‹ De l'explication dans les sciences (volume 2)Chapitre 110 sur 153 · Cf. Appendice XXI · texte numérisé non relu

Cf. Appendice XXI

2. Cf. A. Einstein. Ueber die spezielle iind die allgemeine RelativiLaeis- Iheorie, 9« éd., Brunswick, 1920, p. 58.

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que l'avenir, à ce point de rue, en diffère totalement. Mais on ne saurait certainement affirmer que cela soit impossible, que l'évolution de la science ne se trouvera point un jour orientée de telle façon que les logiciens seront contraints d'admettre une déformation essentielle de la raison elle-même.

Il est à peine besoin de faire ressortir que ce que nous supposons ainsi, c'est une continuation de l'effort que nous avons entrepris ici. C'est, en effet, nous l'avons dit dans notre préface, la voie qui nous paraît la plus propre à révéler le mécanisme de notre pensée et donc, aussi, à vérifier s'il est, oui ou non, resté le même. Dans ce domaine, le philosophe ne peut que suivre le savant. Cela ne veut pas dire, évidemment, que la philosophie soit, ici, la serve de la science. Au contraire, elle fait une besogne toute différente, puisqu'elle cherche à connaître ce que la science elle-même ignore, à savoir les principes qui, inconsciemment, la guident. Dans cet ordre d'idées, la science n'est pour le philosophe qu'un échantillon de la pensée humaine — échantillon particulièrement important, cependant, par le double fait du sérieux que l'humanité met dans cet effort et de l'aisance relative avec laquelle l'évolution des idées, qui se produit au grand jour, permet de démêler ici la marche de la pensée.

Mais moins encore la philosophie, conforme à ce type, puisqu'elle fonde ses conclusions sur l'observation de la science, peut-elle avoir la prétention de régenter celle-ci. Une condamnation prononcée contre une théorie scientifique au nom d'une conception philosophique est très certainement inopérante. Le passé de la science le prouve surabondammentet si, en dépit des protestations de Duhem, la théorie d'Einstein et de Minko\vski parvient à triompher (ainsi que cela en a l'air au moment où nous écrivons), ce sera là un nouvel exemple de cette constatation. On pourrait objecter, il est vrai, que Duhem était lui-même savant, mais il est clair qu'en l'occasion il a fait œuvre de philosophe. En protendant enfermer la science dans les limites du sens commun, il a affirmé implicitement que.

dans cette manière de concevoir la nature, la raison se manifeste tout entière, qu'aucune évolution de la pensée humaine n'a pu et ne peut nous révéler, en elle, de replis que le sens commun ne permettait point de soupçonner. C'est là certainement une opinion que tout, dans l'histoire de la science comme dans celle de la philosophie, tend à démentir.

Mais, encore un coup, ces révélations successives n'entament en rien notre croyance en l'immutabilité essentielle de la raison elle-même. L'affirmation de Hegel n'y trouve donc aucun appui. Mais pour voir plus clairement combien peu cette affirmation est, en réalité, acceptable, nous n'avons qu'à nous rappeler ce que nous a appris l'analyse de l'œuvre de ce philosophe au sujet de la manière dont, d'après lui, la raison devait se comporter à l'égard de la nature. Le phénomène que Hegel lui-même considère comme essentiellement conforme à la raison concrète, comme le phénomène-type, et à l'aide duquel il entend principalement expliquer la réalité, le devenir, n'est certainement pas susceptible, tout le démontre, d'être réellement agréé par notre raison. La déduction que Hegel a tentée en vue de parvenir à ce résultat est, Trendelenburg nous l'a montré, entièrement inopérante, et rien, dans l'histoire de la pensée humaine depuis Hegel, n'indique certes que les règles du raisonnement humain aient subi en cette matière, à ce moment, un bouleversement aussi profond. On peut même affirmer, si osé que cela paraisse à première vue, qu'en dépit de tous les efforts de ce puissant esprit, le devenir était resté, pour lui-même, presque aussi peu rationnel qu'il l'est pour tout le monde, que sa propre raison a résisté dans une grande mesure à la contrainte qu'il entendait exercer sur elle. En effet, s'il en avait été autrement, si Hegel avait réellement et intimement pensé selon les règles de sa raison concrète, comment un disciple, dont la fidélité aux principes essentiels du maître et la compréhension profonde de ces principes ne font aucun doute, eût-il pu parvenir, en suivantj la chaîne de ses déductions, à celte conception d'une réa-j

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lité intemporelle et d'où tout devenir par conséquent est exclu (chap. Xl^ pp. 63 et suiv.)? C'est donc que le concept de ce devenir rationnel ne faisait pas réellement corps avec l'ensemble des conceptions hégéliennes, qu'il restait plutôt, chez son auteur, en grande partie isolé et en quelque sorte inefficace, en d'autres termes que Hegel lui-même, là où il raisonnait simplement et inconsciemment, ne suivait pas les règles de sa prétendue raison concrète, mais celles de la raison de tout le monde et de toujours, qui n'est autre, on l'a vu, que cette pauvre raison abstraite, dont il affectait de tant mépriser les indigentes tautologies. Pour résumer ce que, dans notre livre III, nous avons exposé au sujet des raisons en quelque sorte intérieures de ce formidable échec, nous dirons avec Hartmann que les deux points les plus essentiels de la doctrine, les points où une simple piqûre peut la faire crouler, comme une piqûre dans la moelle allongée tue un animal, sont évidemment la possibilité d'une progression de la pensée par la voie dialectique et la transition entre l'idée et la réalité K Or, nous l'avons vu (chap. XI, p. 56, chap. XII, pp. 72 et suiv., chap. XVIII, p, 352), ces deux prétentions de la doctrine hégélienne sont, toutes deux, caduques. La pensée, voulant engendrer l'être, n'arrive qu'à le créer indistinct, tout pareil au non-ètre, et, vu l'impossibilité de toute dialectique véritable, de toute évolution spontanée de concepts abstraits, cet être reste éternellement immuable. C'est donc bien la sphère de Parménide, et le fait que le résultat auquel aboutit Hegel se révèle, si on le scrute suffisamment, identique à celui énoncé par le vieil Eléate, constitue en lui-même une preuve de la fixité de la raison humaine. Mais cette preuve ne vaut, il est à peine besoin d'y insister, qu'en raison de la grande vigueur de l'esprit de Hegel et du sérieux avec lequel il a

