MISSIONS DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS
Jamais dans le monde parole n*a été plus puissante et phis féconde que celle qui fut prononcée un jour du haut d'une montagne de la Judée pour changer les destinées de Funivers : Allez, enseignez toutes les nations» (1)
Alors apparut sur la terre une force inconnue de ré* génération morale et de civilisation véritable, qui devait se perpétuer et vivre indestructible au milieu des révolutions et des ruines. Cette puissance merveilleuse, on la nomme Y Apostolat.
Dès les premiers moments, TÉglise de Jésus-Christ embrassa dans TeflUsion de son zèle Funiversalité du genre humain. Aux bateliers galiléens s'adressait ce commandement prophétique du Dieu qui voulait, à la chuté de la lumière évangélique, ramener sous son règne d^a-
(1) Mattfa. c. 28.
iiiôiil' et de vérité les nations égarées : «Allez, passez « jusqu'à ces contrées éloignées qui m'attendent. Élevez « mon étendard aux regards des peuples... J'enverrai, « dit le Seigneur, ceux que j'ai choisis aux nations qui « sont au-delà des mers. Ils lanceront les traits ardents « de leur parole vers l'Afrique, la Lydie, la Grèce, Tlta- « lie, vers les îles lointaines, vers ceux qui n'ont point « entendu parler de moi, qui n'ont point vu ma gloire, et « ils annonceront ma loi aux nations. » (1)
Le ministère apostolique commence : les généreux soldats du cruciflé s'élancent dans la carrière; à sa voLx ils se sont partagé la conquête de l'univers. Conquérants nouveaux, ils vont rallier sous la bannière triomphante de la croix des peuples innombrables.
L'Indien, le Scythe, le Persan, l'Arabe, l'Ethiopien diit èhtendu leur parole. Elle a retenti coitittie m pfaissailt tôtinerre jusqu'aux extrémités du monde, et les nations réveillées d'un long sommeil oiit salué avefcjoie là liitriière admirable, le jour libérateur de l'Évangile.
Paul, terrassé persécuteur sur le chemin de tislnrié, ^é relève apôtre intrépide. Il ira se glorifier devant les sages de Rome, d'Athènes et de Corinthe de iie savoir autre chose que Jésus cruciflé. Son mâle langage étonnerd l'aréopalge ; à sa vue lë proconsul romain tremblera sur son siège ; le philosophe prêtera l'oreille à Fétrdri^è libuveaiité de sa doctrine, et le palais même des Césars entendra de sa bouche l'évangile de la croix.
Mais t)ar vous, ô Simon Pierre ! la croix sera Jilarttéé ati sein tnôme de Rome. Arrosée des flots du sarig chrétien, elle va croître et fleurir comme un arbre immense
(i) IssJ, c« 60 et se€(.
' - 95 — 'dont les ratnëattx couvrirotit la terre. Sous son ombre tutélaire bientôt Vîchdront se Reposer toutes les nations données poui* héritage â Jésus Christ; et Rome par la croit, par le ptttttire qui la pbrte et qui l'élève perpétuellèitteht àax regards de la gentllité, étendra t)lus loin ses conqeétes q^i^éllë Ut Tavâit faft Jadis par la valeur de ses soldats et la foncé vlblorifeuse dfe ses armes.
Telle M M p\rtm\btt missioil : elle dure encore, elle durerd tbtijolifs. Tbujoul-s il erttrei-h dans les desseins de Diéb ride Taposibldt sbit \à gloire et la vie môme de soi! Église.
L'Église rëpète sans cfesée â ses pfétres la parole du Sauveur ; elle dit : « AlîM, allet enseigner tontes Ifes nations. » Et dû foyfer puissant des luitlières, du cenfre de Inanité catholique, pallient fidèlemeht chaque Jour de généreux siiccesseufs des apôtres, marchant cottinie leurs devanciers h la pacifique et sainte conquête des âmes.
Sur leurs traces, avec la vertu et la vérité, on voit paraître les sciences, la civilisation et toutes les institutions bienfaisantes. Taridis que ces grands ctturs pressés par k lèle semblent tf bbéir qu'à Tinstînct sublime de Tapbslolat sacré qui lés pottsse, ils eniportent en même temps avec eut et dispensent au loin sur les rives étrangère^ toutes les iniloencés niorale^ et tharitables : ils inspireht aux peuples Tamour de Tordre, la modération, la Justice, la vraie libeilë et loiitës les tërttts Sociales qui rehdent leur dignité véritable et letir douceur dttx siffections de famille et de patrie.
Sans bMser aucuri des liens par lesquels il a plu à la Providence d'attacher Thomme au sol qui Ta vu nattre, et respectant religieusement toutes les conditions qui fondent la nationalité et le pays, le missionnaire rapproche tes distances : par lui Tancien monde ddnne la niaiQ au
nouveau; il aide à Talliancedcs deux hémisphères, laisse derrière lui des voies nouvelles à l'échange des productions et des industries, ouvre les capitales et les ports aux transactions politiques et commerciales ; et quelquefois même il envole au siège de Pierre et au trône des grands empires des gages d'union glorieuse et profitable.
Malheur à moi si je n'évangélise ! Vœ mihi si non evangelizavero, s'écrie dans tous les temps, avec le grand Paul, Tapôtre chrétien ; et 4ems cette inspiration surhumaine sont véritablement contenues toutes les forces du principe civilisateur. Le christianisme s'étend par une puissance qu'il récèle profondément en lui-même ; il s'épanche conmie les eaux inépuisables d'une source immense qui fournit au cours prolongé des grands fleuves et verse partout avec eux les trésors de la fécondité. Chose admirable ! cette foi si austère et si rigoureusement déûnie se dilate sans cesse, atteint à tous les temps et à tous les lieux; elle épure, elle élève, elle unit, elle apaise, elle console Thumanité.
Grâces immortelles en soient rendues au ciel! ils n'ont pas manqué encore parmi nous, ils ne manqueront jamais, ces cœurs d'apôtres qui, s'arrachant eux-mêmes à tous les liens de famille et de patrie, s'en vont avec joie aux extrémités du monde porter la bonne nouvelle de l'Évangile.
« Qu'ils sont beaux les pieds de ces hommes qu'on voit « venir de lom apportant la paix, évangélisant les biens « étemels, prêd^ânt le salut et disant : Ô peuples enseve- « lis dans l'ombre de la mort, votre Dieu régnera sur « vous ! » (1)
(i) Isal. c 52, V. 7,
Par cette mission persévérante et par le travail régé« nératcur de Tapostolat, la jeunesse de TÉglise et sa gloire sont sans cesse renouvelées, la beauté des anciens jours se perpétue ; et en même temps il demeure prouvé que la civilisation est inséiiarable du christianisme : elle nVst pas où il n'a point paru ; elle disparaît quand il s'éloigne.
