Dbscartes, Principes, 4» partie, chap
des plus hautes conquêtes de notre science actuelle ; c'est encore que la disposition générale de l'œuvre et l'esprit qui l'anime sont, au suprême degré, conformes à la pensée qui inspire les savants de nos jours et, par leur influence, la généralité de nos contemporains cultivés. La rapidité et la simplicité de certaines déductions peuvent nous choquer, mais toujours, en dépit presque de nous-mêmes, nous admirons et, parfois, on se surprend en quelque sorte à regretter que Descartes n'ait pas eu raison davantage, que la nature (comme l'a montré l'évolution subséquente de la physique) se soit montrée à tel point plus compliquée que l'image qu'il s'en faisait. Enumérer toutes les inspirations que la science a puisées dans cette œuvre serait refaire l'histoire du développement scientifique des siècles qui ont suivi. Et peut-être cette source n'est-elle pas entièrement tarie et un physicien de nos jours pourrait-il encore trouver, en parcourant les Principes, maint sujet de méditation utile.
Tout autre est l'impression qui, pour un lecteur de nos jours, se dégage de l'œuvre de Hegel. C'est — on est bien obligé de le reconnaître, malgré tout le respect que l'on peut éprouver pour un esprit par ailleurs si puissant — celle d'un profond ahurissement. Rien qui rappelle la science de nos jours, ni celle des contemporains de l'auteur (qui était d'ailleurs animée à peu près du même esprit), ni même la science véritable d'une époque quelconque de l'humanité, par exemple la physique péripatétique ou la chimie des alchimistes. C'est comme si, là où nous nous attendions à apercevoir des figures humaines, on nous présentait une série de monstres aux grimaces absurdes. Parfois on se prend à douter, et l'on relit à plusieurs reprises, pour se convaincre que le phénomène dont parle l'auteur est bien celui que la science connaît, à tel point l'interprétation qu'il en fournit s'écarte, par le fond même, de tout ce que la science conçoit ou a conçu. Les exemples abondent, et l'on n'a, à cet égard, que l'embarras du choix. Citons celui que Hegel lui-même considère comme fondamental et qu'à ce titre il mentionne dans la
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première parîie de VEncj'clopédie, dans l'exposé de la Logique. Qu'est-ce que l'aimant ? C'est une « représentation du syllogisme » (Schluss). Car « le syllogisme (non pas dans la signification de l'ancienne logique formelle, mais dans sa vérité) est l'indication que le particulier constitue le milieu qui réunit les extrêmes du général et de l'unique ». De même l'aimant « réunit dans son milieu, c'est-à-dire dans son point d'indifférence, ses pôles qui, par là, tout en persistant en leur diversité, constituenl, d'une manière immédiate, une unité * ». Ce parallélisme vous paraît-il insuffisant? C'est uniquement à cause de l'impuissance de la nature, répond Hegel. En efPet cette impuissance « entraîne cette conséquence, que la nature ne représente pas les formes logiques d'une manière pure ». Il n'en est pas moins vrai que cette forme du syllogisme est « la forme générale de toutes choses ^ ». En dépit de la netteté des déclarations de Hegel on pourrait,
1. Hegel, en cette matière, comme dans bien d'autres conceptions de sa Naturphilosophie, n'est pas entièrement indépendant de Schelling. C'est à ce dernier qu'appartiennent notamment l'idée de considérer le phénomène magnétique comme le phénomène fondamental de la nature, ainsi que celle de le « construire » à l'aide de catégories abstraites. Cf. notamment Ideen zu einer Philosophie der Natur {Werke, 1" série, vol. II, p. 164) : « Le magnétisme est l'acte général par lequel la vie s'insuffle, l'unité est implantée dans la multiplicité et le concept dans la différence. » Il est « ce qui détermine la longueur pure et, comme ce déterminant se manifeste dans le corps par la cohésion absolue, il est aussi ce qui détermine la cohésion absolue ». De même Darlegung des wahren Verhaeltnisses, etc. {ib., vol. VII, p. 64) : La philosophie « n'aperçoit dans Taimant rien d'autre que la loi vivante de l'identité, le A = A, exprimé dans l'espace, mais que celui-ci ne trouble en aucune façon ».
