cqfl[ipiode et facile jurispi ^dence , pour nos adversaires tout est permis et légitime, tçut est honorable, jusqu'ai^ neuf cents falsifications démontrées ^ans l^\ir ^uvre des Extraits des a,ssertia^s^ Paix à leurs cepdres ! Çst-ce pourtapt trop ^emauder que du moins elles ne mentei^t plus c)f||^ ^ ^ort?
Cependant s'il demeure ^tabii qi^e î^o^s n'qvons pas de doctrine particulière et prc^pre^ il es^ vrai dp dire que nous avons, et ^e rajputerai, qvie uo.us devons ayoir uft esprit à nous. Le but aposfoJliqn^ de la Compagnie, la plus grande gloire de Pieu ft^'e^^ ^ propose, le s^alut des âmes auquel elle est spécialement (ijévouée, l'universalité des lieux et des mipistères qu'elle embrasse, demandent une sorte d'esprit e^ de çlirection religiei|se qui influe sur les doctrines et cfu-sfçtérise un enseignement.
TQiit cprps religiein a nécessairement un esprit qui lui est propre, qui est en harmonie avec son but, avec le^ circonstances qui Font fait naître, avec les besoins qui l'ont fçiit instituer et adopter. Pour les uns, cet esprit sera relatif au soulagement des pauvres, au racbat des captifs, au travail ou à la prière solitaire ; pour nous et pour d'autres, c'est le' zèle des âmes, la défense de la vérité, la propagation du règne sacré de r^v^ogile.
Pour peu que Ton étudie avec attention les auteurs de notre Société, çhçz tous on retrouvera cet esprit bien marqué. Et ici, je ne craindrai pas de beurter de front le préjugé, et d'avancer, au sujet de l'esprit qui caractérise notre enseignement et nos doctrines, une assertion qui va paraître fort singulière ; mais j'ai besoin de dire ma pensée librement et avec franchise ; car s'il est vrai que roplnion soit la reine du monde, elle signale son empire par les plus étranges caprices.
Je le dirai donc : On fait un crime à des gens de ce qu'ils ont repoussé, combattu partout et toujours plus que tops les autres; on reproche à leur enseignement de manquer du principe qui en fait le fond et l'âme, et lorsqa'ensuite on est obligé d'y reconnaître la doctrine qu'on cherchait, on leur fait un crime alors de profçssejf ce qu'on les accusait de ne professer pas.
Telle est notre histoire : une fois au moins voudra-t-on Fétudier avec justice ?
On nous a reproché naguère d'abrutir la raison et d'asservir la liberté humaine. Eh mon Dieu ! toutes les clameurs réunies nous reprochèrent jadis de les favoriser trop ; nous étions la Compagnie pélagienne : et qui ne sait que Pelage fut le promoteur outré et faux de la raison et de la liberté naturelles ? Parmi toutes ces imputations contradictoires à quoi s'arrêter ? Nous nous sommes cons-
tamment tenus entre les deux extrêmes, debout auprès de la colonne immuable de vérité.
Jfe puis Taffirmcr, notre esprit consista toujours dans une vraie tendance h garder le*> droits de la liberté humaine et de la raison. Luther, Calvin, le jansénisme, un grand nombre de philosophes du dernier siède voulurent imposer à Thomme le dogme abrutissant du fatalisme; notre Compagnie lutta constamment en faveur de la liberté. Est-ce là son crime ? De fait, elle n'a été l'objet d'une haine si invétérée, elle n'est devenue la victime de tant de persécutions, que pour avoir sans cesse repoussé de l'enseignement catholique des doctrines oppressives et désespérantes. Le protestantisme d'Allemagne et le jansénisme de France suffisent à le prouver.
Aifranchh* réellement les âmes, rendre à la liberté, à la raison humaine, leurs véritables prérogatives, sans jamais les en laisser déchoir; leur faire noblement accepter la dignité, les droits éminemment raisonnables de la foi et de l'autorité, qui ne détruisent en nous que l'orgueil des préji^és et les souffrances du désordre; relever la faiblesse de la nature, la consoler et l'encourager, pour la conduh-e sous l'action de la grâce au grand but des destmées immortelles, c'est ce qu'une société d'apôtres doit se proposer dans tous ses efforts; c'est le sens et le vœu exprimé par toutes les doctrines de la Compagnie; tel est son esprit.
