‹ De l'explication dans les sciences (volume 2)Chapitre 103 sur 153 · Cf. chap. XI, p. 30 et Appendice XVl, p · texte numérisé non relu

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à l'heure actuelle, et dont le triomphe a été indûment retardé. Mais quelque excessive que puisse parfois paraître C3tte prudence théorique du savant, elle ne constitue cependant que le revers d'une attitude dont les avantages apparaissent à quiconque se remémore les extravagances auxquelles l'esprit humain, dans le passé, s'est souvent laissé entraîner par le penchant métaphysique qui le domine. Sans doute est-ce à tort et d'ailleurs vainement que le positivisme déclare la guerre à ce penchant auquel l'homme — fût-il savant — est obligé de satisfaire ; mais Comte a eu le mérite de prémunir I3 chercheur contre le danger d'un excès dans cet ordre d'idées, danger qui, en effet, le guette sans cesse. Et c'est sans doute le sentiment de cette situation quia grandement contribué à assurer le succès éclatant de la doctrine, si manifestement insuffisante à tant d'autres égards.

Cependant, et même en se plaçant au point de vue exclusif du savant de laboratoire, c'est-à-dire de celui qui ne cherche pas à scruter les fondements philosophiques de sa science, mais entend tout simplement lui faire accomplir de nouveaux progrès, il est plus avantageux encore de connaître la doctrine juste. Car c'est alors seulement, comprenant où la métaphysique est inévitable, que le chercheur sera véritablement cuirassé contre la tentation d'en abuser. Et il saura aussi qu'il ne peut pas ignorer totalement l'effort que le philosophe accomplit dans un champ connexe au sien. Sans doute, les voies de la science diffèrent de celle de la philosophie, et l'introduction, dans la science, de concepts empruntés à l'idéalisme philosophique est (nous l'avons constaté, chap. XY, pp. 196 et suiv.) totalement impraticable, à moins, bien entendu, qu'il ne s'agisse d'un idéalisme à base panmathématique. Mais le savant doit se pénétrer de cette conviction qu'il existe, dans cet ordre d'idées, un acquis immense, accumulé par le travail millénaire des esprits les plus vigoureux de l'humanité pensante et que, quand ses pas, comme cela est presque inévitable si son horizon dépasse un champ très limité, l'amèneront dans ces régions obscures>

il ne pourra y progresser qu'à la condition d'acquérir quelque connaissance de cet acquis. Il ne faut pas qu'il prête l'oreille aux mauvais conseillers qui flattent sa vanité, en insinuant que tout ce que l'humanité a tenté en dehors du domaine de la science (telle que nous la définissons actuellement) n'a été qu'illusion et vanité et que le savant, muni de ses méthodes particulières, peut et doit recommencer tout cela ah ovo. Car s'il tente l'aventure, il lui arrivera infailliblement ce qui arrive à ceux qui croient atteindre à l'originalité par l'ignorance. L'esprit humain, surtout dans ces questions très générales, n'a le choix qu'entre un nombre de voies limité, et si l'on ne se trouve prémuni par la connaissance du passé, c'est dans l'une d'entre elles que l'on s'engagera, et l'on aboutira ainsi à des conceptions entièrement périmées, en ce sens que l'humanité, les connaissant depuis des siècles, en a reconnu aussi l'inconsistance. C'est là, nous l'avons vu (chap. XIV, p. 172), ce qui est arrivé, notamment, à la science allemande dans la période de réaction violente qui a suivi le sabbath des sorcières (comme on l'a appelé) de la philosophie romantique.

Il pourrait paraître superflu d'adresser un avertissement analogue aux philosophes. En effet, et quel que soit l'accroissement de prestige dont les études philosophiques semblent bénéficier depuis quelques lustres, nous vivons manifestement encore en une période de plein épanouissement des tendances scientistes, et c'est de ce côté plutôt que les abus semblent à redouter. Cependant le danger contraire, celui de la méconnaissance des résultats de la science par les philosophes, n'est peut-être pas entièrement chimérique, même à l'heure actuelle, on l'a vu par l'attitude que MM. Boutroux et Bergson ont prise dans la question de l'identité des rayonnements lumineux et calorifique. Si naturelle, si conforme à la tradition et à l'essence même de la pensée philosophique que soit l'opinion de ces deux illustres penseurs, il est certain qu'en s'insurgeant contre des constatations de la physique, ils ont fait œuvre vaine. Quelle que puisse être la valeur de l'acquis philosophique.