2. Encyclopaedie, Logik, p. 50. Cf. sur cette « impuissance de la nature », qui est incapable de maintenir l'espèce, dont le concept est troublé par la naissance de monstres, ib., p. 65 ; de même Naturphilosophie, pp. 265, 651, €95, et Wissenschaft der Logik, 2* partie, p. 45.— C'est là une conception que les hégéliens n'ont pas complètement abandonnée, comme on peut le voir chez Wallace qui, après avoir insisté sur ce que la nature « est toute unité de développement et présente une histoire de la vie écrite dans son organisme, histoire qu'il incombe à l'intelligence de lire et de reconstituer », ajoute que cela ne peut se faire qu'en supposant que « tout son accident et toute son irrégularité ne sont que l'imperfection inévitable de la réalité en tant que donnée en parties et en successions» {Prolegomena, 2» éd., Oxford, 1894, p. 477). — Cette « impuissance de la nature » est du reste aussi un héritage de la philosophie de Schelling. Cf. par exemple, System des transcendentalen fdealismus {Werke, V série, vol. III, p. 390) : « Les produits morts et dénués de conscience de la nature ne sont que des tentatives non réussies de la nature visant à se réfléchir elle-même. »
étant donné la bizarrerie (au point de vue des conceptions scientifiques actuelles, s'entend) de sa théorie, croire que ce n'est peut-être qu'une boutade. Mais ce serait mal juger de l'effort sérieux et soutenu avec lequel il s'applique en cette matière. En effet, dans la Naturphilosophie Hegel revient à plusieurs reprises sur ce thème fondamental et déclare notamment que la représentation du syllogisme dans l'aimant s'accomplit « de manière simple et naïve » et que, de ce chef, le magnétisme devait forcément frapper l'esprit dès que l'on avait conçu l'idée d'une philosophie de la nature, c'est-à-dire dès que l'on s'est douté de l'existence du concept dans la nature. D'ailleurs, le processus chimique est, de même, un syllogisme « non seulement par son commencement, mais par sa marche, car il a besoin de trois agents, à savoir de deux extrêmes indépendants et d'un milieu où leur détermination se touche ». Et voici la preuve de cette assertion, qui nous fait voir en même temps comment Hegel concevait ces trois agents : « De l'acide tout à fait concentré qui, comme tel, est dépourvu d'eau (Hegel considérait, comme toute la chimie de son temps, ce cpie nous appelons maintenant l'anhydride comme étant le véritable acide), si on le verse sur le métal, ne le dissout point et même ne l'attaque que très faiblement ; que si, au contraire, nous retendons d'eau, il attaque le métal avec beaucoup de vigueur, précisément parce qu'il faut, pour cela, trois agents ^ »
Faut-il s'étonner après cela que l'œuvre de Hegel soit restée sans la moindre influence sur la marche des sciences physiques et biologiques ? H semble bien qu'aucun progrès de la science contemporaine ou postérieure ne s'y rattache de près ou de loin -, et ce fait est d'aulant plus
1. Naturphilosophie, pp. 246, 371. Cf. ib., p. 401, où le rôle de l'eau et de l'air dans la fabrication de l'acide sulfurique est expliqué, de même, par le fait que, le processus entier ayant la forme d'un syllogisme, on a besoin de trois agents ; p. 413 où le processus chimique apparaît comme un « syllogisme réel » ; p. 500 où le processus de la plante « se décompose en trois syllogismes ». Mais l'Etat aussi est un syllogisme et, de même, Dieu, qui l'était d'ailleurs déjà chez Abélard (Cf. V. Cousin, Ouvrages inédits d'Abélard, Paris, 1836, Introduction, p. cxcviii).
2 Dès 1840, Trendelenburg constate {l. c, p. 90) que « dans les sciences
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significatif qu'il ne peut certainement pas être attribué à des circonstances extérieures, par exemple au manque d'encouragement auquel se seraient heurtées des tentatives opérées dans cette voie. La philosophie hégélienne exerça, comme on sait, à l'époque même où elle parut, un attrait incomparable ; ce sont au contraire les véritables savants, comme on le voit par exemple par la correspondance entre Liebig et Woehler, qui en Allemagne eurent à souffrir cruellement des préférences accordées aux partisans de la doctrine à la mode ^ Mais il y a plus : la stérilité absolue de la pensée hégélienne dans le domaine scientifique ressort même si on la compare à d'autres conceptions, à peu près contemporaines et plus ou moins analogues. En effet, on le sait, la Naturphilosophie de Hegel n'est pas un phénomène unique dans la philosophie romantique allemande. Simultanément, ou antérieurement, d'autres philosophes essayèrent également de deviner la nature. Hegel se montre plein de mépris pour ces tentatives de ses émules. « Ce que l'on a qualifié, dans les temps modernes, de philosophie de la nature, dit-il, consiste en grande partie en un jeu de nulle valeur (nichtig) à l'aide d'analogies extérieures et vides, qu'on veut faire passer pour des résultats profonds. Le traitement philosophique de la nature est par là tombé dans un discrédit mérité ^ », c'est de la « prestidigitation » et « le truc de ce savoir s'apprend rapidement ^ ».
physiques et naturelles on ne connaît aucun exemple de l'application .de la méthode dialectique ». Cf. d'ailleurs plus bas (p. 32) les aveux significatifs de Karl Michelet à cet égard.