£t quant au probabilisme, dont le plus souvent on parle sans savoir ce que l'on dit, je ne ferai pas ici une leçon de théologie sur un point de doctrine si longuement, trop longuement débattu. Je ne dirai qu'un mot; et ce mot suffira.
Je dirai uniquement la raison sur laquelle s'appuient les théologiens graves et nombreux qui ont embrassé le
probabitisme ; cette raison n'est pas méprisable. On verra qae le probabilisme ne consiste pas dans cette sottise de beancoop de gens qoi entendent par là que le bien et le mal sont en toat cas également probables.
LlioBune est libre : la loi da devoir ne peut enchaîner la liberté qu'autant que l'obligation est certaine. Une loi incertaine ou inconnue n'est pas une loi : elle n'enlève pas à lliomme le droit certain de la liberté de ses actes. Quand donc pour la conscience il y a doute prudent et fondé touchant l'existence de la loi ou du devoir; quand il se présente de graves motife et de graves autorités qui sont de nature à persuader un honmie sage, et qui tendent à établir que l'obligation n'existe pas, qu'elle est an moins douteuse et incertaine : alors il y a en faveur de la liberté ce qu'on nomme Vopinian probable. Ainsi, continuent ces théologiens, dans le doute, après un examen raisonnable, et dans ces conséquences éloignées et obscures de la loi première où l'obligation n'est point sofiisamment certaine et définie, l'horiime est libre et n'est point lié par le précepte : ce précepte n'est pas loi ; il est véritablement probable qu'il n'existe pas; la liberté dure encore et n'est point restreinte. Voilà le probabilisme sainement entendu. Il ne fait qu'énoncer ua principe profondément philosophique et moral : c'est que toute loi certaine oblige, mais qu'une loi incertaine n'oblige pas. On pourra conseiller le plus parfait, le plus sûr; y exhorter, le choisir surtout pour soi-même : mais y obliger toujours les autres est une rigueur qui n'est écrite dans aucun de nos codes divins. Telle est l'opinion des théologiens dont je parle. Et ce que je viens d'en dire fera senth* peut-être que c'était là une question réellement sérieuse, et sur laquelle la frivolité des opinions mondaines n'a pas à se jouer.
P|usieurs ^^értagien3 dp \% Compagnie de ^ésqs ont combattu le {irobql)msi][ke. {.'v^w de nQf»g4^i)0raux, le père Thyrsus G(Wî^Jès , a écrit ppptie pette 4Qctrinç ce que je connais de plus fort. P>utr?s eu grand nombre p^rmi qqiis l'ont admiise. Celait f|^ festp vue doctrine cpiumuqé(uent ei^seigq^e avant gue )es 4<^suit^ ^^istassent; et si tqut d'^ coup on \'^ fait sqvtir des écoles pour àa produire au graud jour d'i|p|^ çpptrpvei'§e débattue sous 1^ yeuî du monde, ç'eçt g^i'ij y avsiit \k m facile épouitautail pour les consciences mal ^cl?Mré0s : c'^^tque ce mot dç p^QJ^abilisme devenait pu cri de guerre d'autant mieux fait pour allumer les passions qjçCi] m dis^ût rien à Fintct|ligence.
Aussi malgré le génie (le Pascal, dqpt les ligues railleuses n^ sauraient soutenir m^e disc^ssiqp vr^çpient sérieuse et théQlogiqae, je dirai : les qxpès de quelques cs^uistes et leurs subs^tés, l^s moquenes çt les injures; faciles de l^prs a^lvers^ires, ne çbangeï|( f\en aux fondements sur lesquels de s^vauts théologiens opt cf u que le prob^dûijsme.r^pf^rpié dans de justes l)Ofpps, p'était qu'une expression de Tesprit ^e liberté et de chsirité éyapgélique; et de grands saints Font aipsi epseigné.
Jfe ne m'étendrai pas da\$|utage, je n^ borne q résumer troi$ faits : Avapt l'existepçe dç \^ Go{|)pagnie, le prqbabilisme ^tait couiipunémeut enseigné dans tQptes les écoles de théologie; dans la Compaguje il fut ^tt^ué par les plus fortes raisopisi; il fut p^seigné cependant aussi par plusieurs Jésuites, et c'est à nous seuls qu'op le reproche.
