‹ De l'explication dans les sciences (volume 2)Chapitre 101 sur 153 · Ib., p · texte numérisé non relu

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intéresse, elle ait influé sur les opinions courantes parmi les savants et les philosophes. Riehl paraît l'avoir complètement ignorée au moment où il rédigeait le travail dont nous avons parlé (chap. III, p. 64 et chap. V, p. 149) et dont la matière et les conclusions offraient plus d'un point de contact avec les vues de son prédécesseur. Il en est de même de Kroman, qui, avec moins d'envergure que Spir, mais avec beaucoup plus de clarté et un appareil scientifique plus riche que celui de ses prédécesseurs, présente des déductions très analogues. Kroman, ce qui est important; cherche en outre à distinguer, dans une certaine mesure; entre les deux concepts que nous avons appelés légalité et causalité. Il désigne le premier comme causalité et le second comme identité. Mais il méconnaît parfois les véritables limites de l'un comme de l'autre. Ainsi il confond le premier avec le postulat de compréhensibilité et semble même vouloir en tirer l'existence du noumène ; il croit d'ailleurs, au fond, que ce principe seul (comme le proclame le positivisme) suffit à expliquer la science, puisqu'il permet de conclure à la conservation de certains conceptsS

Paul Tannery n'a pas consacré d'ouvrage spécial à cette question d'épistémologie. Mais, en étudiant, en 1887, certains philosophes présocratiques, et notamment Melissus, il a formulé des observations aussi justes que pénétrantes. Il arrive notamment à conclure qu'au fond des énoncés de conservation il y a une formule plus générale, une exigence de notre pensée, qui stipule la permanence de quelque chose à travers la variabilité des phénomènes et que c'est là le véritable principe de causalité et la base de toute explication scientifique. Il montre aussi que c'est de ce même principe que dérive la conception de la constance de la force vive, de la masse et de l'énergie \

La même année, M. Planck (le physicien dont nous avons

1. Kroman, Unsere N&turerkenntnis, trad. Fisgher-Benzon, Copenhague, 1883, pp. 22, 195-196, 211, 247 et suiv., 250.

2. Paul Tannbry, Pour servir à l'histoire de la, science hellène, Paris, 1887, p. 264 et suiv. Cf. G. Milhaud, Nouvelles études sur l'histoire de la pensée scientifique, Paris, 1911, p. 6.

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à maintes reprises cité le nom au cours de ce travail), dans un livre consacré au principe de la conservation de l'énergie, s'étonnant du nombre infime des expériences à l'aide desquelles J.-R. Mayer, Golding et Joule avaient établi cet énoncé, se demandait si le rapide succès de cette conception n'était pas dû à des éléments aprioriques qu'elle recelait, ces éléments provenant nécessairement du rapport intime du principe avec celui de l'égalité de la cause et de l'effet, et l'analogie que notre esprit établit entre la conservation de la matière (depuis si longtemps familière) et celle de l'énergie aidant à faire agréer cette dernière notion. Il convient cependant d'ajouter que M. Planck estime entièrement négligeables des déductions comme celles de Descartes et de Golding et qu'il semble, en outre, être plus tard revenu, au moins partiellement, sur les opinions qu'il avait manifestées, puisque, dans une deuxième édition de son livre (parue en 1908), il a cru devoir ajouter une note déclarant expressément que le principe de la conservation de l'énergie n'est « ni une tautologie, ni une définition déguisée, ni un postulat, ni un jugement a prioiH, mais bien un énoncé expérimental ^ ».

Gaston Milhaud reprend la pensée de Tannery. Il affirme que la loi de la constance et de l'uniformité n'est pas une conclusion à laquelle aboutit la science, mais bien son hypothèse fondamentale, son « principe directeur », et précise notamment le rôle de cet énoncé apriorique dans la genèse du principe d'inertie. Toutefois, Milhaud suit parfois un ordre d'idées très différent, en assimilant les principes de conservation à des définitions et à des conventions. D'ailleurs la constance lui apparaît surtout comme une constance de rapports et, dès lors, comme découlant (tout comme chez K roman) du fait même que le monde est gouverné par des lois ^

1. M. Planck, D&s Prinzip der Erhaltung der Energie, Leipzig 1908, pp. 30, 41, 116, 150, 151.

2. Milhaud, La science rationnelle^ Revue de Métaphysique, IV, 1896, pp. 290-291, Essai sur les conditions et les limites de la certitude logique, Paris, 1898, pp 131, 201, Sur philosophie, science et hi/pothèse, Revue de Métaphysique, Xi, 1903, p. 786.