k tenté l'effort en question. Il fallait véritablement qu'il crût le contraire, que la raison lui parût modifiable, pour que, 1. Ed. V. Hartmann, Neukantianismus, Scliopenhauerianismus und llecfclianismus, etc., Berlin, 1877, p. 328.

ayant tenté vainement de la modifier, il nous persuadât de son immutabilité. Sans doute est-ce là un résultat auquel il a atteint en dépit de lui-même ; mais cela ne doit dimi-^ nuer en rien notre reconnaissance envers lui, car, nous l'avons dit (chap. VII, p. 247), rien n'est plus malaisé que de faire fonctionner notre raison à l'essai, et les résultats des déductions ne se révèlent véritablement que chez les penseurs qui les poursuivent avec la volonté bien arrêtée d'aboutir.

Mais c'est sans doute l'histoire des sciences qui nous fournit, dans cet ordre d'idées, la démonstration la plus concluante : comme c'est son champ d'action que cette nouveauté menace du bouleversement le plus grave, il n'est que naturel (par le jeu de l'action et de la réaction) que nous y trouvions les armes les plus efficaces pour la combattre. Et en effet, une étude quelque peu approfondie de l'évolution des conceptions scientifiques dans le temps suffit pour écarter complètement toute supposition relative à une modification essentielle de la raison humaine dans ce domaine, important entre tous, du devenir, du moins depuis le temps reculé où la science a commencé à poindre sur l'horizon intellectuel de l'humanité. Il n'est pas inutile de faire ressortir, à ce point de vue, que la tentative la mieux caractérisée en vue de rationaliser le devenir — tentative dont nous nous sommes servi précisément au chapitre XI (p. 66) pour montrer à quel point ce concept, en lui-même, choque les normes instinctives de notre entendement — s'est produite bien postérieurement à la prétendue réforme hégélienne de la logique. Si personne n'a protesté contre la théorie de Boltzmann et de Maxwell, si, au contraire, elle a paru, à tout le monde, parfaitement naturelle, c'est donc que la raison humaine, dans sa manière de concevoir le changement, n'a aucunement varié.

Ce qui donne à cette constatation relative à la philosophie de Hegel une portée plus générale, c'est le fait avéré que la théorie mise en avant par lui constitue la seule conception vraiment cohérente qui ait jamais été

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formulée dans cet ordre d'idées ; ainsi que l'a fait ressortir, non sans quelque complaisance, un des chefs de l'école néo-hégélienne anglaise, « la logique de Hegel est la seule rivale de la logique d'Aristote ^ ». Au sein même de la philosophie allemande, cette entreprise de Hegel est tout à fait unique et, en quelque sorte, isolée. Sans doute Hegel se réclame-t-il de Kant (et notamment de la « logique transcendantale »), et les points de contact de sa doctrine avec celle de Schelling sont-ils nombreux. Mais Kant, au moment du plein épanouissement de sa philosophie, a déclaré expressément que la logique, depuis Aristote, n'avait fait ni un pas en avant, ni un pas en arrière et semblait par conséquent se trouver « close et terminée » une fois pour toutes ^ ; et, quant à Schelling, les hégéliens eux-mêmes reconnaissent qu'il s'est servi de la logique traditionnelle.

Ainsi — et c'est là la conclusion ultime que, nous l'espérons, le lecteur voudra tirer de notre travail — tout nous permet de croire à l'uniformité essentielle de notre raison ; bien mieux, .tout nous ordonne de l'affirmer. Sans doute, la raison est, en son essence, antinomique, divisée contre elle-même dès qu'elle tient à progresser, dès que notre raisonnement a un contenu réel, cette réalité ne fût-elle que celle des concepts mathématiques. Mais son cadre n'en est pas moins immuable. Elle plie sans cesse, mais c'est pour se redresser aussitôt, en formulant à nouveau ses exigences, toujours les mêmes, auxquelles elle ne renonce jamais, pas plus du reste qu'elle n'y a renoncé dans le passé. Vouloir la contraindre à modifier ses assises, à transiger véritablement sur ses droits, en acceptant définitivement ce qui ne lui agrée pas, serait, semble-t-il, la plus vaine des entreprises. La raison humaine, en dépit du conflit dont elle est sans cesse le théâtre, est véritable-

1. Will Wallace, Enc. Brit., 9" éd., Londres, 1909, voL XIII, art. Hbgbl, p. 205.

2, Kant. Kritik der reinen Vernunft, Préface à la 2* édition, Œuvres, éd Gassirer, Berlin 1913, vol. III, p. 13. — M. K. Bbrthelot (/. c, p. 124-126) insiste à juste titre sur le fait que la pensée de Hegel s'oppose nettement, à ce point de vue, à celle de tous les philosophes qui l'ont précédé.

ment une. Sïl ne peut exister de science inébranlable, catholique (chap. XV, p. 186), il existe bien une sorte de catholicité des fondements de la raison, dans le sens de la définition de S. Vincent de Lérins : tout le monde, toujours et en toute circonstance a raisonné et raisonne encore selon un mode essentiellement invariable.

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