On Ta dit, et il est vrai : « On ne peut citer un seul « pays où le flambeau de TEvangile se soit éteint et qui « ne soit retombé dans la barbarie. »
Mais la lumière bannie reviendra au jour marqué des nouvelles miséricordes; Tapostolat eillé retournera aux plages inhospitalières. Telle est son histoire, telle est son irrévocable destinée. Il est ce rayon divin qu'on ne pent ni enchaîner ni détruire. Le soleil ne recule pas devant les clameurs de la haine : la foi évangélique fait de même; et le prêtre de Dieu, son invincible organe, peut être immolé, jamais vaincu. Dans la mort il se fera entendre encore ; la voix du martyr est immortelle. De son sang on verra renaître une postérité généreuse, qui perpétuera le cri de son apostolat jusqu'à la fin des temps. Car les persécutions peuvent bien rougir de sang la terre et peupler le ciel de leurs victimes ; les puissances tyranniques,qui ont toujours s^ti qu'en présence du christianisme leur tyrannie devait tomber, pourront bien sévir et s'armer de toutes parts contre l'Eglise et ses ministres; mais que gagneront elles par là? Elles veulent tuer la foi et ses apôtres : l'apôtre et la foi vivront toujours : toujours ils travailleront à l'affranchissement des âmes, et se dévoueront à les établir dans la sainte et glorieuse libellé des enfants de Dieu. Pour gage de perpétuité, ils ont l'autorité infaillible des divines promesses; et ik vivront pour pardonner, pour bénir» pour éclairer,
pour guérir, pour lutter à jamais contre toutes les puissances du mal par les armes de la vérité, de la vertu et de rinépuisable charité.
Ainsi font, ainsi meurent et vivent les missionnaires. Me permettra-t-on de le dire ? Voilà encore un de ces attraits puissants qui m'appelèrent vers la Société de Jésus, qui m'y fixèrent par une détermination invincible; et c'est aussi ce qui a entraîné mon cœur dans cette effusion de louanges à la gloire de Tapostolat catholique. S. Ignace dans son noviciat de Manrèze comprit bien la pensée catholique et la divine institution de Tapostolat. Il en déposa dès lors Texpression dans son livre des Exercices spirituels ; nous l'avons vu.
D'abord il n'ambitionnait que la gloire d'aller en terre sainte avec ses compagnons annoncer la rédemption accomplie aux lieux mêmes qui en furent les témoins, et ce fut dans ce but qu'il vint aux pieds du successeur de S. Pierre offrir les vœux et la soumission fidèle de sa Compagnie naissante.
Le Pape l'agréa ; mais la réforme venait aussi de naître et de troubler l'Eui^ope. S. Ignace avait eu la pensée de la terre sainte et des pays infidèles ; il eût aimé à reporter la lumière de l'Évangile aux lieux qu'elle éclaira de ses premiers rayons. La Providence, qui dans le coure des temps \i\Q leur date aux travaux de l'apostolat selon les besoins de l'Eglise, marqua aussi la place de la Compagnie de Jésuyau devant des efforts répétés du schisme et de l'hérésie ; et les enfants d'Ignace furent mis au service du siège apostolique pour combattre les funestes innovations de la réforme.
Un grand Pontife, Benoît XIV, en a fait solennellement la remarque : « Gomme I)ieu, dit-il, suscita d'autres « saints en d'autres temps pour de pressants l^esoins, de
« même il opposa S. Ignace et sa Société à Luther et « aa\ hérétiques de cette époque, » (1)
Ignace comptait à peine dix prêtres réunis sous son obéissance : il dut en envoyer trois en Allemagne. L'Angleterre, le Portugal, ritalic, l'Espagne se partagèrent les autres ; et pour commencer dès Torigine les travaux de Tapostolat lointain, il y en eut un qui partit pour les Indes, un seul : il est vrai qu'il se nommait François Xavier.
Lefebvre, Lejay, Bobadilla, par les ordres de Paul III, allèrent se placer au foyer même de l'incendie du protestantisme et au plus fort de ses ravages.
Lefebvre, le premier prêtre de la Compagnie, se rendit dès 1540 à Worms, à Spire, à Ralisbonne, où il obtint la confiance universelle, gagna tous les cœurs, et affermit heureusement la foi des catholiques ébranlés. S. Ignace l'appelait l'ange de la Compagnie.
En 15Zi2il retourne encore en Allemagne, réforme le clergé, ranime le courage des fidèles. Spire et Mayence virent en particulier les succès de son zèle. A Cologne, il s'oppose avec énergie à l'archevêque infecté du venin des nouvelles erreurs : et l'on peut dire que cette ancienne et illustre cité dut au P. Lefebvre de ne ^oint devenir la proie de l'hérésie. Elle lève aujourd'hui son front couronné de toutes les gloires de la constance.
Lejay, Bobadilla, tous deux aussi du nombre des premiers compagnons d'Ignace, furent envqjésen 1542 par
(l) Benoît XIV, bref de 1748 ; Institut. Soc, t 1, p. 237. < Constantem omnium sensum, pontificio etiam confîrmatum oraculo, omnipotentem nimirum Deum, sicut alios aliis temporibus sanctos viros, ita Luthero ejusdemque temporis haereticis ^anctum Ignatium et institutam ab eo Societatem ebjecisse. »
le pape Paul 111 en Allemagne. Leui* savoir, leur zèle opposèrent au torrent une digue puissante dans les villes de Ratisbonne, dlngolstadt, de Dillingen, de Saltzbourg, de Worms, de Vienne, el dans beaucoup d'autres.
En 1645 et 1551, deux autres des premiers pères de la Compagnie, Lainez et Salmeron, sont envoyés par le pape au concile de Trente en qualité de théologiens. On sait quelle conflance les Pères du concile leur témoignèrent. Lainez tomba malade : les séances furent saspendues ; elles se tenaient quand 11 pouvait y assister. Et en môme temps ces deui hommes, savants consommés, pauvres et fidèles religieux, logeaient à Trente dans l'hôpital, balayaient les salles, servaient et pansaient les malades, catéchisaient les enfants, et demandaient Tanmône pour vivre. Ignace le leur avait ainsi prescrit ; il voulait toujours retrouver Thumillté apostolique à côté du zèle et de la science.
Lefebvre et Lejay furent à leur tour rappelés du théâtre de leurs combats évangéliques pour assister aux séances du concile et y prendre part à la discussion des intérêts religieux de l'Allemagne.
Et bientôt Canisius, Hoffoeus, dignes enfants eux-mêmes de cette primitive Compagnie de Jésus, s'en vont au-delà du Rhin tenir tcte à la seconde génération des réformateurs. Leurs immenses travaux confondent l'imagination; leurs succès y répondirent, et l'empereur Ferdinand II disait de ces deux religieux qu'une grande partie de l'em* pire leur devait la foi. (1)
Puis vinrent ces institutions, ces collèges, ces universités et ces séminaires fondés de toutes parts, ces ou-
(1) Pour tous ces faits on peut consulter : Historia Soc. Jesii, part. I ; p. 66 el 3^7.
