‹ De l'explication dans les sciences (volume 2)Chapitre 102 sur 153 · L UNITE DE LA RAISON HUMAINE · texte numérisé non relu

L UNITE DE LA RAISON HUMAINE

La contradiction fondamentale à la constatation de laquelle nous avons abouti dans notre dernier chapitre a ceci de particulier cjn'elle ne peut être comprise comme existant entre les deux concepts dont nous y avons traité, à savoir entre l'intelligence et la nature, chacun de ces concepts apparaissant alors parfaitement logique en luimême. C'est, au contraire, chaque concept qui se présente, en lui-même, comme aCTecté d'un élément de contradiction. Il est certainement contradictoire, comme nous venons de le reconnaître, que la nature tantôt se plie aux catégories de la raison et tantôt s'y soustraie. Considéré dans son sens le plus général, c'est le fait de l'existence, dans le réel, de cette étrange structure, qui le rend pénétrable à la science théoric[ue (chap. XIV, p. 100 et chap, XVI, p. 249). Mais nous n'avons qu'à considérer que l'intelligence, afin de fonctionner, a besoin de ce réel, pour transporter aussitôt le conflit à l'intérieur même de l'intelligence, ce qui est d'ailleurs constater, une fois de plus, que l'homme n'est pas un monstre dans la nature.

Hegel, en étendant fort légitimement les limites de l'enseignement de Kant sur le côté antinomique de notre entendement, a admirablement discerné combien le conflit est essentiel. La contradiction se manifeste, en effet, dos que se révèle l'existence du dwers. Or, comment et sur quoi pourrait bien s'exercer l'activité de la raison s'il n'y avait pas de divers ? C'est là la justification de la dialectique hégélienne ; mais, bien entendu, une justification partielle seulement. Car non seulement Hegel s'est abusé

sur la manière dont la raison résout ce conflit — ayant passé à côté du processus juste dont les mathématiques offrent le modèle le plus net, — mais il a en outre fait fausse route en affirmant que le conflit se passait entièrement dans l'intérieur de la raison. En effet, s'il est vrai que nous ne saurions nous imaginer celle-ci fonctionnant en l'absence entière de tout divers, il est tout aussi certain cependant que l'existence de ce divers nous est en premier lieu suggérée par la perception, c'est-à-dire par quelque chose que la raison conçoit nettement comme lui venant de ce qui est en dehors d'elle-même. Et il est clair que cette erreur primordiale en a engendré une foule d'autres. Ayant confiné le premier conflit dans la raison même, Hegel a cru que celle-ci pourrait ensuite elle-même en soulever d'autres — qu'elle résoudrait, bien entendu, exactement comma elle avait résolu le premier. C'est ainsi qu'est née chez lui l'illusion que la raison seule pourrait développer la série des concepts les uns par les autres, sans l'intervention aucune d'un élément étranger. Dans cet ordre d'idées donc, Schalling a certainement eu raison d'affirmer que l'opposition, que Hegel entendait placer sur le terrain purement logique, avait au contraire pour théâtre l'esprit considérant la nature, et que Hegel avait eu tort de transposer ainsi la pensée primitive d'où étaient sortis aussi bien les Idées sur la philosophie de la nature que le Système de V idéalisme transcendant al (chap. XI, pp. 13-14 et chap. XÏI, p. 72).

Toutefois, à notre point de vue, ce qu'il importe de souligner particuUèrement, c'est que le conflit se produit dès que la raison se heurte à la sensation, c'est-à-dire dès qu'il y a perception. Il n'est pas limité à la science, puisqu'il lui est antérieur et que le monde du sens commun constitue déjà un premier compromis ; mais il subsiste et se développe à l'intérieur de la science. La science, à la fois, affirme et nie la réalité extérieure, et il ne sert de rien de vouloir logiquement concilier ces choses inconciliables. C'est ce qu'ont essayé de faire maintes fois savants et philosophes, en tirant en quelque sorte la science