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il faut bien que le philosophe reconnaisse que l'acquis scientifique est fait d'un autre métal, a une autre solidité que le sien et que, s'il entre dans la lice, la victoire ne saurait lui échoir. Et comme il n'est peut-être pas tout à fait impossible que la philosophie obtienne de nouveau, dans la faveur du pul>lic, une place au moins analogue à celle qu'elle y occupait autrefois, ce truisme n'est pas inutile à énoncer.

Ainsi, science et philosophie ne peuvent mutuellement se méconnaître. Et l'on a vu aussi quelle en est la cause profonde : c'est qu'elles sont, l'une et l'autre, des émananations de la raison et d'une raison qui reste fondamentalement la même dans ces deux manifestations. Et quant au sens commun, n'étant qu'une ébauche première et fruste d'un système scientifique et philosophique, il ne forme, en dépit des apparences, qu'une étape sur la même voie : en mettant en œuvre, d'une manière inconsciente, les procédés mêmes que la science et la philosophie se chargeront d'appliquer dans une mesure beaucoup plus large, il substitue à nos sensations incessamment changeantes un monde d'objets infiniment plus stables ; il réduit donc la diversité primitive de ces sensations dans d'énormes proportions et prépare ainsi l'effort ultérieur de la pensée raisonnante.

Il convient de remarquer à ce propos le profit particulier que nous avons tiré de l'examen de la pensée scientifique. Grâce à la précision en quelque sorte forcée de la science, aux contours plus rigides de ses conceptions, la véritable nature du raisonnement y ressort plus aisément. Il y a ainsi grand avantage à se servir, dans les recherches philosophiques en général, et dans celles concernant la théorie de la connaissance en particulier, d'exemples tirés de la science. Mais il faut ajouter : aussi bien de la science du passé que de celle de notre époque. En effet, il ne s'agit nullement, comme on l'a tenté quelquefois, de profiter des résultats de la science. Nous avons fait ressortir (chap. XVI, p. 311) les difficultés d'une telle entreprise. Ce que nous avons cherché ici, au contraire, c'est à reconnaître comment la science raisonne, comment elle réagit à l'égard du

monde extérieur, c'est-à-dire encore comment elle parvient à constituer nos sensations en un ensemble d'énoncés scientifiques. En effet, la connaissance de ces procédés est susceptible de nous éclairer sur le fonctionnement de notre raison en général, précisément dans des occasions où ses étapes sont moins immédiatement sensibles.

Or, le lecteur aura pu s'en convaincre au cours de ce travail, pour l'étude de ces procédés, la science du passé est tout aussi utile que celle d'à présent. On peut même dire : plus utile. Car du fait même que cette science est périmée, que nous n'y croyons plus, nous nous trouvons pouvoir l'observer avec plus d'impartialité. En effet, quel que soit l'effort que nous fassions, cette impartialité, nous ne pouvons y atteindre à l'égard de la science de nos jours. Celle-ci, ses méthodes et ses résultats font partie de ce qu'il y a de plus intime et de plus essentiel dans notre intellectualité ; c'est de la chair de notre chair, et vainement nous chercherions à l'arracher de notre être. Les théories scientifiques contemporaines, pour peu que nous n'y soyons pas restés entièrement réfractaires, nous appa" raissent forcément, et quelque parfait que soit le détachement philosophique que nous affections à leur égard, comme l'expression de la vérité. Car il non^Jaut une vérité, une réalité, et celle du sens commun détruite, il ne nous reste, pour peu que nous voulions nous occuper de science, en faire ou seulement la comprendre, qu'à adopter l'image que nous offre la théorie scientifique. Sans doute cette image n'est-elle pas entièrement cohérente — aucune image de la réalité ne peut l'être, puisque la réalité ne répond pas entièrement aux exigences de notre raison. Il y a plus, cette image n'est même pas fixe, et l'on a vu dans notre chapitre XV comment la science la fait \arier et comment le savant individuel même est obligé de la faire évoluer dans son esprit, conformément à la nature de ses préoccupations momentanées. Il n'empêclie qu'à l'égard d'une série de phénomènes d'un ordre déterminé, les décrets de la science sont, pour le savant comme pour nous, des vérités, des faits. C'est ce qui fait