— loi —
vrages sans nombre entrepris et pobliés, ces controverses soutenues avec éclat, celte prédication de la parole de Dieu répandue avec une prodigalité inépuisable, enfin cette action courageuse et toujours présente par laquelle les Jésuites en Allemagne, en Angleterre, en France, partout où la réforme menaçait de ses envahissements, se dressèrent contre elle comme des sentinelles vigilantes, comme d'intrépides combattants, au péril même de leur vie. D'autres diront si la mission de la Compagnie fut remplie alors par elle, et s'il est vrai qu'elle fut l'un des instnunents dont se servit alors la main de Dieu pour poser des bornes aux funestes progrès de l'hérésie. Toujours est-il que d'illustres historiens parmi les protestants euxmêmes ont rendu à cet égard des témoignages bien différents de certaines opinions contemporaines. On les trouvera tous recueillis avec ordre dans le livre publié dernièrement sous ce titre: L'Église, son autorité, ses institutions, et l'ordre des Jésuites, Qu'il nous suffise de dire ici en deux mots que d'après Jean de MûUer, Schœll et Ranke, ce fut par les cU'orls des Jésuites que la réforme vit ses succès arrêtés en Europe, et qu'avant ces historiens. Bacon, Leibnitz et Grotius, les trois hommes les plus éminents du protestantisme, surent aussi louer sous des aspects divers la Compagnie de Jésus, tout en voyant en elle une ennemie. (1)
(i) GrotÎQS a écrit, entre autres, dans ses Annales de Belgique (p. 194) et dans son Histoire (p. 273), édition d'Amsterdam, 1658, des choses que je n'ose pas traduire ; voici quelquesuns des traits par lesquels il dépeint les Jésuites : Mores incul^ pati, bonœ artes, magna in vulgus aucioritas ob vitœ sancii- Tnoniam — Sapienter imperant, fideliter parent» — Novissimi imnitnn Hcia$ priores fama vicere hoc ipso cccieris invisi, —
Mais j'ai hâte de détourner ma pensée de ces tristes combats, où notre Compagnie peut s'applaudir du moins d'avoir gardé l'estime de ses plus illustres adversaires.
Je le dirai du fond de mon âme : plût au ciel que les malheureuses divisions qui ont déchiré le sein de l'Église ne nous eussent point condamnés à cette guerre persévérante contre des frères égarés, toujours chers à des cœurs d'apôtres ! Douloureux devoir, mais qu'il fallait remplir.
Plut au ciel que nous n'eussions jamais eu à recueillii' les fruits^amers ou les heureux succès de la contradiction ailleurs que parmi les peuples idolâtrés et les hordes sauvages !
Dès son origine^ la Compagnie de Jésus, sans abandonner le foyer de la civilisation et la lutte européenne, s'élança dans toutes les directions pour amener au divin bercail ces innombrables troupeaux de brebis errantes. Telle était l'ardeur pour ces conquêtes lointaines, qu'on dût craindre en y cédant de voir les maisons d'Europe destituées des ouvriers évangéliques qui leur étaient nécessaires. En vain les intérêts les plus pressants de la catholicité commandaient alors aux Jésuites de toutes les nations de ne point délaisser le champ de bataille à l'hérésie toujours en armes ; en vain les collèges et les universités, la chaire et le confessionnal réclamaient partout dans la vieille Europe des athlètes courageux et dévoués, et leur offraient même l'attrait du péril : un attrait plus puissant s'attachait aux missions par delà les
Medii fœdiim inter obsequium et tristem arrogantiam, necfugiunt hominum vitia nec sequuntur. Et Bacon, dans son livre De augmentis scientiarum, disait : « Etant ce ^ue vous êtes, plût ai Dieu que vous fussiez des nOtres ! »
— 103 -• mers, et il y avait dans les rangs de la Compagnie un incroyable empressement d'aller porter la lumière de la foi aux frères inconnus qui n'avaient jamais entendu h bonne nouvelle.
En ces jours du seizième siècle où la Société de Jésus venait de naître, alors que la réforme arrachait à Tunité, avec une partie de rAIlcmagne et des Pays-Bas, l'Angleterre, le Danemark, la Suède, et tentait encore si violemment d'envahir notre France, Dieu donnait un grand spectacle a la terre et une grande réparation à son Église. Je laisserai parler un moment Fénélon : « Des régions « ûnmcnses s'ouvrent tout à coup ; un nouveau monde
« mconnu à Tancien Gardez -vous bien de croire
« qu'une si prodigieuse découverte ne soit due qu'à l'au- « dace des hommes. Dieu ne donne aux passions, lors
• même qu'elles semblent décider de tout, que ce qu'il « leur faut pour être les instruments de ses desseins ; a ainsi C homme s'agite, mais Dieu le mène, La foi « plantée dans l'Amérique parmi tant d'orages ne laisse « pas d'y porter des fruits.
« Que reste-t-il ? Peuples des extrémités de l'orient , « votre heure est venue. Alexandre, ce conquérant ra- « pide que Daniel dépeint comme ne touchant pas la « terre de ses pieds, lui qui fut si jaloux de subjuguer le « monde entier, s'arrêta bien loin eii deçà de nous : mais a la charité va plus loin que l'orgueil. Ni les sables brû- « lants, ni les déserts, ni les montagnes, ni la distance
* des lieux, ni les tempêtes, ni les écueils de tant de
« mers ni les flottes ennemies, ni les côtes barbares,
« ne peuvent arrêter ceux que Dieu envoie. Qui sont « ceux qui volent comme les nuées ? Vents, portez-les « sur vos aile&.... Les voici ces nouveaux conquérants « qui viennent sans s^'mes excepté la croix du Sauveur...
- lOi - « A qui doit-on, mes frères, celte gloire et cette béné- « diction de nos jours ? Â la Compagnie de Jésus qui, « dès sa naissance, ouvrit par le secours des Portugais un « chemin nouveau à l'Évangile dans les Indes... » (1)
Certes Fénélon aurait pit l'ajouter, et je suis heureux de le dire : alors on vit s'élancer à la sainte conquête des 5mes, sm* tous les points Jes plus éloignés du globe, les grandes et vénérables familles de S. Dominique et de S. François, avec lesquelles tant de fois nous avo!is mêlé sur la terre infidèle nos sueurs et notre sang. Plus tard vinrent les dignes et dévoués enfants de S. Vincent de Paul, et cette société fraternelle des missions étrangères à laquelle nous rattachent les liens les plus sacrés et la communauté des plus chers souvenirs.
