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LUXITÉ DE LA RAISON HUMAINE

rait aussi, avec un peu plus de vraisemblance peut-être — c'est là, nous l'avons vu, le point de ^-ue de Hegel — supposer que l'immense effort de raisonnement lui-même auquel l'humanité cultivée tout entière se livre sans cesse a suffi pour modifier les assises de sa raison. Depuis Aristote, dit-il, « le travail deux fois millénaire de l'esprit a dû lui conférer une conscience plus haute de sa pensée et de son essence pure en elle-même », et c'est pourquoi, contrairement à ce que pensait Kant, la logique du Stagirite a besoin « d'une refonte totale » (cf. chap. XI, p. 11).

Cette idée que la raison humaine, dans ce qu'elle a de plus profond et de plus essentiel, à savoir dans les principes mêmes sur lesquels elle repose, et par conséquent dans les procédés et, s'il est permis d'user de cette métaphore, dans le mécanisme qu'elle met en œuvre en comprenant, s'est modifiée avec le temps, qu'elle n'est plus telle qu'elle était aux époques passées et notamment au moment où le Stagirite en exposait les règles, constitue le fondement de la logique hégélienne et, par là, de son système tout entier. Il y a là, chez Hegel, comme une espèce d'évolutionnisme, et de fort bons esprits ont pu, parfois, se laisser séduire par cette brillante hérésie. C'est en effet manifestement une hérésie à l'égard de tout ce qu'ont sinon professé explicitement, du moins supposé tacitement les grands penseurs qui, depuis tant de siècles, se sont efforcés de scruter le mécanisme de la raison humaine ; tous, cela n'est pas douteux, ont cru fermement, inébranlablement à l'immutabilité fondamentale de la raison, c'était là pour eux le roc solide sur leqtiel devait reposer toute « théorie de la connaissance » (pour user de ce terme moderne) et, partant, toute philosophie.

Il est tout aussi clair, semble-t-il, que c'est une hérésie fort dangereuse. Non pas, certes, au point de vue du fonctionnement même de la raison, dont le mécanisme essentiel paraît d'une robustesse, d'une rusticité remarquables, résistant (du moins dans des cas normaux) à toutes les tentatives, si artificieuses soient-elles, visant à le déranger : il ne sert de rien de vouloir lui inculquer qu'elle

devrait comprendre ; si elle n'a pas réellement compris, elle manifestera tôt ou tard sa résistance, en imaginant des détours par lesquels elle parviendra, ou du moins croira parvenir à cette compréhension qu'elle n'aura pas réellement atteinte. Mais cette théorie évolutionniste de la raison compliquerait singulièrement la tâche du philosophe, de celui qui cherche précisément à faire la lumière sur les procédés dont use notre intelligence. C'est là, certes, une tâche ardue entre toutes — il suffit, pour s'en convaincre, de constater, pour ainsi dire extérieurement, combien faibles ont été, au fond, les progrès accomplis dans ce domaine, depuis Aristote par exemple. Or, s'il était reconnu que la raison en elle-même se modifie, et jusqu'au jour où il serait possible de préciser nettement en quoi consista cette modification (et certes, le partisan le plus déterminé de la théorie ne pourrait affirmer, à l'heure qu'il est, que cette précision ait d'ores et déjà été acquise), toute constatation dans ce domaine se trouverait affectée d'un facteur inconnu et qui, au fond, la rendrait plus ou moins illusoire. A moins toutefois que le chercheur ne se bornât à étudier les intelligences qui lui seraient strictement contemporaines et, donc, censées fonctionner selon un mécanisme analogue au sien — renonçant par là à toutes les lumières que pourrait lui apporter l'étude des esprits du passé, même les plus éminents, convaincus de n'avoir usé que d'un instrument imparfait, d'une raison inférieure en qualité à celle qui fonctionne en nous-mêmes. Ce serait tout aussi pernicieux au point de vue de l'histoire des sciences, car cela, tendrait au fond à nous faire renoncer à tout effort en vue de comprendre réellement ceux qui nous ont précédés, puisqu'il serait avéré que ce verbe même signifie pour nous autre chose qu'il n'avait signifié pour eux ; ce serait, en d'autres termes, sanctionner formellement cette conception qui, malheureusement, vicie tant d'aperçus dans ce domaine, et qui admet implicitement, comme une chose qui va en quelque sorte de soi, que nos ancêtres, puisqu'ils se sont « trompés », ne pouvaient être que des esprits d'un ordre inférieur.