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vers l'idéalisme, en affirmant qu'elle pouvait faire abstraction de toute ontologie, en se contentant de rechercher des rapports, en établissant un système de rapports sans supports. Or, que cela soit possible ou non (et l'on p3ut légitimement douter, avec Malebranche, de la possibilité d'une telle entreprise), ce qui est certain, c'est que la science ne fait rien de pareil, qu'elle ne commence point, comme elle devrait le faire dans ce cas, par dissoudre les objets du sens commun en une série de données immédiates de la conscience, selon le procédé subtil et essentiel de M. Bergson, mais qu'elle part au contraire de ces objets, qu'elle ne détruit qu'au fur et à mesure, en les remplaçant par une série d'autres, tout aussi « réels », c'està-dire aussi ontologiques qu'eux. Aussi la conception courante n'est-elle pas, semble-t-il, celle-là. Elle consiste plutôt à admettre (au moins implicitement) que science et sens commun s'occupent de la réalité et, donc, affirment cette réalité, alors que la philosophie seule cherche à la détruire. En quoi faisant, on ne nie pas l'existence d'une contradiction dans notre conception philosophique et scientiiique du monde, mais on en cantonne les éléments hostiles dans deux camps, deux domaines circonscrits. Il est aisé de voir que quantité d'exposés impliquent une doctrine de ce genre, on parle comme si le cerveau de l'homme était le siège de plusieurs raisons distinctes : la raison philosophique, la raison scientifique, voire même celle du sens commun différeraient essentiellement l'une d ' l'autre. Or, cela n'est pas. On a pu s'en convaincre dans le cours entier de notre travail, le savant raisonne exactement comme le philosophe et celui-ci comme l'homme du sens commun. On a pu voir, notamment, à quel point, en cette matière de l'effort explicatif, les procédés de la philosophie, de la science et du sens commun se rapprochent les uns des autres. Partout notre raison, sous les formes les plus diverses en apparence, n'applique et ne peut appliquer qu'un seul et unique arlifice, foncièrement le même, (jui consist ' à expliquer le divers en le réduisant à l'iden'.ique. Et l'on a pu se convaincre aussi com-

bien, d'autre part, ont été désastreuses, dans l'histoire d la pensée humaine, les tentatives visant à séparer la phi losophie de la science.

Ces deux constatations ne sont évidemment que deu aspects du même fait, à savoir qu'il n'y a au fond qu'un seule et unique manière d'expliquer le monde, par 1 négation de toute diversité. C'est là, c'est dans ce tou indistinct de l'acosmisme, que science et philosophie s rejoignent.

Cependant, si l'on a imaginé cette diversité fondameii taie entre la raison scientifique et la raison philosophique cela n'a pu être tout à fait sans motif. Le motif, du reste est fort apparent : c'est la diversité même entre ce que 1 raison produit dans l'un et l'autre cas, diversité qui frapp au premier coup d'œil l'observateur le moins attentif e qui, nous l'avons vu, s'est traduite, dans le développe ment de la pensée humaine, par des querelles retentir santés.

Mais il n'est nullement besoin, semble-t-il, pour expl quer cette situation, d'avoir recours à cette hypothès aventureuse d'une raison double, hypothèse que, par ai leurs, tout contredit. Nous avons vu, en effet (chap. X\ pp. 193 et suiv.), que si science et philosophie ont à la foî le même point de départ, à savoir le monde donné par 1 perception, et le même point d'arrivée : l'acosmisme, ( si elles usent, en raisonnant, d'un seul et même mécanism fondamental, leurs voies sont cependant différentes. C qui caractérise notamment la science, c'est le fait que tout en envisageant la dissolution ultérieure de la matièr dans l'espace, elle maintient cependant fermement, ch( min faisant, la réalité des objets. Il y a, au fond de cett manière de procéder, comme une soumission, une accej tation tacite de ce que la réalité contient d'irréductible la raison. Sans doute, cette acceptation n'est-elle pas vér tablement complète, car par là la raison renoncerait à se droits, acte par essence impossible. 11 y demeure, au cor traire, une sorte de réserve mentale, la raison conservar en même temps le ferme espoir de pouvoir se défaire ultc