Qu'elle est donc belle cette œuvre de l'apostolat sur les rives inhospitalières et lointaines I L'âme si forte et si tendre de Fénélon l'avait ambitionnée; et moi-même, ô mon Dieu ! me sera-t-il permis de le rappeler ? je l'ai prononcé ce vœu sacré que prononce le religieux profès de la Compagnie, d'aller en tous les lieux, parmi tous les genres d'iniidèles, au moindre signe de la volonté du souverain Pontife, et de partir sans demander l'aident nécessaire au voys^. Hélas ! d'autres ont été jugés plus dignes de cette mission bienheureuse. Et vos desseins sur mol, ô Seigneur, ont été de me retenir sur cette vieille terre de ma patrie, au sein d'une civilisation malade pour avoir abusé de tous les biens, parmi des frères qui ont désappris la langue que je dois leur parler. Vous m'avez donné pour partage la lutte à soutenir contre le mensonge et la calomnie I Au moms dans les missions
(1) Fénélon, Sermon pour le jour de l'Epiphanie,
Ton meart, et tout est fini avec la terre. Ici il faut mourir chaque jour, et chaque jour passer de la mort aux angoisses de la vie. Croix pesante, mais croix bénie, comme toutes celles qui viennent de la main du Seigneur, je vous porterai avec résignation et avec amour tant qu'il plaira au ciel de vous imposer à ma faiblesse !
Ce fut François Xavier, Tami, le disciple dlgnace, qui fraya dans les Indes, aux Moluques et au Japon des routes nouvelles à FÉvangile. H fut donné à cet homme extraordinaire de renouveler tous les plus étonnants prodiges de rétablissement primitif du christianisme, et d'apporter ainsi an inonde mille preuves nouvelles de sa divinité, n eut le singulier bonheur de rendre à Tunité catholique plus de peupli^s et d'empires que la réforme ne lui en arracha jamais. Il convertit cloquante -deux royaumes, arbora Tétendard de la croix sur une étendue de trois mille lieues ; il baptisa de sa propre main près d'un million de mabométans ou d'idolâtres, et tout cela en dix ans ! L'imagination s'effraierait au récit de tout ce qu'il rencontra d'obstacles ; et pour les vaincre, quels moyens employa-t-il? La pauvreté, la douceur, la patience, les. austérités, la prière, en un mot l'invincible ardeur de la charité. A cela 11 plut à Dieu de joindre tous les dons de la puissance Surnaturelle et miraculeuse. Sa vie, dans un temps auquel nous touchons pour ainsi dire encore, est écrite d'après les témoignages les plus avérés, et les merveilles» qui la remplissent ne permettent pas le doute. Les historiens protestants l'avouent eux-mêmes, autant qu'ils peuvent l'avouer :
« Si la religion de Xavier convenait avec la nôtre, dit « Baldeus dans son Histoire des Indes (p. 78), nous le « devrions estimer et honorer comme un autre 5. PauL « Toutefois, nonobstant cette diirérencc de religion, son
« zèle, sa vigilance et la sainteté de ses mçeurs doivei^t « exciter tous les gens de bien à ne point faire Tceavre « de Dieu négligemment ;' car les dons que Xavier avait « reçus pour exercer la charge de ministre et d'ambas- « sadeor de Jésus-Christ étaient si éminents que mon « esprit n'est pas capable de les exprimer. Si je considère « la patience et la douceur avec lesquelles il a présente « aux grands et aux petits les eaux saintes et vives de « rÉvangile, si \e regarde le courage avec lequel il a « souffert ^es injures et les affronts, je suis contraint de « m'écrier avec Tapôti'e : Qui est capable comme lui « de ces choses merveilleuses? » Et Baldeus a terminé reloge du saint en répétant le mot de Bacon déjà cité : c< Plût à Dieu qu'étant ce que vous êtes, vous eussiez été « des nôtres ! »
Les Indes, le Japon se couvrirent donc d'églises florissantes. La Compagnie de Jésus alimentait sans cesse par de nombreux renforts ces missious fondées et soutenues au prix du sang et des souffrances de ses enfants.
Quels souvenirs surtout ne nous a pas légués cette terre chérie de l'apôtre, terre qui, à peine éclairée des premières lueurs de l'Évangile, devait briller de la plus éclatante gloire que Jésus-Christ accorde à son Église, celle de l'héroïsme au milieu des persécutions; et qui, par iine mystérieuse destinée, après avoir donné plus d'un mUlion de martyrs, devait se refermer comme un tombeau et attendre le jour marqué pour la résurrection !
Cruel Japon, îles infortunées, vous ne pourrez pas toujours repousser de vos bords la vérité et la charité catholiques qui vous demandent de vous ouvrir devant elles. Sur les rives opposées, veillent maintenant les frères de Xavier pour saisir l'instant favorable qui abaissera devant eux les portes de ces régions désolées, et
leor donnera le bonheur d'y annoncer Jésus-Christ ou ay mourir pour lui.
Xavier avait ardemment soupiré après là conquête de la Chine; il s'y rendait ; il meurt plein de vie et de gloire à la Tue de ses rivages, dans une cabane abandonnée de nie de Sàncian. Marchant sur sa trace, le P. Ricci de la Compagnie de Jésus, affronta le premier le sol inhospitalier de ce vaste empire , et après des peines infinies parvint à en ouvrh- l'entrée aiix prédicateurs de l'Évangile.
On oublie aujourd'hui (tuels furent ceux qui les premiers pénétrèrent dans cette région, Je dirai presque dans ce monde si longtemps inconnu, et le firent connaître à l'Europe savante. Là, en présence d'une civilisation fière d'eHe-même et armée contre l'étranger d'une jalouse défiance, il fallut employer tous les prestiges de Fart et de la science pour se faire pardonner renseignement évangélique. En sortant du palais de l'empereur ou du tribunal des mathématiques, le Jésuite, que son savoir avait amnistié, allait faire le catéchisme aux enfants, visiter les pauvres et instruire le peuple.
De nombreuses chrétientés se formèrent en Chine comme aux Indes, édifiées par les main^ de la Compagnie ; fet si d'adtrcs ouvriers, entrant plus tard dans la mdifefn, vinrent s'associer à ses travaux, si le même zèle consacré à la thème œuvre donna lieu h de fâcheuses dissidfehces, si enfirl l'autorité souveraine du Saint-Siège décida que les Jéstiîtès s'étaient trompés en laissant se mêler aux pratiques dtt culte chrétien des cérémonies locales qu'ils n*avaîent pas crues contraires à l'esprit de la tèligion, au moins ceux dont la prudeiice avait failli . donnèrent-ils alors Un touchant exemple d'humble et filiale obéissance. Après avob soutenu, sur un point obs-
cur et contesté, leur sentiment parcequ'Hs le jugeaient utile et vrai, on les vit, dès que Rome eut parié , s'incliner silencieusement et se conformer à sa décision. Il importait ici de le rappeler.
Telle fut exactement la part des Jésuites dans la question des cérémonies chinoises et des rites malabarcs.
Ils mourui'ent ; leurs frères aujourd'hui, heureux après soixante années de recueillir leur héritage, ont repris et vont continuer leurs travaux.
