I. LES PRÉCURSEURS DE HUME (Vol. I", p
Hume, semble-t-il, a eu des prédécesseurs ou, tout au moins, des précurseurs au moyen âge, notamment, au xiii^ siècle, Robert Holkot, dont on sait, d'ailleurs, fort peu de chose (cf. Identilé et réaliléf-pp.d^ et 334). Pour Nicolas de Ultricuria, qui n'était connu jusqu'ici que comme atomiste et dont le nom a été mis en avant par M. Rashdall {Nicolas de Ullriciiria, a mediaeval Hume, Proceedings of the Aristotelian Society, vol. VII, 1906-07, pp. 3 et suiv.), nous ne voyons, parmi les textes cités, que les lignes suivantes de la thèse 15 de Nicolas qui s'appliquent véritablement à cette question : Oaibiiscan" que acceptis, quae possunl esse causa alicuius effectus, néscimus evidenter quod ad positionem eorum sequalur effectus positiOy et ce passage n'est peut-être pas tout à fait suffisant pour démontrer Taffirmation de l'auteur anglais. Il est très significatif que Robert aussi bien que Nicolas aient professé des opinions atomistiques et il est au moins fort probable que, pour ces deux aspects de leurs doctrines, ils se rattachaient étroitement aux Mutakallimun arabes, qu'ils connaissaient sans doute par les résumés et les réfutations des Juifs, et notamment de Maïmonide, et qui affirmaient, à côté d'un atomisme poussé à l'extrême, l'impossibilité de toute liaison logique entre la cause et l'effet (Cf. Husik, A History of Médiéval Jewish Philosophy, New -York, 1916, pp. xxii, XXVII, 249). A la Renaissance, la distinction entre causa et ratio a été surtout mise en avant par Giordano Bru.no (De la causa, éd. Lagarde, p. 230) et c'est sans doute à lui que se rattache l'affirmation de Galilée sur l'impossibilité d'arriver « à la connaissance complète même d'une seule chose, seraitce la moindre, de la nature » et, par conséquent, à une déduction véritable de ce phénomène naturel. Mais il faut prendre garde que ces paroles ne visaient probablement que les procédés exclusivement logiques de l'Ecole et qu'en ce qui coutome II 25
cerne la déduction mathématique, ses opinions étaient sans doute assez différentes (cf., pp. 157 et suiv.). En ce qui concerne l'époque qui précédait immédiatement celle de Hume et notamment les rapports qu'on peut établir, dans cette question, entre la pensée de Locke, de Leibniz, de Gordemoy et de Malebranche et la sienne, cf. Identité et réalité, p. 304.
II. LA RÉSISTANCE A LA THÉORIE DE LAVOISIER (vol. I", p. 77).
On sait qu'aucun des trois grands émules de Lavoisier, dont les travaux avaient si puissamment contribué à la ruine de la théorie du phlogistique, ne se convertit à la nouvelle théorie. Scheele, qui fut peut-être le plus extraordinaire découvreur de faits expérimentaux que l'histoire de la science ait connu — FouRCROY dans son admirable exposé historique àeV Encyclopédie méthodique [Chimie, etc., vol. III, Paris, an IV, p. 529), lequel n'est qu'un long panégyrique à la gloire de Lavoisier, constate cependant, en parlant du grand Suédois, qu' « aucun chimiste n'a fait autant de découvertes et des découvertes plus importantes », et J.-B. Dumas, un demi-siècle plus tard, relève ce fait presque incroyable que, dans un seul mémoire, celui sur l'oxyde de manganèse, Scheele découvre le manganèse, le chlore, la baryte et sans doute aussi l'oxygène [Leçons de philosophie chimique, Paris, 1878, 2« éd., p. 103), — disparut le premier, en 1786. Il fut pourtant encore témoin de la découverte de la décomposition de l'eau publiée par Lavoisier en 1784, mais qui avait été annoncée, dans une séance de l'Académie des Sciences, dès Tannée précédente (Fourcroy, /. c, p. 44). Il paraît presque impossible, étant donné la manière dont se transmettaient en général les nouvelles scientifiques à cette époque et la fréquence des communications entre Bergman et les chimistes français d'une part et entre Bergman et Scheele d'autre part, que ce dernier n'ait pas aussitôt recueilli quelque écho des expériences de Lavoisier, auxquelles assistaient les savants étrangers (comme par exemple Blagden en juin 1783, cf. Fourcroy, /. c, p. 444). Mais même cette considération mise à part, il est curieux de constater quel était l'avis de Scheele sur les conceptions de Lavoisier en 1784, onze ans après que celui-ci, dans le travail sur le Changement de l'eau en terre, eut instauré le principe de la conservation du poids de la matière, dix ans après les immortels Opuscules physiques et chimiques, qui donnaient l'explication juste des rapports entre la chaux carbonatée et la chaux vive ainsi qu'entre les métaux et leurs « chaux », bien après que