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Il suffit^ semble-t-il, de reconnaître combien profondes seraient ces perturbations pour nous décider à ne pas nous engager à la légère dans cette voie évolutionniste, pour déclarer au contraire qu'il incombe aux partisans de cette conception de démontrer, de nous faire toucher du doigt en quelque sorte, cette prétendue variation de la raison.

C'est là une constatation importante. 11 est en effet facile de se rendre compte qu'il existe un vaste domaine où aucune des deux thèses ne peut être rigoureusement démontrée : c'est le domaine des problèmes nouveaux que l'expérience présente sans cesse à l'entendement. Nous avons exposé nous-mème combien souvent, au cours des siècles, l'humanité, en s'attaquant à ces problèmes, a fini par adopter des conceptions qui, tout d'abord, lui avaient paru entièrement absurdes (cf. chap. XV, pp. 184 et suiv.). Or, un tel bouleversement intellectuel est évidemment susceptible d'être représenté comme la conséquence de ce que la raison, d'un jugement à l'autre, aurait subi une transformation. Car, en définitive, notre raison, c'est notre pensée tout entière, et ce n'est qu'artificiellement que nous y introduisons des séparations. Dans ce sens on peut donc dire que notre raison se modifie sans cesse, que chaque parcelle de savoir que nous acquérons, chaque expérience par laquelle nous passons, la rendent différente de ce cfu'elle était auparavant. La raison qui s'est pénétrée du concept de la sphéricité de la terre au point de comprendre que les lignes selon lesquelles agit la gravitation terrestre concourent au centre, n'est pas tout à fait celle pour qui ces lignes sont parallèles dans l'espace, et de même la raison qui s'est assimilé le principe de relativité diffère de celle pour laquelle les concepts de temps et d'espace sont, selon la formule newtonienne, absolus et indépendants l'un de l'autre. C'est là, évidemment, une simple question de définition. Mais du fait même que nous concevons l'existence d'une logique, il est clair que nous essayons de distinguer, dans cet ordre d'idées, entre la forme et le fond, que nous nous efforçons de dégager le concept de l'instrument à l'aide duquel nous opérons et

de rendre ce concept indépendant de ce sur quoi cet instrument opère. Appliquant ce que nous venons de reconnaître en ce qui concerne les difficultés qu'entraînerait la thèse évolutionniste, nous jugerons alors qu'il convient d'attribuer ces modifications plutôt au second qu'au premier des deux composants de l'entendement. Nous dirons que ce n'est pas la raison elle-même qui a varié, mais que le problème nouveau qui s'est imposé à son attention nous la fait paraître sous un nouvel aspect, rend explicite ce qui, en elle, n'était qu'implicite jusqu'à ce moment. C'est là d'ailleurs, de toute évidence, une manière de voir qui s'impose en quelque sorte toute seule, précisément parce que nous avons la tendance à croire à l'immutabilité des assises de notre raison et qu'il nous faudrait donc des preuves péremptoires pour renoncer à cette conviction.

Or, il suffit d'un coup d'œil sur l'histoire des conceptions scientifiques en général pour reconnaître que non seulement nous n'y trouvons point ces preuves, mais qu'au contraire, ainsi que nous l'avons fait ressortir tout à l'heure (pp. 368 et suiv.), la continuité et la solidarité de l'effort scientifique de toutes les époques y apparaissent manifestes. Les théories les plus hardies, les plus novatrices, on se rend aisément compte combien elles étaient cependant préparées et, aussi, conformes au fond à la tendance générale de l'effort scientifique. C'est dire que nous n'avons aucune peine à concevoir qu'en tant que la raison paraît s'y comporter autrement qu'elle ne l'avait fait auparavant, cet élément nouveau, en elle, se trouvait déjà en puissance et n'a été mis en évidence que par suite des circonstances nouvelles avec lesquelles elle s'est trouvée en prise. En effet, il est à peine besoin de le proclamer une fois de plus, nous ignorons tout, directement, du fonctionnement de la raison et ne pouvons formuler d'opinions à ce sujet qu'en observant ce fonctionnement dans des cas concrets. Or, nous l'avons constaté (chap. VII, pp. 247 et suiv,), il est fort malaisé de faire fonctionner notre raison à l'essai et, dès lors, de prévoir quelle sera son attitude à l'égard