Mais l'Asie offrait encore à ces générations d'apôires d'immenses plages livrées aux épaisses ténèbres de Tidolâtrie. Aussi en même temps qu'elle couvrait de ses missions la Chine, le Japon et les Indes, la Compagnie travaillait incessamment à conquérir au christianisme les îles de la Sonde, le Thibet, le Mogol, la Tartarie,la Cochinchine, le Camboge , le pays de Malaca, Siam, le Toiîfjnin, la Syrie, la Perse et d'autres contrées encore; ce qui formait un ensemble de cent quarante-cinq établissements de missionnaires Jésuites sur la surface de l'Asie. Et nulle part le flambeau de l'Évangile ne répandait ses clartés sans faire luire celles de la civilisation. Les conquêtes de la science marchaient du même pas que celles de la foi.
On formerait une bibliothèque assez nombreuse avec les ouvrages des Jésuites sur les divers peuples de l'Asie, sur leurs origines, sur leurs langues, leurs mœurs, leur histoire, leurs arts et leurs institutions. La Bibliothèque royale possède en ce genre des richesses inédites qui pourraient avoir encore aujourd'hui leur valeur.
Le commerce, l'industrie, la médecine comme l'astronomie et la physique ont du à ces Jésuites si décriés d'utiles découvertes. Mais la postérité oublie vite ; le ciel qui n'oublie pas a donné à ces pauvres religieux la seule
récompenâe qii% ambitionnaient : trois ou quatre cents peuples divers éyangélisés par leur zèle, des miUions de martyrs qu'ils formèr^t en mêlant leur sang à celui de leurs disciples; des multitudes innombrables dlnfidëles convertis dans Fespace parcouru de deux siècles : voilà leurs œuvres, et pour ces œuvres le ciel seul a des couronner.
On a parlé de Tambition des 'Jésuites. Je le dis avec vérité : ils n'en connurent jamais d'autre que cette faim et cette soif du salut des âmes dont le monde a peine à concevoir les insatiables ardeurs ; et parmi lesquelles il ne veut pas même comprendre que dans le cours des temps et au milieu de travaux si multipliés, si étendus et si difficiles, quelques faiblesses excusables aient pu se rencontrer ; comme si après tout, pour le dire avec Bossuet, fl devrait paraître étonnant que des hommes aient eu quelques défauts humains.
Ils obéissaient «donc à cette impulsion surnaturelle, lorsque dès Torigine de la Société ils s'en allèrent planter la croix dans les sables brûlants de TAfrique. Les missions d'Abyssinie, du Congo, d'Angola, de Mozambique ont duré pour la plupart jusqu'à la suppression de la Société au dernier siècle.
Mais on me pardonnera ici une sorte de prédilection de famille pour les travaux de la Compagnie dans le Nouveau-Monde. L'Amérique venait de s'ouvrir aa\ entreprises de l'espnt d'aventure dans le temps même où S. Ignace et ses compagnons se vouaient à la grande œuvre des missions étrangères. U était impossible que cette terre nouveUement révélée au génie européen ne devînt pour les Jésuites un vaste théâtre d'efforts apostoliques. Aussi les vit-on s'y rendre en colonies nombreuses» et se répandre sur toute l'étendue de ces immenses ré-
gions. Ce qu^ils endurèrent de souffrances, ce qu'ils en* treprirent d'utile et de généreux pour adoucir les mœurs de la conquête, pour tempérer Torgueil d'une domination farouche, pour arracher les hordes sauvages à leurs superstitions et à leur barbarie, ne saurait se décrire. Je donnerai des chiffres.
Sans compter les noviciats et les collèges, il y avait en Amérique, lors de la si^)pression, cent vingt-huit missions, dont trente-cinq pour le Brésil, trente pour le Maragnon, dix pour le Ghili,troispour la Nouvelle-Grenade, dix pour le Mexique, y compris la Californie, Guatimala, etc., douze pour le Paraguay, lUruguay, le Quito ; huitmissions françaises dans l'Amérique septentrionale^ chez les Hurons, les Algonkins, les Illinois, à la Nouvelle-Orléans, etc.; huit missions françaises dans l'Amérique méridionale, à la Martinique, à la Guadeloupe, à Cayenue, etc. Le champ était assez vaste ; il offrait tous les dangers, toutes les variations de l'état civilisé et de l'état sauvage. .
Combien de fois le missionnaire ne rencontra-t-il pas les restes sanglants de son compagnon d'apostolat que la dent des bêtes ou la fureur non moins meurtrière des cannibales avait dévoré ! H donnait à son ami l'adieu funèbre, pais s'avançait mieux assuré du sort qui l'attendait.
Que de luttes aussi à soutenir contre le pouvoir trop souvent aveugle et oppresseur des Européens l Rien Vi'étmt épargné cependant; et du moins l'Indien vsôacu, l'esclave qu'on vendait trouvait à ses côtés un défenseur, un père, un consolateur, un dippm. Dans cette noble entreprise beaucoup d'évêques, de prêtres, de rdîgîeux concounirent glorieusement au même but Le nom de Barthélemi de Las Casas, de l'ordre de Saint-Dominique, malgré d'injustes atiaques, demeure impérissahle parmi ceux des bienfaiteurs de l'humanité.
Quant à la Compagnie, ses annales nous offrent «itre autres un P. Clayer, surnommé à Garthagène Ti^tre des nègres. Si Ton yeut connaître tout ce que peut inspirer d'héroïsme le zèle pour le salut des âmes les plus dégradées, il faut lire la vie de cet homme extraordinaire; mais il faut s'attendre à frémir plus d'une fois d'étonnement et d'épouvante à l'aspect des horribles tortures que s'imposa librement ce nouveau martyr, allant s'associer à la destinée des plus malheureux esclaves, pour calmer leurs angoisses et les amener aux vertus de la croix* Brébeuf, Lallemand, Azévédo, Anchiéta, vos noms rés* teront aussi à jamais, parmi nous chers et vénérés, et le pouvoir de vos souffrances et de vos exemples parlera toojours éloquemment à nos cœurs.
Les missions du Canada, celles qui allaient porter la parole évangélique parmi les peuplades indiennes les plus reculées vers le nord, produisfrent en particulier des fruits admirables, et donnèrent à la croix de noKd)reux martyrs. Encore aujourd'hui ces tribus sauvages conservent et révèrent la mémoire de nos anciens Pères; elles redemandent les robes noires.,. Lu Compagnie s'est d^à sor quelques points rendue à leurs vœux. Chose étrange! serait-ce dans les vastes solitudes àfi l'Orégon et parod les Têtes plates qu'il nous faudrait aller chercher ce qu'on nous dispute id, la liberté d'instruire, un asile pour vivre et mourir?
£n même temps, ou peu après qu'était siqipriwée la Société, devait périr aus^ une des plus belles lnstituë(NiS qu'il ait été donné à la Rel^n de réaliser sur la terre ; ce christianisme heureux, comme l'appelle si bien Muratori, qui avak converti des tribus abruties et féroces en peuples de frères.