Lavoisier eut (entre 1778 et 1780) exposé complètement les fondements de sa doctrine et démontré à quel point la supposition de l'existence d'un phlogistique était inutile et, par là même, inadmissible : « Serait-il si difficile de convaincre Lavoisier que son système acide ne sera pas du goût de tout le monde? De l'acide nitreux composé d'air pur et d'air nitreux, de l'acide aérien, de charbon et d'air pur, de l'acide vitriolique, de soufre et d'air pur, de Vacidnm sacchari, de sucre et d'air pur! Gela est-il croyable?... J'ajouterai plutôt foi à ce que disent les Anglais » (Cari Wilhelm Scheele, Brlefe iind Aufzeichnungen,éd, A. G. Nordenskiold, Stockholm, s. d., p. 364., lettre à Bergman du 28 mars 1784). — Uair nitreux {Salpeterlaft) est ce que nous appelons du bi-oxyde d'azote, y acide nitreux, de l'acide nitrique, Vair pur, de l'oxygène, Vacide aérien, de l'acide carbonique (le nom de Luftsaeare que lui donne Scheele lui avait été attribué en 1774 par Bergman, en remplacement de celui à^air fixe ou air méphitique, usités jusqu'alors ; Lavoisier en 1777 l'appelait acide crayeux aéri forme et enfin, vers 1883, acide du charbon, cf. FouR- CROY, /: c, pp. 432, 443, 476), Vacidum sacçhari, de l'acide oxalique. En parlant des Anglais Scheele pensait sans doute à Cavendish et à Priestley, mais surtout, semble-t-il,à Kirwan qui, à partir de 1781, défendait avec beaucoup d'énergie et d'ingéniosité une doctrine selon laquelle le phlogistique n'était autre chose que Vair inflammable (c'est-à-dire l'hydrogène), lequel devait donc se trouver contenu dans tous les corps combustibles. Gette conception rallia beaucoup de sutfrages parmi les phlogisticiens, et Scheele, comme on le voit par la lettre à Bergman du 1^"" fév. 1783 (/. c, pp. 357 et 360), l'approuvait fort.
Cavendish et Priestley survécurent longtemps. Cavendish, à partir d'un certain moment, cessa de défendre publiquement la théorie du phlogistique. Il cessa, du reste, de s'occuper de chimie (il se tourna vers l'étude de l'électricité, où il lit également des découvertes importantes, qu'il négligea d'ailleurs complètement de publier et qui ne furent connues que bien après sa mort). Peut-être l'évolution que subissait l'opinion commune des chimistes vers les idées nouvelles, qui lui étaient si peu sympathiques, n'était-elle pas étrangère à cette décision. En tout cas, il n'adopta jamais la conception anti-phlogisticienne et tout ce qu'il concéda, vers la fin de sa vie, c'est que « la plupart des phénomènes de la nature paraissent pouvoir s'expliquer aussi bien, ou presque aussi bien, par les vues de Lavoisier, que par les principes, communément reçus, de la théorie du phlogistique ».
Priestley combattit la théorie de Lavoisier jusqu'à son der-
nier souffle pour ainsi dire. Priestley fut, comme on sait, un homme aussi* remarquable par l'élévation et la force de son caractère que par la haute valeur de son intelligence scientifique. Ce fut un partisan enthousiaste de la Révolution Française, si impopulaire en Angleterre à ce moment et qu'il défendit avec vigueur en 1791, dans ses Lellers to Burke, contre les attaques passionnées de ce grand orateur. La même année, comme on apprit à Birmingham (où Priestley exerçait les fonctions de ministre d'une communauté non-conformiste) que quelques personnes avaient osé se réunir pour célébrer l'anniversaire de la prise de la Bastille, la maison de Priestley fut pillée et incendiée par la foule surexcitée. Le grand savant V perdit toute sa fortune et surtout des instruments scientifiques infiniment précieux (l'Académie des Sciences, à Paris, lui exprima à cette occasion ses sympathies et Priestley, déjà décoré du titre de citoyen français, fut élu en 1792 représentant du département de FOrne à la Convention, mais il déclina le mandat ; il avait expressément accepté le titre de citoyen, et un de ses fils, qui vécut comme planteur à la Louisiane et y mourut en 1835, conserva cette qualité). Plutôt que de céder, Priestley émigra en Amérique, où il passa les dernières années de sa vie.