1. A léna, en été 1803, sur 52 professeurs (y compris les privat-docenten) que comptait l'ensemble des facultés, 12 enseignaient la philosophie pure; en hiver 1803-1804, sur iS professeurs, 12 également (K. Fischer, Z. c , p. 67), et l'engouement n'a certainement fait que croître pendant toute la période qui a suivi. — Cf., sur les faveurs dont la philosophie hégélienne a joui en Prusse, Appendice V.
2. Encyclopaedie, Logik, p. 358. Cf. Naturphilosophie, pp. 3, 198, 511, 520, 536, 606.
3. Phaenomenoloffie, Werke, vol. II, Berlin, 1832, p. 38. K. Michelet, le fidèle disciple du maître, renouvelle encore en 1840 cet anathème contrôles « soi-disant philosophes de la nature » et approuve les physiciens d'avoir « repoussé avec vigueur » le « composé trouble de pensée et d'empirie » qu'on leur offrait. 11 précise que ce blâme s'adresse surtout à des produc-
Le lecteur d'aujourd'hui serait tenté, en lisant ces lignes, de s'étonner de l'aveuglement de l'auteur, en s'écriant Quis tulerit Gracchos.»., et cela d'autant plus que, dans le détail, les explications et « constructions » de Hegel sont souvent directement empruntées à ses prédécesseurs (on en verra plus d'un exemple au cours de ce chapitre).
Mais c'est que Hegel, avec une entière sincérité, ne croyait pas qu'il y eut une assimilation quelconque à établir entre ces tentatives, qu'il estimait avoir été faites plus ou moins au hasard, et la sienne, qui partait d'un principe unique et bien déterminé ^ Or, il y a ceci de curieux que ces vagues tentatives sont restées moins vaines que le système coordonné de Hegel. En effet, quoi qu'on en ait dit, la philosophie de la nature n'a pas été entièrement stérile. Le Danois Oersted, qui a découvert l'électro-magnétisme, était CQvl^memQiiX xm philosophe de la nature tout à fait authentique. Et bien que, à la simple annonce du nouveau phénomène, sa véritable nature et les principales lois qui le régissent aient été aussitôt établies par le génie supérieur d'Ampère, le mérite d' Oersted, dans ce domaine, n'en est pas moins considérable. De mèm? encore Schoenbein, dans ses recherchas qui ont abouti à la découverte de l'ozone, paraît avoir suivi un courant d'idées se rattachant à la philosophie de la nature. Enfin, celle-ci peut, semble-t-il, réclamer légitimement une part notable dans une œuvre scientifique beaucoup plus importante que celles que nous venons de mentionner, à savoir dans les travaux de J. R. Mayer sur le principe de la conservation de l'énergie. Pour qui, connaissant peu ou prou les écrits scientifiques de l'école, parcourt les deux opuscules de Mayer et observe la manière dont il insiste sur le rapport universel des forces et sur la liaison intime entre le
lions ayant surgi pendant les deux premiers lustres du xix« siècle (Préface à la Xalurphilosophie, p. S) et il approuve expressément le botaniste Link qui, parlant des explications faciles de ces philosophes et de réternelle tripartition introduite par eux, déclare : « On ne s'est jamais autant moqué de la nature » {ib. p. 9).
1. Cf. sur le rapport entre la philosophie de la nature de Hegel et celle de Schelling, plus bas, ch. Xll, p. 90.
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monde inorganique et le monde organisé, ainsi que sa manière entièrement et hardiment apriorique de déduire son énoncé du principe de l'équivalence de la cause et de l'effet, il ne saurait y avoir aucun doute : c'est là de la philosophie de la nature — appliquée évidemment, avec un instinct scientifique infaillible, là où le raisonnement était à sa place, à savoir à la déduction d'un principe de conservation— mais de \di philosophie de la nature toute pure. Le fait qu'on s'abstient en général de rattacher Mayer à ces doctrines provient de ce qu'il en était un disciple très attardé ; en 1842, la vogue des déductions philosophiques en science avait joliment passé et on le fit bien voir au pauvre auteur. Sa découverte fut méconnue et, fait caractéristique, dans les attaques auxquelles Mayer fut en butte, même à une époque où le principe de la conservation de l'énergie était déjà universellement reconnu, l'accusation d'être un philosophe spéculateur, un métaphysicien, a toujours tenu une place considérable.