A moins d'avofr livré son être tout entier aux inspira-
lions de la haine, et de s'être interdit sous cette fatale inflnence tout sentiment de Justice, toute noble pensée, on ne peut prononcer sans s^émouvoir le nom du Paraguay. Et Je ne m'arrêterai pas ici à réfuter des imputations misérables : les Jugements de Montesquieu, de Haller, de Robertson et d'une foule d'autres ne permettent pas même de les examiner, encore moins d'y répondre.
Pour rendre un hommage fidèle à ces glorieux souvenirs, j'emprunterai la voix éloquente qui retentit au coomiencement de ce siècle avec tant de puissance et d'éclat, cette voix qui sut remettre si noblement en honneur parmi nous la langue et la poésie de la foi, et venger le génie du christianisme des mensonges de la haine et des dédains de l'ignorance. Un catholique, un prêtre, un religieux de la Compagnie de Jésus ne peut pas oublier le nom de celui qui, s'élevant courageusement au dessus de toutes les détractions inconsidérées, consacra le premier élan d'un talent sublime à défendre la gloire des vérités et des institutions religieuses. Faible combattant dans la plaine, humble enfant d'une famille d'apôtres, courbée encore aujourd'hui sous le poids d'un siècle de calomnies, il m'est doux d'acquitter ici la dette légitime de la reconnaissance envers un défenseur à Jamais illustre : trop heureux de mêler à ce tribut que j'acquitte au nom de mes frères, le fidèle souvenir d'une bienveillance dont les témoignages, anciens déjà, ne sortiront jamais de mon cœur.
« C'est pourtant un culte bien étrange, » écrit M. de Chateaubriand dans son immortel ouvrage du Génie du Christianisme (ï), « que celui-là qui réunit, quand il
(i) Quatrième partie, livre nr, ch. 4 et 5. L* Histoire du Pa* raguaif a été écrite par le ?• Charieroix.
« lui plaît, les forces politiques aux forces morales, et « qui crée, par surabondance de moyens, des gouveme- « ments aussi sages que ceux de Minos et de Lycurgue. « L'Europe ne possédait encore que des constitutions .« barbares formées par le temps et le hasard, et la reli- « gion chrétienne faissait revivre au Nouveau-Monde les « miracles des législations antiques. Les hordes errantes « des sauvages du Paraguay se fixaient, et une république tf évangélique sortait à la parole de Dieu du plus proie fond des déserts.
« £t quels étaient les grands génies qui reproduisaient u ces merveilles ? De simples Jésuites souvent tra verte ses dans leurs desseins par Tavarice de leurs compa- « triotes. »
Il faut lire, dans les pages suivantes, Fadmirable description du régime intérieur, patriarcal et libre des fi^ductions : nul poème n*a plus de charmes que cette véridique histoire. L'étendue seule m*empéché de tout citer. Je dois me borner à transcrire Téloquent tableau qui résume et termine le chapitre cinquième du quatrième Ifvre :
« Avec un gouvernement si partenel et si analogue au « génie simple et pompeux du sauvage, il ne faut pas « s'étonner que les nouveaux chrétiens fassent les plus a purs et les plus heureux des hommes. Le changement « de leurs mœurs était un miracle opéré à la vue du « Nouveau-Monde. Getesprit de cruauté et de vengeance, « cet abandon aux vices les plus grossiers, qui caractéri- « sent les hordes indiennes, s'étaient transformés en un « esprit de douceur, de patience et dis chasteté. On ju- « géra de leurs vertus par Texpression naïve de Tévéque « de Buenos-Ayres : — Sire, écrivait-il à Philippe V, dans « ces peuplades nombreuses, composées d'Indiens natu<
« Tellement portés à toutes sortes de vices, il rè^e ime c si grande innocence que je ne crois pas qu'à sy com- « mette un seul péché mortel.
« Chez ces sauvages chrétiens on ne voyait nî procès « ni querelles; le tien et le mien n'y étaient pas même « connus ; car, ainsi que l'observe Gharlevoix, c'est n'a- « voir rien à soi que d'être toujours disposé à partager le r peu qu'on a avec ceux qui sont dans te besoin. Âbon- « damment pourvus des choses nécessaires à la vie; « gouvernés par les mêmes hommes qui les avaient tirés « de la barbarie, et qu'ils regardaient à juste titre comme « des espèces de divinités ; jouissant dans leur famille et «r dans leur patrie des plus doux sentiments de la nature; « connaissant les avantages de la vie civile sans avoir « quitté le désert, et les charmes de lajsociété sans avoir « perdu ceux de la solitude, ces Indiens se pouvaient « vanter de jouir d'un bonheur qui n'avait pomt eu ft d'exemple sur la terré. L'hospitalité, ramitié,Ia justice « et les tendres vertus découlaient naturellement de leurs « cœurs à la parole de la Religion, comme des oliviers « laissent tomber leurs fruits mûrs au souMe des brises. « Il nous semble qu'on n'a qu'un désir en lisant cette « histoire, c'est celui de passer les mers et d'aller loin « des troubles et des révolutions chercher une vie obs- « cure dans les cabanes de ces sauvages, et un paisible « tombeau sous les palmiers de leurs cimetières. Mais ni « les déserts ne sont assez profonds, ni les mers assez « vastes pour dérober l'homme aux douleurs qui le pour- « suivent. Toutes les fois qu'on fait le tableau de la féli- * cité d'un peuple, il feut toujours en venir à la catas- V trophe ; au milieu des peintures les plus riantes, le « cœur de l'écrivain est serré par cette réflexion qui se « présente sans cesse : Tout cela n'existe 'plus. Les
« missions du Paraguay sont détruites; les saqvages « rassemblés avec tant de failles sont errants de nou- « veau dans les bois, ou plongés vivants dans les en- « trailles de la terre. On a applaudi à la destruction « (fan des plus beaux ouvrages qui fût sorti de la main « des hommes... »
Oa je me trompe, ou après cet exposé, le lectetir de bonne foi concevra comment un magistrat, un Français, un homme du dix-neuvième siècle a pu librement, consciencieusement se faire Jésuite, sans abdiquer pour cela sa raison, sans renoncer à son temps et à son pays.
Non, il n'a pas abdiqué sa raison, parcequ'il Ta nûse dans le port à Fabri des orages, sous la garde assurée du principe tutélaire de Tautorité. Quand le témoignage intérieur ne lui crierait pas tout haut cette vérité, assez d'exemples lui donneraient le droit de la proclamer. Les noms ne hii manqueraient pas pour prouver que Tintelligence fanmahie n'acquiert que plus de dignité et de force sous le joug protecteur de la règle; encore moins lui manqueraient-iJs pour montrer comment, même sous lliabit du sacerdoce, la [raison livrée à eOe-méme et s*é^ garant dans son orgueil roule d'erreur en erreur, et fimc par donner au monde le désolant spectacle d'une véritable abdication.