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rieurement de ce qu'elle a provisoirement agréé : c'est cet espoir qui crée, par exemple, les tentatives visant la réduction de la matière à l'espace. Pour nous convaincre qu'il y a là une manière de procéder habituelle à la science, nous n'avons qu'à nous rappeler ce que nous avons reconnu, au chapitre XIV (pp. 156 et suiv.) en ce qui concerne la manière dont elle opère ses déductions. Celles-ci, en effet, sont essentiellement discontinues, leur point de départ se trouvant souvent dans des énoncés purement empiriques. Mais cela n'implique nullement que la raison considère les propositions qui servent de base aux déductions comme fondamentales et irréductibles ; au contraire, elle cherche à les déduire à leur tour, montrant clairement par là que sa résignation n'était que momentanée. Ainsi la croyance à l'existence ontologique des objets ne constitue qu'un cas particulier — le cas le plus important évidemment — d'une sorte de biais que notre raison généralement est encline à prendre.

C'est l'emploi constant et systématique (bien qu'inconscient) de ce biais qui caractérise véritablement la science, qui fait que l'expérience peut y jouer un rôle aussi considérable. Le donné que l'expérience apporte, la science se réserve de le rationaliser ultérieurement ; mais, provisoirement, elle l'accepte comme tel.

Ce procédé, sans doute, la philosophie peut l'employer à son tour. La philosophie, à l'origine, est l'art tout entier de raisonner sur la réalité, et la science, qui en est sortie, n'est donc qu'une sorte de philosophie particulière. Mais ce que les modernes qualifient de ce nom de philosophie, c'est proprement une tentative pour nous mettre d'accord avec nous-mêmes hic et mine. C'est ce qui fait que M. Burnet a raison en affirmant que l'acceptation de l'irrationnel constitue de sa part une sorte de suicide (chap. YI, p. 193). Et c'est ce qui fait aussi que, même provisoirement, elle a de la peine à accomplir ce sacrifice auquel la science se résigne à toute heure.

Corrélativement au concept de philosophie dans le sens plus étroit, tel que nous venons de le définir, s'est pré-

cisé celui de science. Mais là, nous l'avons vu, l'évolution s'est prolongée jusque vers l'époque actuelle : notre science actuelle, avec ses déductions discontinues et éphémères, n'est plus tout à fait la science de Cauchy, pour qui les déductions mécaniques étaient définitives et destinées à former dans l'avenir une chaîne continue (chap. XIV, pp. 160 et suiv). C'est, sans doute, bien moins encore la science purement empiriste, car Bacon et Comte ont, l'un et l'autre, méconnu la véritable nature de l'effort scientifique, méconnu aussi le rôle de la raison, laquelle ne peut cesser de raisonner. Il n'en reste pas moins vrai qu'en comparant la conception actuelle à celle de Cauchy, l'évolution apparaît bien comme s'étant accomplie dans le sens voulu par Comte {ib., pp. 162 et suiv.). Et il est clair aussi que, par cette évolution, la divergence entre la science et la philosophie, ou, si l'on veut, la spécificité de la première à l'égard de la seconde, se trouve accrue. La conception de Descartes, par le fait même qu'elle prétendait constituer un système de déduction globale et cohérente de la nature, était, au point de vue que nous venons de développer, une théorie plutôt philosophique que scientifique. Cela est encore plus vrai de l'atomisme ancien, où le savoir expérimental joue un rôle bien moindre que chez Descartes et où tout n'est, en réalité, que fondement apriorique et déduction continue. C'est, sans doute, le sentiment de cette situation qui fait que le savant atomiste de nos jours éprouve, selon M. Smoluchowski, un certain malaise quand on lui indique Démocrite et Lucrèce comme ses ancêtres spirituels (chap. XVII, p. 321). En effet, le physicien actuel se sert du concept d'une particule élémentaire discrète pour expliquer des constatations nettement déterminées ; il ne prétend point en faire la base d'une théorie d'où l'ensemble des phénomènes de la nature découlera nécessairement. Il se trompe, sans doute, <'n croyant que, de ce chef, les théories modernes ne recèlent point, dans leur fond, le soubassement apriorique si apparent chez les anciens ; mais il n'a pas entièrement toit de penser que ces derniers voulaient faire et ont fait