M. André Lalande fait ressortir, avec infiniment de profondeur, que la préexistence est le véritable fondement de toute explication et y rattache les principes de la conservation de la matière et de l'énergie. Ces conceptions découlent chez lui de considérations plus générales et appartenant à un ordre d'idées un peu différent de celui dont nous nous sommes inspiré dans ce livre. Eneffet, la marche de l'intelligence humaine vers l'identité lui apparaît comme étant une loi qui s'applique sous trois formes convergentes : assimilation des choses entre elles, assimilation des esprits entre eux et assimilation des choses aux esprits. Cette manière de poser le problème l'amène à des déductions particulières. Ainsi l'expUcable, l'intelligible se trouve le plus souvent assimilé, chez ce philosophe, à ce qui est susceptible, en général, d'être déterminé, c'est-àdire, selon notre terminologie, à ce qui est simplement légal et, tout comme chez G. Milhaud, la nécessité de la constance de certains termes est déduite directement du fait que la nature est ordonnée. D'un autre côté, le principe de Carnot apparaît comme conforme aux exigences de notre raison, étant donné que les transformations qui s'opèrent en vertu de cet énoncé, ayant pour loi le progrès vers l'égalité, tendent par là même à satisfaire de plus en plus l'intelligence humaine *.

1. Afin de mieux faire connaître au lecteur les considérations si intéressantes et si suggestives de M. Lalande, nous prenons la liberté de citer en son entier le passage de son livre qui nous parait les résumer :

« Considérant donc, en définitive, l'opération de Tintelligence humaine, nous voyons que sa première démarche, opération essentielle de la connaissance, consiste à objectiver la matière qui lui est donnée ; — ce qui a pour effet, et autant que nous pouvons en juger, pour cause finale, — de rendre l'objet pensé universellement valable pour tous les esprits pensants... Par là se trouve donc établie une pensée commune, qui perd de plus en plus son caractère individuel, et qui tend par conséquent, en tant qu'ils pensent des objets^ communs sous la forme de l'universel, à faire d'eux une seule pensée et un. seul esprit.

« En second lieu, cette unification porte non seulement sur les esprits pensants, mais sur les objets pensés. Car la nécessité de l'entendement exige que Ton y trouve de l'identique, et nul jugement de même que nulle science, ne peut se former sur le particulier. La blancheur de la neige, nous l'avons déjà remarqué, n'est pas exactement celle du lis ou du nuage. La nature ne se prête donc pas rigoureusement au concept ; mais elle ne s'y refuse pas non plus, puisque la science permet de la rapprocher indéfiniment de ces.

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Presqu2 simultanément avec Milhaud et M. Lalande, M. Kozlowski, en suivant les traces de Kant, fait ressortir la part des éléments aprioriques dans la formation de certaines lois scientifiques et insiste sur la dépendance dans lacpielle le principe de la conservation de la matière se trouve du concept de substantialité. Mais le philosophe polonais croit que cette persistance de la matière, « postulat d'origine purement rationnelle », est en même temps « la condition sine qiia non de la régularité dans le monde phénoménal » ; c'est donc que, tout comme Spir (qu'il semble d'ailleurs ignorer) il déduit la légalité de la causalité. Par contre, il estime que le concept de l'unité de la matière tire ses origines non pas du postu-

cadres que trace la pensée dans un espace homogène.. . et la limite de cette compréhension serait la réduction idéale de la connaissance tout entière à une forme purement intelligible, qui absorberait entièrement l'individuel dans l'identique.

