L UNITÉ DE LA RAISON HUMAINE
des théories n'est qu'un exemple particulier de cette vérité très générale.
En parlant des conceptions périmées du passé, on ne doit certes pas s'abstenir de toute critique et l'on doit, moins encore, songer, sans des raisons péremptoires, à rétrograder vers elles (comme précisément l'a fait Hegel, en maintes circonstances, nous l'avons vu). Mais nous devons nous pénétrer de cette conviction que, quelque paradoxale que puisse nous paraître actuellement la théorie, la croyance à laquelle on était parvenu, la voie que la raison humaine a suivie pour y parvenir ne pouvaient pas différer radicalement de celles que nous adopterions dans un cas analogue, si nous nous basions sur les mêmes constatations ; ou, si l'on aime mieux, que ce qui a satisfait les exigences intellectuelles d'hommes dont il est impossible de méconnaître la haute intelligence, ne peut manquer de nous satisfaire à notre tour, si nous nous plaçons dans les mêmes conditions. Car, dès lors, il est clair que si nous réussissions à mettre à nu les véritables ressorts du raisonnement analysé, un aspect essentiel de l'esprit humain se révélerait à nous»
Dans un ordre d'idées analogue, le lecteur, du moins nous osons l'espérer, aura reconnu qu'il y a eu quelque profit à scruter la pensée qui a inspiré la tentative de Hegel. Or, il nous semble que s'il en a été ainsi, c'est précisément grâce au fait que cette doctrine, qui, dans le même domaine, poursuit un but identique à celui de la science — puisque aussi bien c'est le but de toute activité de la raison à l'égard de la nature — procède cependant par des voies si étrangement différentes. C'est ce qui fait que nous sommes, en ce qui concerne certaines de ses particularités, mieux placés pour les observer d'un œil non prévenu, que s'il s'agissait, par exemple, de l'entreprise analogue de Descartes, si conforme aux principes essen* tiels auxquels obéit la science de nos jours.
C'est le mérite incontestable d'Auguste Comte d'avoir insisté sur le rôle que doit jouer, dans cet ordre d'idées l'étude de l'histoire des sciences. « Je ne saurais, déclare-
t-il, trop fortement recommander, en général, quant à toutes les hautes difficultés que peut présenter la philosophie des sciences, l'usage de la méthode historique comparative », et il ajoute : « La philosophie des sciences ne saurait être convenablement étudiée séparément de leur histoire, sous peine de ne conduire qu'à de vagues et stériles aperçus ; comme, en sens inverse, cette histoire isolée de cette philosophie serait inexplicable et oiseuse ^ » Sans doute, on peut lui reprocher de n'avoir pas lui-même suffisamment suivi son précepte et d'avoir abordé son étude avec trop d'idées préconçues et surtout dans l'intention de la faire servir à des intérêts qu'il estimait « supérieurs » ; mais le mérite d'avoir formulé ce programme reste, à notre avis, très grand.
Evidemment, le principe qu'implique notre affirmation, et qui est celui de l'unité essentielle de la raison dans le temps, ne peut être qu'un principe heuristique. Car si petit que soit le nombre des générations qui se sont écoulées depuis qu'il y a une science que nous connaissons, et qu'il peut donc être question d'une histoire des sciences (nous faisons entièrement abstraction, bien entendu, de la mentalité, préhistorique dans cet ordre d'idées, dont s'est occupé, avec tant d'autorité, M. Lévy-Bruhl ^), et si peu probable qu'il soit qu'un organe aussi essentiel que le cerveau ait pu se trouver modifié, en un laps de temps relativement aussi infime, en ce qui concerne son mode de fonctionnement, cela n'est pourtant pas strictement impossible ; on pourrait s'imaginer en effet, à la rigueur, que les conditions si anormales, au point de vue purement animal, dans lesquelles l'homme se trouve placé depuis le début de la civilisation, ont déterminé, dans sa structure mentale, une sorte de mutation brusque, dans le genre de celles que M.H.de Vries a observées dans la structure morphologique de Vœnothera lamarckiana. Et l'on pour-
1. A. Comte, Cours de philosophie positive, 4« éd., Paris, 1877, vol. II, p. 312.
2. LévY-BRUHL, Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures,
Paris 1910.