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réellement autre chose que lui. Il n'est pas vrai, évidemment, que ce soit lui seul qui fasse de la science une science « positive », puisque aussi bien cette science positive est quelque chose de chimérique, qui n'a jamais existé et n'existera jamais. Mais il est exact, en un certain sens, que la science qu'il crée est plus positive que ne l'était celle de ses prédécesseurs. Non seulement il a renoncé à toute tentative de déduction globale immédiate, analogue à celle de Descartes, mais encore il a abandonné l'espoir que la science atteindra à une telle déduction dans l'avenir et surtout la croyance qu'il tenait entre ses mains des fragments de la future chaîne déductive. Sans doute ne saurait-il s'abstenir de ^-ues d'ensemble embrassant un nombre vaste de phénomènes ; mais, tout en sentant que la raison lui commande ces constructions et qu'elles lui seront infiniment utiles au point de ^-ue le plus immédiat, en lui suggérant, en lui faisant découvrir des rapports jusqu'alors insoupçonnés, il a aussi le sentiment de sortir quelque peu de son rôle propre (sentiment qu'il n'a point en formulant une théorie nettement ontologique pour un domaine restreint) et qualifie volontiers ces conceptions de « philosophiques». Ainsi Bacon et Comte (ce n'est là qu'un aspect un peu différent de ce côté essentiel de leur œuvre dont nous avons dit le mérite chap. XIV, p. 162), en mettant l'expérience au premier plan, ont été guidés par un sentiment très juste : c'est en effet là, dans la manière dont [a science recherche l'expérience et, plus encore, dans la [nanière dont elle en accepte les résultats, que réside, nous prenons de le voir, ce qu'il y a de véritablement spécifique ians le raisonnement scientifique. La théorie, sans doute, S'ait partie intégrante de la science, et il n'y a pas de science >ans déduction ; un amas pur et simple de faits expérinentaux ne constitue pas une œuvre scientifique véritablement digne de ce nom. Mais la déduction trop hâtive, îelle qui cherche à embrasser un vaste champ sans tenir iompte suffisamment du donné fourni par l'expérience, îst proprement une œuvre anti-scientifique ou du moins 'xtra-scientifique et, en ce sens, le dédain que les savants

contemporains de Schelling et de Hegel n'ont cessé de témoigner à \di philosophie de la nature était certainement légitime.

Gela nous fait aussi mieux comprendre pourquoi, comme nous l'avons constaté (chap. XI, pp. 27 et suiv.), le fossé entre la science et la conception hégélienne se creuse plu& large encore que celui qui la sépare de la philosophie de la nature proprement dite (celle de Schelling et de ses disciples). Schelling aussi bien que Hegel, dans leurs déductions, s'écartent de la voie que la science considère comme la seule véritablement praticable, à savoir celle de la déduction mathématique, et, en théorie, Hegel paraît pouvoir s'accorder mieux avec la science empirique, puisqu'il lui concède comme nous l'avons constaté au chapitre XIII, (pp. 123 et suiv.), une marge considérable et qu'il la défend même parfois contre les empiétements de Schelling \ Il n'empêche que, dans la pratique, au point de vue de l'influence que l'un et l'autre ont exercée sur la science, Hegel s'est montré beaucoup plus stérile encore que Schelling. C'est que l'erreur initiale se trouve aggravée chez Hegel par ses qualités mêmes. Le fait que sa doctrine est conçue comme un système rigoureux, continu et fortement lié dans toutes ses parties l'éloigné davantage de la vraie science ; alors que la « science spéculative » schellingienne, fragmentaire et, dans une certaine mesure, décousue, peut, en vertu de ce défaut, garder plus de contact avec la déduction scientifique, discontinue par essence.

Bacon et Comte ont formulé, dans cet ordre d'idées, le sentiment intime du physicien, forcé de réagir constamment contre ses propres propensions, qui le pousseraient à brûler les étapes, et d'autant plus méfiant à l'égard de vastes constructions d' autrui qui, facilement, lui apparaissent chimériques. C'est là certainement ce qui contribue «à rendre si difficile, dans la science, l'avènement de toute conception synthétique nouvelle. On peut le regretter, en pensant à certaines grandes théories, fermement établies

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