« Enfin, de ces deux sortes d'assimilation, il résulte que Tintelligence a aussi pour caractère de son progrès d'assimiler l'une à l'autre chacune de ces deux catégories, les objets et les sujets. En effet, dans un cas comme dans l'autre, c'est par sa réduction virtuelle en éléments rationnels qu'un arbre donné tend à devenir le même pour mon voisin et pour moi, aussi bien qu'identique, dans son essence, à n'importe quel autre arbre de la même espèce. Or ces idées rationnelles, avec lesquelles je forme ainsi l'essence de l'arbre (l'arbre en soi, dirait un réaliste), de quelque manière qu'on les comprenne, et même quelque origine qu'on leur assigne, sont les lois de ma nature intellectuelle et de celle de mon voisin, ou plutôt sont cette nature même : elles constituent notre propre réalité en tant que susceptibles de pensée. De sorte, en définitive, que les deux arbres considérés sont conçus comme étant, au fond des choses et en droit, identiques à notre réalité à nous deux, Pierre et Paul ; et celle de tous les sujets pensants à celle de tous les objets pensés. Prétention excessive, outrecuidante de notre intelligence, car le réel, tel qu'il est actuellement présenté, ne se plie pas indéfiniment, ni chez moi, ni chez mon voisin, ni chez les deux arbres, à ce que je réclame de lui ; car il demeure dans la matière de notre science une individualité irréductible, irrationnelle, exaspérante pour la raison, — une sorte d'absurdité originelle, qui va sans doute en s'atténuant, mais qui n'est jamais actuellement nulle ; car, en un mot, rien ne serait si tout était identique, et le monde, réduit à « l'axiome éternel qui se prononce au sommet des choses », se détruirait en tant qu'objet de connaissance et de manifestation ; — prétention bien fondée cependant, et légitime dans son principe, comme celle d'un peuple morcelé par quelque aventure guerrière, presque totalement exclu du gouvernement de ses propres affaires, et qui n'en maintiendrait pas moins, avec une héroïque absurdité et un espoir obstiné de triomphe, le principe inviolable de son unité, et son droit d'être maître chez lui. » Lr dissolution opposée à l'évolution dans les sciences physiques et morales, Paris, 1899, pp. 212-214. Cf. ib., pp. 33, 35, 36, 45, 66, 67, 117, 179, 414.

lat de rationalité, mais de l'unité de la sensation tactile *.

Vers la même époque, M. Wilbois a également insisté sur l'étroit rapport entre les principes de conservation et la loi de substance ^ et M. Ward a reconnu à son tour le rôle du postulat apriorique de l'égalité de la cause et de l'effet dans l'établissement des énoncés stipulant la constance de la masse et de l'énergie ^

11 est certain que le tableau sommaire que nous venons d'esquisser présente des particularités étranges. Constatons tout d'abord qu'il eût été malaisé de suivre dans notre exposé l'ordre simplement chronologique, car le sentiment de la connexité entre les divers aspects du problème semble, chez la plupart des penseurs que nous avons mentionnés, faire complètement défaut. Ainsi les conceptions proprement logiques sont demeurées à peu près inopérantes au point de vue épistémologique. Chez Gondillac, cela s'explique en grande partie, nous l'avons vu, par le fait que, négligeant le divers, il est fermement persuadé de l'identité foncière des concepts, au point de croire que c'est la nature elle-même qui impose cette identité et que notre entendement ne fait que l'altérer. Mais n'est-il pas étrange qu'il ait pu parvenir à une conception de ce genre ? Chez Stanley Jevons, c'est certainement surtout à la forme particulière qu'il a donnée à son énoncé qu'est due sa méconnaissance du rôle du concept d'identité dans les sciences physiques. Mais précisément, pourquoi avoir choisi cette forme, qui rétrécit, par une sorte de question préalable, le champ d'appUcation de la notion de ressemblance ? Et comment se fait-il que l'esprit de Leibniz, un des plus puissants que l'humanité

1. KozLowsKi. Psychologiczne zrodla {Les sources psychologiques, etc.), Varsovie, 1899, pp. 13,51, 6S.Szkice fîlozoficzne {Esquisses philosophiques)^ Varsovie, 1900, p. 86. Sur la notion de combinaison chimique, Bibliothèque du Congrès de philosophie, Paris, 1901, vol. III, p. 536. Zasady przyrodoznawstwa {Les principes de la science), Varsovie, 1903, pp. 103 et suiv., 149, 264, 269, 272.