Que si cependant nous nous demandons à quel courant, à l'intérieur de la philosophie de la nature, ces découvertes doivent être rattachées, la réponse ne paraît pas douteuse. Il semble, en effet, bien malaisé d'établir une liaison quelconque entre les travaux de ces trois savants et les théories scientifiques de Hegel. Leurs efforts paraissent plutôt avoir été dirigés par ces considérations fondées sur de simples analogies, au sujet desquelles Hegel s'exprime avec tant de sévérité \ C'est là un fait qui, quoi qu'il puisse en paraître au premier coup d'œil, n'a rien de paradoxal, car les analogies entre la nature et notre esprit sont multiples, et des aperçus de ce genre peuvent suggérer, à un homme dont l'instinct scientifique est suffisamment vigoureux, l'existence de rapports fort importants. Mais, encore un coup, ces résultats ne font que ressortir davantage la stérilité foncière de la théorie hégélienne.
Peut-être ne sera-t-il pas superflu d'illustrer ce trait si
étonnamment fâcheux par un exemple particulier. Nous le choisissons non pas dans les sciences physiques où, on l'a vu par l'exemple de l'aimant, Hegel se trouvait en contradiction manifeste avec les convictions de son temps et où, par conséquent, les deux directions étaient trop divergentes pour qu'il ait pu y avoir influence muluelle, mais dans le domaine biologique, où théories et méthodes n'avaient encore, à cette époque, que peu de fixité. Saiton comment Hegel explique ce que nous appelons actuellement l'infection des plaies ? « L'organique, dit-il, se trouve, par la respiration, en lutte avec l'air, de même qu'il est en général combattu par les éléments ; ainsi la plaie ne devient dangereuse que par l'air '. » Il est tout à fait clair que jamais, en partant d'une conception de ce genre. Pasteur n'eut pu parvenir aux théories que l'on connaît.
Essayons cependant de nous rendre compte, à un point de vue plus général, pourquoi la tentative de Hegel — tout comme celle de Descartes d'ailleurs — ne pouvait pas réussir. Pour ce faire, dépouillons résolument le philosophe allemand de tout le prestigieux appareil métaphysique qu'il sait si admirablement mettre en œuvre et considérons son effort à la lumière des notions que l'examen de la science actuelle et de son histoire dans le passé permettent d'acquérir. A première vue, il peut sembler que Hegel ait tenté son entreprise dans des conditions plutôt favorables. Descartes — tous ses raisonnements, d'un bout à l'autre de son œuvre scientifique, en font foi — n'admet qu'un monde physique entièrement rationnel. Tout doit pouvoir se déduire rigoureusement des prémisses par lui posées et qui lui apparaissaient elles-mêmes comme nécessaires. C'est de ces « seuls principes » ou, comme il le formule autre part, des « premières causes », des « semences de vérité qui sont naturellement en nos âmes » que
1. Hegel, Xaturphilosophie, p. 159. Hegel maintient l'existence des quatre éléments d'Empédocle et d'Aristote ; ce sont des « éléments physiques », qui sont d'un autre ordre que les éléments chimiques, mais ont plus de généralité que ces derniers [ib., p. 161). Cf. Appendice XI.
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Descartes prétend « déduire l'explication de tous les phénomènes, c'est-à-dire des effets qui sont en la nature et que nous apercevons par l'entremise de nos sens * », et il annonce en effet avoir réussi à en tirer « des cieux, des astres, une terre et même sur la terre de l'eau, du fer, des minéraux et quelques autres telles choses qui sont les plus communes de toutes et les plus simples et par conséquent les plus aisées à connaître ^ ». Sans doute, averti par son puissant instinct scientifique, fait-il une place à l'expérience ; mais c'est une place véritablement infime \ Hegel est, du moins en théorie, plutôt moins tranchant dans cet ordre d'idées que Descartes. Il estime sans doute, nous l'avons vu, tout comme ce dernier, la nature accessible à la raison apriorique. Mais il pense que celle-ci ne doit aspirer à en connaître ainsi que les grandes lignes. Il admet que « l'idée de la nature, en se particularisant, se répand en choses fortuites » qui « dépendent du hasard et du jeu et ne sont pas déterminées par la raison concrète * ». C'est là, de la part de la nature, « un jeu de vaet-vient déraisonnable sur l'échelle de la grandeur fortuite, entre les mouvements du concept ^ ». De même, il y a, dans l'histoire, beaucoup d'accidentel, de faits historiques impossibles à justifier \ Ces choses fortuites, la philosophie doit s'abstenir de s'en occuper, sous peine de perdre tout crédit ^ Ainsi, il lui est « parfaitement indifférent quels sont les corps où le magnétisme fait son apparition » et, de même, « il ne faut point vouloir tout comprendre »