Il mit la même ardeur à défendre ses idées scientifiques. « Sa persévérance à combattre pour ses premières idées fut inouïe », dit Cuvier dans le bel Eloge qu'il prononça au lendemain de la mort du savant. « Il voyait sans s'émouvoir leurs plus habiles défenseurs passer successivement dans le parti ennemi ; et lorsque M. Kirwan eut, presque le dernier, abjuré le phlogistique, Priestley, resté seul sur le champ de bataille, porta encore un nouveau défi dans un mémoire adressé aux principaux chimistes français » (Académie des Sciences, 1805, Mémoires, p. 49). Ce défi, ce sont les Considérations onPhlogislon, parues en 1796. En dépit du fait que ses adversaires semblent avoir conquis les suffrages du monde savant, il se sent à tel point sûr d'être dans le vrai, qu'il use d'ironie à leur égard : « Ne me traitez pas à la façon de Robespierre. Supportez patiemment une petite Vendée chimique ! Répondez-moi, persuadez-moi et n'abusez pas de votre pouvoir » (J.-B. Dumas, /. c, p. 125). Le chimiste Adet, qui avait travaillé au laboratoire de Lavoisier et qui avait fondé avec lui les A nnales de Chimie, dont il fut le secrétaire de rédaction, se trouvait à ce moment, en qualité d'ambassadeur de France, aux Etats-Unis. Il rédigea une réponse, mais Priestley revint à la charge et, malgré les éclaircissements de Fourcroy et de Berthollet, persista dans son opinon. En 1800 il publia sa dernière œuvre, The Doctrine of Phlogislon Esta-
blished, dont le titre dit assez Tesprit qui Tanime. La même année il écrivait à un ami : « J'ai bien examiné tout ce que mes adversaires ont fait valoir et j'ai entière confiance dans le terrain sur lequel je me trouve placé... Quoique presque seul, je n'ai pas la moindre appréhension d'essuyer une défaite. » L'année suivante, Cruikshank réfuta le principal argument de Priestley (qui reposait sur une confusion — commune à Priestley et à ses adversaires — entre l'oxyde de carbone et rhydrogène). Mais Priestley ne céda point, contesta les conclusions de Cruikshank et- fit paraître en 1803 (un an avant sa mort) une seconde édition de la Doctrine, où il maintenait intégralement son point de vue. — Il semble cependant que, vers 1785, Priestley ait eu un moment d'hésitation, mais qu'il se soit raffermi dans sa foi sous l'influence de Watt, le fameux inventeur de la machine à vapeur, qui fut aussi chimiste et phlogisticien impénitent [Phil. Transacilons, 1785, pp. 279 et suiv.).