2. Wilbois, La méthode dans les sciences physiques, Revue de Métaphysique, vil, 1899, pp. 598 et suiv., VIII, 1900, p. 293.

3. James Ward, Naturalism and Agnoticism, Londres, 1899, vol. 1", p.214y vol. 11, p. 79.

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ait produits, se soit si étrangement arrêté à mi-chemin ?

Nous n'avons cependant qu'à nous rappeler ce que nous avons reconnu au sujet des conditions particulières dans lesquelles le processus d'identification trouve son application pour reconnaître la raison, au moins partielle, de cette anomalie. En effet, si puissante que soit la préoccupation de l'entendement à rétablir l'identité troublée par la diversité de la sensation, le fait que ce but, constamment envisagé, demeure pourtant infiniment lointain et que — comme par une sorte de pudeur devant cet invraisemblable — la raison ne proclame point où elle entend aboutir, est très apte à nous caclier la voie qu'elle suit. A propos du raisonnement mathématique, déjà, et par le fait que l'identification intervient dans une phase différente, qu'elle est non pas spontanée, comme pour la création du genre, mais recherchée, commandée, nous sommes portés à méconnaître qu'il s'agit, au fond, du processus même que nous distinguons dans ce dernier cas. A plus forte raison cette constatation est-elle susceptible de faire hésiter l'esprit quand il s'agit des sciences physiques, où la direction est implicite et où nous n'avons point, pour nous guider dans la recherche des principes du raisonnement, le cadre delà « cascade d'équations ».

Cependant, et en nous bornant même à ne considérer que l'aspect du problème que nous avons mentionné en dernier lieu, à savoir en tant qu'il se rattache à la théorie des principes de conservation, l'évolution de ces idées ne laisse pas que de nous étonner. Peut-on même parler d'évolution ? Ce terme suggère quelque chose de continu dans le temps. Or, le trait caractéristique ici est, précisément, un manque absolu de continuité. Ce ne sont que des tentatives isolées et d'ailleurs, le plus souvent, assez peu poussées. Un petit nombre d'entre ces penseurs (nous croyons avoir fait ressortir expressément tous les cas de ce genre) se rattachent à ceux qui les ont précédés. Aucun ne semble éprouver le besoin de rechercher véritablement ses ancêtres intellectuels et, en revanche, l'infiuence que chacun d'eux exerce (du moins en ce qui concerne les

idées dont nous traitons) sur la philosophie de la science contemporaine ou postérieure est nulle ou de peu d'importance.

On serait tenté d'appliquer à leurs conceptions cette image dont on s'est servi pour caractériser l'art quaternaire : proies sine matre creata, mater sine proie defuncta ^

Ainsi, prenons l'exemple de Riehl, dont nous nous sommes occupé d'un peu plus près dans les premiers chapitres du présent travail. Riehl ne cite, au cours de son exposé, qu'un seul nom, celui du mathématicien Riemann : c'est le passage que nous avons reproduit nousmême (chap. III, p. 55), fort intéressant sans doute, mais ne se rapportant pas de très près à la thèse que Riehl mettait en avant. Par contre, il ne parle point de Kant ni de Whewell. Or, .déjà l'observation de Kant (dont Riehl, par ailleurs, connaît fort bien les écrits), observation selon laquelle certains énoncés scientifiques ne constituent qu'une expression particulière du principe métaphysique de substance, eût pu lui être d'un secours d'autant plus efficace que Riehl, nous l'avons vu (chap. V, p. 150), se sert, en guise d'exemple pour la déduction causale, du principe d'inertie. A plus forte raison Riehl ignore-t-il le profond énoncé de Poinsot. Mais il est peut-être plus étrange encore que, non seulement, comme nous l'avons dit, le livre de Spir, mais encore celui de Wundt, qui présentent l'un et l'autre des rapports étroits avec son travail, paraissent avoir entièrement échappé à son attention. Par contre, l'exposé de Riehl (qui jouissait cependant à l'époque d'une renommée considérable dans le monde philosophique allemand) n'est mentionné par aucun des auteurs postérieurs dans ce domaine, notamment ni par Kroman, ni par M. Planck (pour ne pas parler des auteurs français).