Il est iine autre doctripe dont le nom ressemble à la tempétç, et parait encore ampuceler suf* nous de sombres nuages; je veux ydi^ler du tyrapnicide.
Ici je ne discuterai pas iiQu plus ; une loi sévère de la Compagnie me l'interdit absolupi^ent. te 1" août 1614,
le père Général Aquaviva rendit un décret qui est encorf^ en ligueur. Par ce décret il est défendu, ep vertu de h sainte obéissance et sous peine d'excommunication, à tout religieux de la Société, d'affirmer en piiblic ou en particulier, dans renseignement, dans les écrits, ou en répondant à ceux qui demanderaient un conseil, qu'il soit permis sous prétexte de tyrannie de tuer les rois, etc. Je ne lersii donc pas de théologie, je raconter^ rbistpife.
Aux temps 4u moyen âge, la question de la légitimité du tyrannicide en certaines circonstances avait occupé les esprits les plus graves, et S. Thomas (de Reginiine principum, lib. 1, cap. 6 et 8) n'avait pas hésité à la résoudre dans le sens de Taffirmative. La profonde stabilité du principe des gouvernements s'alliait avec la profonde indépendance des théories en matière de philosophie et de théologie.
Vinrent des temps où cette formidable doctrine, qui avait comme sommeillé dans les livres, fut transportée dans Farëne des passions politiques et des disse^sions religieuses : ce fut au seizième siècle.
Un zèle ardent, quelquefois impitoyable, avait comme absorbé la charité, et ne laissait plus guère dans les coeurs que les instincts de la défense, instincts aussi redoutables dans les collections d'hommes que dans l'individu livré à lui-même. On faisait alors arme de tout ; comment ne se serait-on pas emparé de la doctrine du tyrannicide? Catholiques et protestants, dans Tardeur de leurs passions enflammées, s'en saisirent
Mais cette doctrine, imputée aux Jésuites, était si loin de leur être particulière que ce fut la Sorbonne qui, en janvier 1589, donna le signal du débordement des passons tyrannicides contre le roi Henri III. Les plus fougueux prédicateurs de ce dogme sanglant furent des
hommes dont je ne veux point redire ici les noms, mais qui notoirement n'appartenaient pas à la Compagnie de Jésus. Les récits de la ligue sont aux mains de tout le monde, et Ton peut y vérifier cette assertion. Plus tard seulement on entend parler de l'adhésion donnée par quelques Jésuites à cette doctrine; encore se contentèrent-ils de reproduire Topinion de S. Thomas. Un seul d'entre eux, Mariàna^ homme d'une mtelligence supériem*e, mais d'un caractère ardent et indocile, dépassa la limite posée par nUustre et saint docteur. Le livre de Rege parût ; il fut désapprouvé à Rome par le père Général Aquaviva, et l'édition fut supprimée, Mais un exemplaire tomba entre les mains des protestants; c'était une bonne fortune; il fallait pouvoir l'opposer éternellement aux Jésuites. Par les soins des protestants, le livre de Rege fut réimprimé et répandu. (1)
Ce fut alors que le père Aquaviva rendit son décret. Ainsi depuis 1614 pas un auteur jésuite n'a parlé du tyrannicide et n'a pu en parler ; n'importe : en 1762 tous les Jésuites furent condamnés comme fauteurs du régicide ; en 18i!i4 ils sont encore sous le poids de cette absurde inculpation, n faut reconnaître que la justice et la vérité sont singulièrement entendues et appliquées quelquefois.
Je me résume : nous n'avons pas de doctrines qui nous soient propres; nous suivons les doctrines les plus communément enseignées dans les écoles catholiques. Nous avons et nous devons avoir un esprit propre, comme
(1) Sur ce fait oto peut consulter entre autres monuments une lettre adressée à la reine régente, mère de Louis XIII, par le P. Coton. Cette lettre est rapportée par les auteurs de la Réponse aux Msertions , et se trouve dans divers recueils.
tootes les sociétés religieuses en ont un. Le nôtre, qui est on esprit de zèle pour le sakit des âmes, nous porta toujours à défendre les vrais principes qui protègent contre tous les excès et maintiennent dans leurs justes droits la liberté et la raison humaines.
Et quant au probabilisme et au tyrannicide, ce que j'ai dit a démontré plus que suffisamment comment la justice distrlbutive est pratiquée à noire égard.