Non, il n'a pas renoncé à son pays.... 11 est bien vrai que la charité catholique, embrassant dans son ardente expansion l'humanité tout entière, met au ccrar de ses apôtres un dévouement pto étendu que celui du patrio* tisme ; il est vi*ai encore que le missionnaire, allant porter la lumière de la foi à ses frères idolâtres de la Corée
ou des solitudes de rAmérique, risque parfois, en présence de ces intérêts immortels, d'oublier les intérêts d'un jour qui s*agitent au sein de sa patrie. Mais oubliet-il pour cela sa patrie elle-même ? cesse-t-il d'en porter la douce image dans son cœur ? cesse-t-il de prier pour sa félicité ? cesse-t-il d'invoquer les bénédictions du Très- Haut sur ceux qui portent le pesant fardeau du gouvernement des peuples !
Ah ! ils ne savent pas ces hommes qui interdisent au Jésuite Tamour de son pays, quelle délicieuse émotion de Joie il éprouve en retrouvant parmi les tribus sauvages da Nouveau-Monde quelques-uns des sons de la langue natale, ou en entendant dans les mers de la Chine et da Japon le lointain retentissement de la gloire de nos armes!
Et la France nous serait moins chère à nous qui ne l'avons pas quittée ! Noos ne serions pas fiers de ses triomphes dans la paix comme dans la guerre, de son génie pour les lettres et pour les arts, de ses hardies conquêtes dans le domaine des sciences et dans les régions nouvellement ouvertes à l'industrie ! Nous n'aimerions pas en elle le foyer véritable de la civilisation chrétienne ! Nous ne serions pas heureux des ineffables consolations qu'aujourd'hui encore elle dpnne à l'Église !
Non, il n'a pas renoncé à son siècle... Il est bien vrai que nous n'appelons pas du nom d'amélioration et de progrès tout ce que la sagesse moderne en son orgueil décore de ces titres pompeux ; il est bien vrai que nous n'attendons pas de l'avenir une religion plus parfaite que la religion de notre Seigneur Jéisus-Ghrist, et que l'hamanité, fécondée par les systèmes, ne nous parait pas en travail d'une ère indéfinie de vertu et de bonheur.
Mais sous cette autorité immuable de la foi, nous n'en appartenons pas moins à notre temps par nos idées et par nos cœurs, et surtout nous le connaissons miem qu'on ne se plaît à le croire.
Aussi ne nous est-il jamais venu en pensée que deux cents pauvres ouvriers évangéliques, distribués sur la -vaste étendue du territoire de la France, passent se proposer, en des jours comme ceux-ci, d*y établir ce qu'on n'a pas eu honte de nommer leur domination.
Cet anachronisme n'est pas le nôtre; il est celui de nos adversaires. Parcequ'il y a deux siècles la Compagnie de Jésus a pu entreprendre sur une terre vierge, parmi des peuplades qui naissent à la civilisation, de réaliser le règne de l'Évangiie, on nous suppose aujourd'hui l'absurde projet de régner sur la France ! Ce serait on rêve d'insensés.... mais encore un coup, il n'est pas le nôtre ; nous le renvoyons aux cerveaux malades de ceux qui se sont faits nos ennemis.
A les en croire , une partie de cette oeuvre serait déjà accomplie, et l'Ëglise de France, ayant abjuré ses vieilles traditions, subirait tout entière le joug des influences ultramontaines.
Faut-il que nous soyons obligés de renvoyer aux leçons de l'histoire ceux qui aiment tant à se servir contre nous de son autorité? Os oublient donc ce qui s'est passé depuis soixante ans ; ils oublient ce triste chemin que fit le jansénisme dans la seconde moitié du dernier siècle, sous le manteau commode d'une opposition trop facile à la cour de Rome ; ils oublient comment le schisme cadié dans les entrailles de cette funeste doctrine se produisit au grand jour des discussions de l'assemblée constituante, passa dans la loi, et bientôt après ensanglanta le sein déchiré de l'Eglise par d'épouvantables persécutions. Us
oublient les autels renversés, et tout ce que ma plume se reftise ici à retratcer !...
Grâces à Dieu, Tépiscopat français en a gardé meilleure mémoire ; il a compris qu'après de semblables épreuves il ne fallait pas, par des controverses désormais sans objet, faire courir à l'unité de nouveaux périls; il s'est réuni, il s'est serré tout entier, confondu en un seul corps et une^ seule âme, autour de la chaire de S. Pierre, et il a répété d^une voix unanime les immortelles paroles de Bossuet :
« Sainte Eglise romaine, mère des Eglises et mère de ff tous les fidèles, Eglise choisie de Dieu pour unir ses it enfsBts dans la même ]R)i et dans la même charité, noos « tiendrons toujours à top unité par le fond de nos en- « trmlles. Si je f oublie^ Eglise romaine, puissé-je m'ou- « blier moi-même î Que ma langue se sèche et demeure « immobile dam ma bouche^ si tu n'es pas toujours « la première dans mon souvenir, si je ne te mets « pas au commencement de tous mes cantiques de « réjouissance I »
Et moi aussi, humble soldat de limité catholique, c'est pour lui donner, s'il était possible, plus intimement et plus complètement mon âme et ma vie tout entière, que je sxÂfi allé chercher une place obscure dans les rangs de la Compagnie de Jésus.
Dans l'état où je voyais la sainte religion de mon maître en ce monde, après la grande guerre déclarée à Jésus- Ghrist par l'incrédulité du dix-huitième siècle, la catholicité m'apparaissaît comme une armée rangée en bataille sm* un front d'une vaste étendue, pour faire face de toutes parts |i l'impiété et à l'erreur, et porter secours à la société en péril. Il n'y avait plus de camps divers ni de drapeaux divisés.
Aa centre, je voyais la chaire de S. Pierre dans sa maje^ueiBe inmobililé, et auprès d'elle, an prenler rang da dévouement et de la fidélité courageuse, l*Ef fise ée France avec ses évèqœs et ses prêtres^ beUe et forte encore malgré les jours du matteiir.
Certes, en m'enWUant sous la baiiBîère da saint fondateur de la Compagnie de Jésus, je n'ai pas prétendu me séparer de la milice sacrée de mon pays ; sixafie combattant, j'ai pris seulement un autre postedanslamèmearmée.
Encore quelques mots avant de terminer.
Il y a plus de quatre-vingts ans qu'un arrêt de proscription pèse en France sur la Sodélé de Jésus. Nos juges, au su de tous, étaient alors parties contre nous, et avant d'instruire le procès ils avaient prononcé la sentence. Tout ce qui se dit, tout ce qiri s'écrivit à cette époque, on le rsunasse aujourd'hui, sans tenir compte de vingt réûttations victorieuses, et on le jette en pâture à la crédulité populaire.