Black a, sans doute, moins de découvertes expérimentales à son actif que Scheele, Priestley ou Cavendish. Mais il a sur eux l'immense avantage d'être un grand théoricien, à peine inférieur à cet égard aux plus illustres de la science de tous les temps. Nous avons parlé (ch. III, p. 75) de son mérite en tant qu'auteur de la théorie du calorique et avons dit aussi (//^., p. 76) comment son génie s'est manifesté dans le domaine chimique, par la découverte du véritable mécanisme de la transformation des alcalis carbonates en alcalis caustiques. Mais ce qu'il faut particulièrement souligner, au point de vue qui nous occupe à présent, c'est que, par ce travail, Black se manifeste comme un véritable précurseur de Lavoisier. C'est, en effet, en recherchant les relations de poids et en leur attribuant une valeur dominante, à l'exclusion de celles de qualité que les chimistes d'alors considéraient comme les seules essentielles (comme on le voit par cette théorie de Vacidum pingue de Meyer), que Black parvient à ses conclusions, et Lavoisier n'a, à ce point de vue, qu'à suivre ses traces, ce qu'il fait du reste, en démontrant, dès le début de ses grands travaux, dans les Opuscules physiques et chimiques de 1774, le bien fondé de la conception de Black. Lavoisier a aussi conscience que sa théorie de l'oxydation a des rapports étroits avec l'hypothèse de Black ; en envoyant à ce dernier un exemplaire de son Traité étémeniaire de chimie, il lui écrit : « Vous y trouverez une partie des idées dont vous avez jeté les premiers germes.... Ce n'est qu'en tremblant que je soumets la doctrine nouvelle au premier de mes juges, à celui dont j'ambitionne le plus les suffrages. » Cependant — et c'est là ce qui nous fait comprendre à la fois quelle distance sépare le précurseur du véri-
table auteur de la doctrine nouvelle et combien est malaisé chaque pas nouveau dans ce domaine — Black reste jusqu^en 1791 attaché à la théorie du phlogistique. Comme il l'avoue franchement dans la lettre par laquelle, cette année-là, il annonce, enlin à Lavoisier son adhésion aux conceptions nouvelles, il avait « longtemps éprouvé un grand éloignement pour le nouveau système, qui présentait comme une absurdité » ce qu'il avait « regardé comme une saine doctrine », et cet éloignement, « qui ne provenait que du pouvoir de l'habitude seul », n'avait diminué que graduellement, vaincu par la clarté des démonstrations et la solidité du plan de Lavoisier (cf. FOURCROY, /. c, p. 560).
Afin de ne pas s'étonner du peu de compréhension que manifestèrent, à regard des travaux de Lavoisier, ces quatre grands savants étrangers, il suffit de se rendre compte combien la lutte fut longue et pénible en France même, où cependant Lavoisier — circonstance à noter — disposait de moyens d'action que la fortune n"a mis, hélas, que rarement entre les mains des grands novateurs. Lavoisier jouissait en effet, on ne l'ignore point, d'un revenu fort important pour l'époque, et s'il est peutêtre vrai (comme l'a affirmé Quenaud,qui avait été son collègue à la Commune de 1789, cf. Bonneville, Collection des Portraits d'hommes de la révolution, Paris, 1796, an IV, le recueil n*a pas de pagination) qu'il l'administrait avec quelque parcimonie, il est certain qu'il n'épargnait rien quand il s'agissait de ses travaux scientifiques ; on prétendait que les expériences sur la décomposition et la recomposition de l'eau, qui, faites en présence d'un nombre considérable de témoins autorisés, eurent un grand retentissement, lui avaient coûté 500.000 livres (ib.). Son influence sociale, qui était grande, constituait aussi, dans le même ordre d'idées, un appoint notable. 11 fut «adjoint» à l'Académie des Sciences, en 1768, à l'âge de vingt-trois ans, alors qu'il commençait à peine à s'intéresser aux sciences, « associé » en 1772, c'est-à-dire bien avant le commencement de ses grands travaux, et enfin « pensionnaire » (ce qui était le grade le plus élevé) en 1778, à un moment où ses résultats étaient encore fort méconnus des chimistes. Il avait l'oreille des hommes du gouvernement et était en mesure d'aider puissamment ses amis. Son laboratoire et ses salons, dit Grimaux dans son excellente biographie {Lavoisier, Paris, 1899, p. 49) « étaient devenus le J centre où afïluaient tous ceux, académiciens ou gentilshom- 1 mes, qui s'intéressaient aux sciences » (cf. la description " enthousiaste des réunions bihebdomadaires au laboratoire de Lavoisier chez Fourcroy, /. c, p. 425). Parmi ces visiteurs on comptait le chancelier Malesherbes et plusieurs ducs — on sait ce que cela voulait dire dans la société d'alors; ses dîners aussi