Mais le cas de Hegel est plus étrange encore. Il y a chez

1. s. Rbinach, Antiquités nationales, Description raisonnée du Musée de .Sainl-Germain-en-Laye, Paris, s. d. (1889), p. 168.

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lui, nous l'avons reconnu, les aperçus les plus pénétrants dans ce domaine. Et pourtant tout cela tombe dans le vide. En dépit de l'immense autorité que Hegel a exercée à un moment donné et qui, on le sait, n'est pas entièrement un fait du passé, personne ne semble s'être aperçu qu'il y avait là au moins les fondements d'une théorie juste et précise de la science, qu'il suffisait, en tout cas, pour connaître ces fondements, de retourner, en quelque sorte, son épistémologie, en modifiant le jugement de valeur qu'il prétendait en tirer. — Très certainement, aucun des penseurs postérieurs que nous avons énumérés ne se rattache à Hegel, aucun même ne semble se douter qu'il faille chercher chez lui des aperçus sur la causalité scientifique. Et qui plus est, aucun des disciples, aucun des commentateurs de Hegel (les uns et les autres si nombreux et si zélés) ne semble, autant que nous le sachions du moins, s'être avisé d'insister sur cet aspect de sa pensée \

Seulement ici, grâce à l'audace de la pensée de Hegel et à la franchise avec laquelle il l'exprime, nous voyons clairement à quoi tient cette anomalie. Si l'on n'est pas allé chercher une théorie de la science dans la Science de la Logique ou dans V Encyclopédie, si l'on ne s'est pas aperçu que ces œuvres en développaient les fondements, c'est que Hegel lui-même a pris soin qu'il n'en fût pas ainsi. En effet, nous l'avons dit, l'ensemble de ces vues ne se présente nullement, chez lui, comme une théorie de la science faite de bonne Joi. Hegel n'entend pas étudier les voies de la pensée scientifique pour les codifier et rendre ainsi plus faciles, plus logiques, les progrès ultérieurs de cette pensée. Ce qu'il veut, c'est accuser la science devant le tribunal de l'intelligence, la ruiner dans l'opinion des hommes qui réfléchissent. S'il révèle son anatomie, c'est qu'il estime qu'elle est horrible

1. L'auteur du présent travail n'a lui-même connu ces efforts de Hegel que tout récemment, ayant été amené pour ainsi dire par hasard, par les citations de M. Wahd sur VexplicRtion de l'esprit dans l'histoire empruntée à Hegel (cf., chap. I*', p. 4) à étudier de plus près les œuvres du philosophe.

à voir et que cet aspect seul doit suffire pour provoquer le dégoût. Il lui arrache violemment les brillants oripeaux dont, pense-t-il, elle s'est artificieusement couverte, pour l'exposer toute nue, comme un objet de mépris et de risée. Contemplez, a-t-il l'air de s'écrier, cette éblouissante beauté qni était l'objet de vos désirs les plus ardents, devant laquelle vous vous prosterniez en une admiration sans bornes. C'est un monstre hideux, pis que cela, c'est le néant, nne fiction, une immense tautologie sans aucun contenu. La science, prétend-on cependant, a des succès ? Cela se peut, mais c'est qu'alors ils n'ont rien à faire avec cette sienne méthode, ils sont dus à Vempirie pure, à la simple recherche de la loi, qui est son domaine propre et à laquelle on doit la borner désormais ; tout ce qui va au delà est vain et doit être impitoyablement rejeté (au profit d'une méthode d'explication toute différente, s'entend). D'ailleurs, que peuvent peser ces succès devant les déductions de la pensée, infaillible par essence ?