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d'un problème qui ne s'est pas réellement posé, à la résolution duquel la pensée humaine ne s'est pas appliquée avec tout le sérieux dont elle est capable. Le fait qu'en un ensemble nouveau de circonstances la raison apparaît sous un aspect que nous ne lui connaissions pas encore n'a donc rien de surprenant. Reprenons nos deux exemples du chapitre XV. Ce qu'il y a de véritablement révolutionnaire dans la doctrine de la sphéricité terrestre (pp. 185 et suiv.), c'est le fait que l'espace perd désormais les deux directions privilégiées du haut et du bas qu'il paraissait posséder. Or, si fortement que la raison primitive fût pénétrée de l'existence de cette propriété particulière de l'espace — et nous pouvons, à chaque moment, nous convaincre de la vigueur de cette croyance par la manière dont notre sentiment immédiat, obéissant au sens commun, la conserve, — il n'en est pas moins certain qu'elle n'établissait aucune confusion, aucune solidarité entre cette propriété et celles proprement géométriques. Si l'on avait demandé à un Grec qui croyait encore à la terre plate et qui pourtant avait déjà quelque teinture de géométrie, à quelle profondeur sous terre telle ou telle proposition cessait d'être valable,-la question lui eût paru sans doute aussi saugrenue qu'à nous, et jamais certainement on n'a éprouvé le besoin de démontrer queje théorème de Pythagore restait valable quand le triangle rectangle, au lieu d'être tracé sur une table horizontale, l'était dans un plan vertical. On peut faire des observations analogues à propos du principe de relativité d'Einstein. Il est certain que cette conception apparaît tout d'abord comme tout à fait déconcertante, et Duhem n'a pas tort de faire valoir, dans cet ordre d'idées, le fait que la théorie ne saurait correctement s'énoncer en langage ordinaire ; c'est là en effet une preuve péremptoire qu'elle sort entièrement du cadre que nous trace, dans le domaine du temps et de l'espace, l'intuition du sens commun. Il suflit cependant d'y prendre garde pour se convaincre que les éléments de cet ensemble si choquant préexistaient, dans une grande mesure, dans notre conscience. Ainsi, en ce qui a trait à l'étrange

solidarité que la théorie établit entre le temps et l'espace, les deux apparaissant désormais comme liés dans un ensemble à quatre dimensions, il convient de se rappeler cette déclaration de Lagrange, qui date d'il y a plus d'un siècle : « On peut regarder la mécanique comme une géométrie à quatre dimensions, et l'analyse mécanique comme une extension de l'analyse géométrique \ » Il est certain, en effet, qu'à partir du moment même où nous faisons entrer dans nos calculs un symbole représentant le temps — c'est-à-dire dès nos premiers pas en mécanique, — ce symbole se trouve combiné, par des opérations arithmétiques, telles que la multiplication, la division, etc., avec d'autres symboles représentant des grandeurs spatiales. Or, une telle combinaison n'est possible en réalité qu'en mettant de côté, en oubliant sciemment, si l'on peut dire, ce que cette notion du temps présente de spécifique, d'irréductible à toute autre, et en réduisant t à n'être qu'une grandeur mathématique pure et simple. Il ne s'agit pas là d'une action isolée de notre entendement, au contraire c'est le processus fondamental qu'il applique constamment à la réalité en cherchant à la rendre rationnelle, ainsi que nous l'avons exposé à propos du panmathématisme (chap. XV, pp. 207 et suiv.). En ce qui concerne le temps, ce processus aboutit évidemment à le spatialiser en quelcjue sorte, c'est-à-dire à faire paraître sa dimension unique comme analogue, jusqu'à un certain point, aux dimensions de l'espace. Mais déjà la tendance causale elle-même, si l'on veut bien la considérer sous cet angle, apparaît, par la supposition de la réversibilité des phénomènes, comme une tentative d'assimiler le temps à une dimension spatiale, laquelle permet un déplacement dans les deux directions, alors que le temps cependant s'écoule constamment dans une même direction. Il n'y a d'ailleurs rien de mystérieux dans cette coïncidence, car il s'agit, au fond, dans les deux cas, d'une seule et unique chose, à savoir de la transformation du réel en rationnel. Les auteurs de la théo-

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