A certains jours donnés la France entière s'en nourrit; aux «domnies anciennes on en ajoute de nouvelles ; on nùm impute les fautes et les malheurs des temps qui ne sont plus, comme si les passions des hommes ne suflh .Baient pas à en expliquer l'histoire ; et nous que chaque heure de notre vie rappelle à la contemplatira exclusive et unique de l'éternité, on nous accuse de Mer inséparablement dans nos pensées les intérêts immortels de la religion aux mobiles intérêts du siècle et à la destinée passagère des choses de la terre. On nous accuse de rechercher, d'entretenir, de cultiver avec soin dans nos âmes tout ce qui irrrite et divise, lorsque la philosophie la plus vulgaire inspire des pensées plus[sages aux ac-
teurs eux-mêmes de la scène politique, désenchantés par tant de mécomptes.
Parmi tout cela, le bon sens n'est pas plus respecté que la bonne foi, et Ton ne recule pas devant les plus étranges contradictions. Ge que d'autres ont dit, on nous en charge, et en même temps on nous reproche de nous taire. On exalte à plaisir, et Dieu sait dans qud but, ce qu'on appelle notre habileté, et en même. temps Ton nous prête, dans les circonstances les plais critiques, les plus folles témérités.
Au récit du moindre droit attaqué, de la moindre liberté menacée dans le plus humble citoyen, mille voix s'élèvent et invoquent la charte et les lois, et ces mêmes voix ne savent invoquer contre lions que la proscription et l'arbitraire des coups d'état Dans les colonnes des journaux, dans les ateliers, sur les bancs des écoles, jusque dans l'enseignement distribué à la jeunesse, partout nous sommes désignés à la haine et comme offerts en l^olocauste aux fureurs de Topinion égarée.
Telle est enfin notre situation, que quelques hommes ont l'Inqualifiable puissance de se faire croire en proclamant par toutes les voies de la publicité ce qu'ils rougiraient de dire en face à l'un d*enlre nous ; et qu'on voit de bons esprits même ployer à notre nom sous le joug d'une frayeur stupide.
Il faut que tout cela ait un terme.
Un homme dont le nom est demeuré célèbre se présenta à la fin du siècle dernier devant la justice. Il n'avait rien à demander, rien à réclamer pour lui-même. Mais un motif immense pressait son cœur, exaltait son courage, fils
généreux, enfant blessé dans ses plus chères affections par la condamnation d'un père, quelle que fûi Tautorité de la sentence, il en prononça Tinjustice dans sa conscience, et demanda une réhabilitadon solennelle. Il dut à ses efforts persévérants, il dut à cette consécration courageuse d'un beau talent, le triomphe de la piété filiale et une noble paft de renommée.
Gomme lui je viens demander la réhabilitation de mes pères. Enfant bfessé dans mon âme piar les longs malheurs de ma famille et par la douloureuse iniquité de la sentence qui pesa sur elle, je n'ambitionne aucune renommée, je n'apporte point de talent, je n'ai qu'une inébranlable conviction. Je ne demande que justice et vérité ; je n'ai pas besoin d'autre chose.
Je demande la révision d'un grand et injuste procès ; je la demande pour mes pères qui ne sont plus ; je la demande pour moi-même. J'ai la plus indubitable conscience qu'ils furent innocents, que nous le sommes. Ils ne furent ni jugés, ni entendus; qu'on nous entende enfin, qu'on les juge aiyourd'hui.
Je sais que ce genre de réhabilitation judiciaire n'est plus dans nos lois; mais la réhabilitation morale sera toujours dans la justice de la France : je la demande.
Je la demande au nom même de la patrie, qui ne peut voir plus longtemps avec indifférence qu'on flétrisse et qu'on outrage, au mépris de tous les droits, l'honneur de ceux qui n'ont pas cessé d'être ses enfants.
Je la demande pour des millions de catholiques qu'on prétend insulter en leur donnant un nom qui t^t pas leur nom, qui est le nôtre, et qui ne doit plus être une injure.
Je la demande pour toutes les sociétés religieuses qui ont posé leur tente au soleil protecteur de la France, et
sur lesquelles malgré nous on fait peser tout le poids des animoMtés qui nous poursuivent.
Je la demande an nom de «es évêqnes vénérés dont la VOIX se fit trois foîs solennellement entendre pour protester contre Rnjuste proscription de tonte une famflte de religieux fidèles à Dieu, à l'Église, aux lois, au pays.
Je la demande au nom de vîi^ Papes qui tous approuvèrent, confirmèrent, louèrent rinstftnt proscrit; je la demande au nom du saint Pontife qui deux fois bénît le sol français, et qui au m:>:cîî (tes longues douleurs de son exil se reposa dans la pensée de rendre gloire à Dîea en rétablissant la Compagnie de Jésus. Cet auguste vieillard, qui fut pour tous un sî doux et si courageux réparateur, a-t-il donc perdu dans la tombe tous les droits de la vertu et tout le pouvoir de ses souvenirs ?
Je la demande au nom de l'Eglise universelle qui, par la voix du concile immortel de Trente, prononça dès lors une indestructible approbation : pîum înstitutum.
Je la demande, et en la demandant je rte fais que réclamer pour mes frères et pour moi ce qui appartient à tous, l'air de la patrie, le droit de vivre, de travailler, le droit de nous dévouer, la liberté dans Tordre, la liberté dans la justice.
Et maintenant j'ai fini; je me recueille dans la pensée de Dieu et de mon pays, et je sens au plus intime de mon âme la grandeur et la soleïnÀlté de ce que je viens de faire.
Que si je devais succomber dans la hitte, avant de secouer sm* le sol qui m'a vu naître la poussière de mes pas, j'irais m'asseoir une dernière foîs aux pieds de la chaire de Notre-Dame. Et là portant en moi-même l'impérissable témoignage de l'équité méconnue, je plaindra» ma patrie, et je dirais avec tristesse :
n y eut un jour où la vérité lui fat dite : une voix la proclama; et jostice ne fut pas faite; le cœur manqua poar la faire. Nous laissons derrière nous la charte violée, la liberté de conscience opprimée, la justice outragée, une grande iniquité de plus : ils ne s'en trouveront pas mieux. Mais il y aura un jour meilleur ; et j'en lis dans mon âme TinfailMble assurance, ce jour ne se fera pas loi^emps attendre. Lltistoire ne taira pas la démarche que je viens de faire. Elle laisBera tomber sur un siècle iojQste tout le poids de ses inexorables arrêts. Seigneur^ Tois ne permettez pas toigours que Finiquité triomphe sans retour ici-bas, et vous ordonnerez à la justice du temps de précéder la justice de Téternité.
Fllf.
M. de Yatimesnil a bien voulu m'autoriser à publier ces deux mémoires. On y reirouvera la force et le savoir du jurisconsulte célèbre, Tindépendance d'un esprit supérieur, le dévouement d*une âme catholique. Je les publie f>arceque j*ai comme lui cetle conviction profonde, que la charte et les lois nous protègent, et qu'on ne saurait proscrire rexistence religieuse, intérieure et privée des associations non reconnues, sans violer la loi fondamentale, sans porter atteinte à la liberté de conscience dans ce qu'elle a de plus intime et de plus sacré.