Evidemment, on ne pouvait raisonner ainsi que tant qu'on méconnaissait foncièrement, comme le faisait Hegel, QQ fait brutal (ainsi que nous avons pris la liberté de l'appeler) de l'existence d'une science explicative. Aussi, l'autorité de la science grandissant, la démonstration par l'absurde, sous laquelle Hegel avait prétendu l'accabler, s'est retournée contre lui. La science réussissait et — on le sentait fort bien, en dépit des affirmations positivistes — elle réussissait aussi bien au point de vue théorique qu'au point de vue pratique, elle réussissait réellement à expliquer. C'est donc que le raisonnement qui avait prétendu critiquer sa méthode ne pouvait pas être juste, il devait y avoir un défaut, un trou quelque part. Pourquoi dès lors se donner la peine de suivre une déduction dont l'aboutissement était manifestement absurde, puisqu'il était en contradiction avec ce que tout le monde savait être un fait certain — étant donné surtout que le point de départ même de cette déduction avait un air paradoxal au possible ?

Car c'est là, sans aucun doute, le fin fond de toute cette

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aventure : c'est l'aspect paradoxal de cette théorie de la science qui a fait que Hegel a pu songer à en user comme d'un instrument de destruction à son égard. Et ceci, par contre-coup, nous révèle la raison profonde de l'étrange anomalie que nous avons constatée en ce qui concerne l'historique de la théorie. Le côté si bizarrement sporadique des efforts tentés dans cet ordre d'idées vient, très certainement, de là. C'est toujours, chez les auteurs euxmêmes et plus encore chez ceux qui seraient tentés d'adopter leurs vues, la même question apparemment qui se pose, celle que nous avons formulée nous-mème, dans notre livre II (chap. VI, p. 181, et chap. YII, p. 226) : se peut-il que la science, que la raison soient cela ? Même au point de ^-ue purement logique, n'est-il pas absurde que nous déclarions égaux, identiques, des concepts qui ne le sont pas ? Ne vaut-il pas mieux supposer, comme l'a fait Gondillac, que l'identité préexiste et que nous n'avons fait que la reconnaître ? Mais (c'est là une conclusion que Condillac, évidemment, n'a pas tirée) si tout est identique, rien n'existe. Et peut-on prétendre sérieusement pénétrer dans le réel en le niant ?

Nous espérons que le lecteur, au cours de ce travail, aura acquis la conviction qu'en dépit de leur apparence paradoxale, les principes que nous avons exposés sont cependant ceux qui guident réellement le raisonnement scientifique. Mais le schéma est-il, en réahté, aussi paradoxal qu'il en a l'air à première \mq ?

Rappelons tout d'abord ce fait psychologique qui, semble-t-il, est d'expérience commune, que l'intellect humain, dès qu'il se réveille du sommeil dogmatique dans lequel la conception si peu consistante cependant de la réalité du sens commun lui permet de se reposer, s'empresse aussitôt vers l'autre extrême métaphysique, à savoir vers l'idéalisme parfait ou solipsisme, affirmant la non-existence du monde extérieur. Il est donc au moins probable qu'il y a là une aspiration profonde de notre raison, quelque chose qui, sans que nous en ayons une conscience claire, dormait en nous. Quoi d'étonnant dès lors que la science.

OU du moins cette partie de la science qui cherche à expUquer la réahté, aboutisse à la même négation ?

Aussi n'est-ce pas là ce qui nous choque. Notre intellect accepte fort bien l'explication de l'être par le non-être — témoins précisément les innombrables systèmes idéalistes dont fourmille l'histoire de la philosophie. Mais la science n'est pas qu'explicative, elle est encore légale, pratique, destinée à nous guider dans la vie en prévoyant les phénomènes, et, qui plus est, ces deux parties sont, en elle, inextricablement enchevêtrées : les'nouvelles lois empiriques servent à édifier de nouvelles théories, et celles-ci, à leur tour, font découvrir de nouveaux faits empiriques, de nouvelles lois. Si l'on veut se convaincre combien il est difficile de dissoudre cette union, on n'a qu'à suivre une des nombreuses tentatives que la théorie positiviste de la science a fait naître et où l'on prétend exposer tel ou tel chapitre sans avoir recours à aucune hypothèse explicative : si l'auteur entend réellement ne négliger aucune série de faits importants, il sera obligé d'avoir recours à des subterfuges dont le caractère artificiel saute aux yeux. Dans certains chapitres, comme par exemple dans la chimie organique, nous l'avons dit (chap. VI, p. 211), un tel exposé peut même être considéré comme entièrement impossible. Et quant à la science théorique, personne évidemment ne songera à développer une théorie scientifique sans montrer dans quelle mesure elle est confirmée par l'expérience.