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que nous y mettons de la passion, et qu'il nous est si difficile de changer de foi : les choses sont ainsi, nous le savons, nous l'avons vu. Or, même pour les choses vues à l'œil nu, l'existence ne peut être qu'inférée ; et quant à C3lles que nous croyons voir au microscope ou au télescope, il est certain que nous n'apercevons que des fantômes, dont l'aspect peut grandement nous induire en erreur. Cependant, nous n'avons qu'à nous interroger nousmêmes pour constater que nous croyons à l'existence de la planète Mars, comme si nous nous étions promenés sur ses terres. Si une théorie venait nous affirmer aujourd'hui que l'existence, dans l'endroit où elle nous apparaît, d'une masse solide, presque aussi grande que notre terre, est une illusion créée par nos instruments d'optique (ainsi que cela paraît avoir été démontré pour les fameux « canaux », qui ont tant excité certaines imaginations), nous aurions certainement beaucoup de mal à y croire ; et cela, qu'on le note bien, sans que l'immense majorité de nos contemporains, pour qui l'existence de la planète est un article de foi, l'ait jamais contemplée au télescope, ni pu se rendre compte des raisons qui font que l'astronomie lui attribue la nature et les dimensions qu'on connaît.

Que si nous voulions, au lieu de cet exemple hypothétique, en rechercher un réel dans l'histoire des sciences, nous n'aurions qu'à nous remémorer celui offert par la disparition du phlogistique. On ne saurait douter que cet être, imaginaire au premier chef, représentait pour les chimistes, jusqu'au triomphe des idées de Lavoisier, quelque chose de parfaitement réel ; il ne serait nullement exagéré d'affirmer qu'ils le voyaient au moins autant que le chimiste de nos jours voit l'oxygène atomique, celui qui, seul, entre dans les combinaisons. Quand Macquer, en réponse aux attaques de Lavoisier, déclarait que c'était ne rien entendre à la « grande chimie » que de douter de l'existence du phlogistique en se fondant sur cet argument que l'on ne pouvait renferm3r dans une bouteille, il traduisait certainement avec beaucoup d'exactitude une conviction tout à fait générale.

La formidable résistance à laquelle s'est heurté le créateur de la chimie antiphlogistique, résistance dont nous avons tenté de retracer les vicissitudes dans notre Appendice II, montre combien le savant éprouve de difficulté à changer de conviction, quand il s'agit d'une conception théorique un peu générale. Ce qu'on lui demande, en effet, c'est tout simplement de modifier l'image qu'il s'est faite du réel. Ni Scheele, ni Priestley n'y ont consenti et si Gavendish s'est montré un peu moins ijitransigeant, il semble bien cependant que c'est surtout par répulsion pour l'image que la nouvelle théorie imposait désormais, qu'il a renoncé à continuer les recherches chimiques qui lui avaient valu tant de gloire. Black, qui a finalement adhéré (chap. IIÏ, p. 78), a fort bien discerné quelle était la force des tenants de la vieille foi. « Si le pouvoir de l'habitude, dit-il dans la lettre qu'il adressait à Lavoisier en 1791, empêche quelques-uns des anciens chimistes d'approuver Vos idées, les jeunes ne seront pas influencés par le même pouvoir, ils se rangeront universellement de votre côté S » Il arrive donc que l'image du réel scientifique se trouve à tel point consolidée qu'il faut attendre la disparition de la génération qu'elle dominait pour en faire prévaloir une autre. Et il est à peine besoin de faire ressortir à quel point une telle situation, la domination que la théorie régnante exerce sur notre esprit, est susceptible de faire dévier notre jugement, quand nous cherchons à reconnaître les véritables fondements du raisonnement scientifique.