étaient célèbres. Cependant « de 1777 à 1785, malgré les grands efforts et les nombreux mémoires de Lavoisier, il était bien véritablement seul dans son opinion sur l'exclusive influence de l'air dans les opérations naturelles ; tout en admettant la base de ses expériences et la vérité de ses résultats, les chimistes, témoins de leur exactitude et de leur mérite, ne renonçaient point encore à l'existence du phlogistique, et la théorie qu^'ils suivaient dans leurs ouvrages et leurs démonstrations n'était toujours qu'un accord plus ou moins forcé entre celle de Stahl et l'action de l'air ». C'est Fourcroy qui s'exprime ainsi en 1796 {ib.,p. 541 ), mais Guyton de Morveau, dix ans auparavant, en parlant de la situation telle qu'elle se présentait avant 1785, déclarait qu' « en se replaçant à cet instant on ne peut s'empêcher d'être étonné du doute hardi de M. Lavoisier», concernant l'existence du phlogistique (/6., vol. l^^Paris, 1786, p. 628). Comme ils n'ont, l'un et l'autre, adhéré que postérieurement à cette date de 1785, on pourrait les suspecter, en l'occasion, de quelque partialité, et il est certain, en effet, que l'aiBrmation de Fourcroj n'est pas exacte à la lettre. Bien avant 1785, plusieurs mathématiciens, dont Laplace était le plus connu, avaient déclaré adhérer et, de même, le chimiste Bayen, lequel avait eu le mérite de découvrir la réaction qui était devenue, entre les mains de Lavoisier, une des preuves les plus démonstratives de sa conception, à savoir la décomposition du mercure précipité per se (oxyde de mercure). La conversion de Bayen semble avoir, tout d'abord, quelque peu ému les phlogisticiens (cf. ce qu'en dit Macquer, Dictionnaire de chymie, 2^ éd., Paris, 1778, art. Chaux mélalliqaes, vol. P', p. 352), mais elle resta tout à fait isolée, et il n'est pas douteux qu'en général la situation fut bien telle que l'ont dit Fourcroy et Guyton. Sans doute, dès le lendemain de l'apparition des Opuscules physiques et chimiques^ les commissaires de l'Académie des Sciences (Trudaine, Macquer, Leroy et Cadet), dans leur rapport sur cet ouvrage, reconnurent implicitement que Lavoisier avait raison de placer le principe de la conservation du poids au-dessus de toute autre considération. « On verra, dit ce rapport, que M. Lavoisier a soumis tous les résultats à la mesure, au calcul, à la balance, méthode rigoureuse qui, heureusement pour l'avancement de la chimie, commence à devenir indispensable dans la pratique de cette science » (Lavoisier, OKuvres, Paris, 1862, vol. P', p. 663). Mais de là à approuver les fondements de la nouvelle théorie, en rejetant l'existence du phlogistique, il y avait loin, et Macquer notamment, considéré à ce moment comme le grand-maître de la chimie en France, tout en acceptant la manière de voir de Black et de Lavoisier sur les alcalis caustiques et carbonates
(Z)/c//o;?/2a/>e, vol. P',p. 301), maintint fermement l'existence du phlogistique, en déclarant que« l'impossibilité de recueillir une substance et de Tenfermer ainsi dans une bouteille ne peut assurément pas servir, en bonne physique, à en nier Texistence ou à la révoquer en doute, quand on en a d'ailleurs nombre de preuves démonstratives ; ce qui n'a pas empêché que quelqu'un, qui veut se mêler de grande chimie sans rien entendre de cette science, n'ait employé ce mauvais argument contre le phlogistique de Stahl, qu'on a traité tout récemment d'être imaginaire et supposé» (/6., p. 300). De même, il se moqua de Lavoisier dans une lettre qu'il adressait vers la même époque (1778) à Guyton de Morveau : « M. Lavoisier m'effrayait depuis longtemps par une grande découverte qu'il réservait in petto et qui n'allait pas moins qu'à renverser le phlogistique ou feu combiné ; son air de confiance me faisait mourir de peur. Où en aurions-nous été avec notre vieille chimie, s'il avait fallu rebâtir un édifice tout différent ? Pour moi, je vous avoue que j'aurais abandonné la partie. M. Lavoisier vient de mettre sa découverte au jour, je vous avoue que, depuis ce temps, j'ai un grand poids de moins sur l'estomac. » Après avoir énuméré, avec plus ou moins d'exactitude, quelques-uns des traits principaux de la nouvelle théorie (à commencer par le fait — évidemment incroyable — que, suivant M. Lavoisier, il «n'y a pas de matière du feu dans les corps combustibles »), il termine : « Jugez si j'avais sujet d'avoir si grand peur! » Guyton DE Morveau, /.c.,p. 628). L'ironie de Macquer ressemble, on le voit, à celle de Scheele. Macquer avait l'excuse d'écrire cinq ans plus tôt, mais on verra plus bas que Baume s'exprima d'une manière analogue encore quinze ans après Scheele. Macquer, d'ailleurs, resta impénitent jusqu'à sa mort (1784).