Or, cette union entre la science des théories et celle des prévisions ou, si l'on veut, ce double aspect de la science (qui est véritablement une) crée, au point de vue qui nous occupe, cette situation étrange : que, pour expli" quer, nous tendons à nier les phénomènes, alors que, pour nous guider à travers le dédale qu'ils forment, nous devons au contraire maintenir leur réalité. Que la science fasse cela, qu'en dépit du but lointain et négatif vers le- <îuel elle tend, elle maintienne énergiquement, chemin faisant, la pleine réaHté des êtres hypothétiques qu'elle crée — tels que les atomes ou les électrons, — qu'elle soit.

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en d'autres termes, à cet égard, franchement et, l'on oserait dire presque, naïvement ontologique, c'est ce que nous croyons avoir établi dans notre chapitre I'^ et les développements ultérieurs, nous l'espérons du moins, n'ont fait que confirmer le lecteur dans cette conviction. Mais alors n'est-ce pas là, de la part de la science, une attitude contradictoire, n'est-il pas étrange qu'elle étudie le phénomène, qui n'est que changement, à l'aide d'un principe qui tend à affirmer l'identité de l'antécédent et du conséquent, c'est-à-dire à nier tout changement, et qu'elle se serve, en général, afin de pénétrer l'essence des choses, dont elle maintient la réalité, d'une conception qui aboutit à la négation de toute diversité ? N'est-il pas paradoxal au plus haut point qu'elle réussisse dans cette entreprise, que la nature, dans une certaine mesure, semble se montrer pénétrable, plastique, à l'égard d'une théorie qui vise à la démontrer non-existante ?

La contradiction, en effet, est flagrante et irrémédiable, et rien n'en saurait atténuer la portée, si ce n'est pourtant cette réflexion qu'elle est impliquée par le concept même du savoir expérimental. Car du fait qu'il a recours à des expériences (ce qu'il fait dès qu'il cesse de vivre d'une vie purement inconsciente), l'homme proclame son incapacité à pénétrer les choses par l'effort seul de sa raison, c'est-à-dire affirme que les voies de la nature diffèrent de celles de l'esprit. Mais comme, d'autre part, l'expérience ne peut lui être utile que s'il raisonne, c'est donc qu'il suppose en même temps qu'au moins dans les limites de ce raisonnement, il y a accord entre l'esprit et la nature. En d'autres termes, la contradiction est la conséquence même de ce qu'il existe un monde extérieur, une nature, que nous sentons — quels que soient du reste nos efforts pour l'absorber ou pour nous confondre avec elle — difTérente de notre moi, tout en demeurant convaincus — quoi que nous puissions faire pour nous opposera elle — qu'elle n'est que notre sensation ou qu'elle nous englobe. C'est sur ce dernier aspect de la proposition que Spinoza, comme on sait, a surtout insisté, en faisant ressortir que l'homme

n'est pas, à l'égard de la nature, « un empire dans un empire » qu'il « ne se peut pas qu'il ne soit pas une partie de la nature * ».

C'est ce qui fait que dans la science les deux courants opposés coexistent paisiblement. Par le mécanisme, par les principes de conservation et l'hypothèse de l'unité de la matière, elle tend vers l'immobilité du monde et sa réduction à l'espace, alors que, par le principe de Garnot et les autres irrationnels, elle reconnaît l'impossibilité de cet aboutissement. Le paradoxe dont nous avons traité dans ce chapitre n'est évidemment qu'un des aspects de cette contradiction à la fois fondamentale et nécessaire.

1. B. Spinoza, Ethique, 3« partie, introduction (éd. Appuhn, p. 249), livre IV, prop. iv (p. 434), et ib., appendice, chap. vu (p. 569).

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