Pour la science du passé, au contraire, notre détachement est complet, et dès lors nous sommes, à bien des égards, mieux placés pour apercevoir, avec toute la clarté possible, le véritable rapport entre les constatations qu'on faisait et les conclusions qu'on en tirait. Mais cela, bien entendu, à la condition préalable d'aborder cette étude sans préventions et notamment sans celle qui consiste à poser, d'une manière plus ou moins implicite, la science de nos jours comme la seule réelle, et à ne voir dans celle

1. G. FouRCROY, Encyclopédie méthodique, Chimie, etc., vol. III, Paris, an IV, p. 560.

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des époques antérieures qu'un tissu d'imaginations plus ou moins saugrenues, qui s'interposaient entre l'humanité et une vision juste des choses. Il faut au contraire faire abstraction, en un certain sens et dans la mesure du possible, de nos convictions et même de nos connaissances scientifiques, pour tâcher de se placer, à l'égard des conceptions du passé, dans l'attitude mentale qui devait être celle des contemporains. C'est là sans doute un précepte de toute réflexion historique, mais nulle part peut-être il n'a été plus fréquemment méconnu qu'à l'égard de l'histoire des sciences. C'est qu'aussi nulle part il n'est peutêtre plus difficile à suivre, à cause précisément de cette emprise que les idées scientifiques contemporaines exercent sur notre esprit. Ainsi, la même cause agit doublement, en nous poussant à sous-estimer la valeur du passé, alors que nous sur-estimons celle du présent.

C'est là une erreur de l'esprit fort répandue qui, comme le dit Hegel, en traitant de la succession des systèmes philosophiques, « conçoit bien moins la diversité de ces systèmes comme un développement continu de la vérité, qu'elle n'aperçoit, dans cette diversité, que la seule contradiction. Le bouton disparaît quand la fleur éclate et l'on pourrait dire que le bouton est réfuté par la fleur ; de même, le fruit proclame la fleur comme une fausse manière d'être de la plante et, en tant que vérité de cette d.Tnière, celui-ci prend la plac3 de l'autre. Ces formes non seulement se distinguent l'une de l'autre, mais encore se chassent [verdraengen sich) Tune l'autre, car elles sont incompatibles. Mais leur essence fluide en fait en même temps des moments d'une unité organique, dans laquelle elles ne s'opposent pas seulement l'une à l'autre, mais sont aussi nécessaires l'une que l'autre, et ce n'est que cette égale nécessité qui constitue la vie *. » Ainsi « le résultat n'est pas le tout réel d'une chos?, lequ 4 est constitué par ce résultat, ensemble avec son devenir ». En particulier^

1. Hegel, Phaenomenologie des Geistes, Werke, vol. Il, Berlin, 1S32, pp. 4^ 6. Cf. ib., p. 16 : « Le vrai, c'est le tout. Mais le tout n'est que l'être se complétant par son développement. »

l'histoire de la philosophie doit être comparée, comme Hegel le déclare dans un autre passage, « non pas à une galerie des erreurs de l'esprit humain, mais bien plutôt à un panthéon de figures divines * ». Rien de plus juste en effet, et cela est aussi juste de l'histoire des sciences que de celle de la philosophie.

Nous taxera-t-on de parti-pris ou d'exagération si nous affirmons que la manière dont la science est généralement exposée ne tend pas précisément à faire naître, chez le lecteur, des sentiments de ce genre? Même quand on fournit l'historique d'une découverte, quand on s'applique à montrer qu'elle n'est pas née en un jour (comme le veut, pour le concept de la gravitation chez Newton, la légende enfantine de la pomme), que celui qui lui a donné sa formule définitive a eu des précurseurs et quelquefois des prédécesseurs, on cherche cependant à particulariser en quelque sorte la conception plus récente, en insistant exclusivement sur ce qu'elle présentait de nouveau, en faisant ressortir ce par quoi elle s'opposait à la science de l'époque, et en laissant dans l'ombre ce par quoi elle s'y rattachait. On élargit ainsi artificiellement l'espace qui séparait le grand homme de ses contemporains, qui devient une sorte de gouffre. La figure du novateur grandit démesurément, ce qui n'est pas un mal en soi, car jamais l'humanité n'honorera assez ses initiateurs, ceux qui l'ont guidée vers le savoir. Mais cette promotion s'accomplit aux frais des opposants, qui font triste figure, ayant refusé de se rendre à une évidence qui crève les yeux (c'est là du moins ce que le récit, tel qu'il est fait le plus souvent, semble clairement impliquer). Or ce n'est pas ainsi que, généralement, les choses se sont passées dans la réalité, et il n'y a, certes, aucun avantage à fausser l'image de cette évolution. La théorie que nous considérons comme périmée avait ses mérites ; du fait même que la science l'avait adoptée on peut hardiment conclure qu'elle devait contenir une parcelle de la vérité. Et d'autre part la conception

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