La situation ne se modifia, à ce point de vue, qu'à partir de 1785, au lendemain de la découverte de la composition de l'eau ; mais l'évolution, en France du moins, à partir de ce moment, fut rapide, et Lavoisier s'empressa de la faire connaître au monde, en publiant, en collaboration avec ses adhérents, une sorte de manifeste. C'est la fameuse traduction de V Essai] on Phlogiston^ dans lequel Kirvs^an, en 1884, exposait d'une manière suivie la théorie dont nous avons parlé plus haut à propos de Scheele, tout en prétendant réfuter les opinions des anliphlogisliciens (l'appellation date précisément de cet ouvrage, cf. p. 8 de la traduction). La traduction française porte le titre Essai sur le phlogistique et la constitution des acides, traduit de l'anglais de M. Kirwan avec notes de MM. DE Morveau, Lavoisier, de la Place, Monge, Berthollet et de Fourcroy (Paris 1788) — il n'existe peut-être, parmi toutes les productions de l'esprit humain, aucun ouvrage dont
le titre réunisse autant de noms que la postérité a reconnus comme illustres. Mais les adhésions, si Ton excepte celle de Laplace, étaient de date récente. Berthollet qui, dans ses Observations sur la causticité des alcalis et de la chaux^ publiées en 1782, avait pris nettement parti contre Lavoisier, proclama son adhésion à la nouvelle doctrine à la séance du 6 août 1785 de l'Académie des sciences, par son Mémoire sur V acide marin déphlogistiqué. Ce travail ne fut publié (comme c'était l'usage alors) que dans le volume des Mémoires de TAcadémie paru trois ans plus tard et il est curieux d'y lire, à cette date, des critiques à l'égard de Guyton de Morveau en tant qu'affirmant « la nécessité du phlogistique » (p. 281, cf., p. 285, rénumération : Kirivan, de Morveau, de la Melherie). Ce chimiste s'était en efTet converti à son tour en 1786. Il se trouva qu'au moment même où s'opéra cette conversion, la partie Chij mie, pharmacie et métallurgie de Y Encyclopédie méthodique^ où Guyton rédigeait la Chymie, était en train d'être imprimée. Guyton, dans l'avertissement, tout en rendant hommage à Lavoisier (Cf. la note 3 à la page 273 de notre chap. XVI) déclarait : « Nous aurons plus d*une fois occasion de dire... que nous sommes bien éloignés d'adopter en entier l'explication dans laquelle ce savant chymiste croit pouvoir se passer absolument du phlogistique » (/. c, p. 29) et se vantait d'avoir obtenu pour sa nouvelle nomenclature (publiée en 1782 et conçue selon les principes de la théorie du phlogistique) l'approbation de Macquer, de Kir\^an,de Klaproth etc. (ib., Avertissement, p. vi). Mais parvenu à la page 625 de son volume, il changea d'avis et prit le parti de le manifester d'une manière quelque peu inusitée, en insérant, à cette place, un Second Avertissement où il déclare nettement que « celui qui n'a pas le courage de s'approcher des objets qui heurtent ses préjugés, de renverser lui-même ce qu'il a établi, ne fera pas avancer la science » et que « la doctrine qui régna si longtemps dans les écoles chymiques de toute l'Europe n'est qu'une hypothèse qu'on ne peut plus soutenir ». La conversion eut lieu à la suite d'expériences auxquelles Guyton assista dans le laboratoire de Lavoisier (cf. VEssai de Ktrwan, p. VIII ; comme il y est question de « Tannée dernière » on jugerait qu'il s'agit de l'année 1787, mais cela doit tenir à ce que la préface fut en réalité écrite cette année-là. — Le traducteur était M™^ Lavoisier qui fut, comme on sait, une personne d'un esprit fort distingué, très au courant des travaux de son mari, auquel elle servait souvent de secrétaire ; c'est elle aussi qui grava les planches du Traité élémentaire de chimie, Grimaux, Lavoisier, Paris 1899, p. 124, témoigne que le manuscrit de la traduction de Kirwan porte des correc-
tions de la main de Lavoisier lui-même ; la préface est donc due sans doute à son inspiration directe). — Fourcroy,qui avait louvoyé jusque-là (on peut voir, /. c, p. 541, comment il se glorifie de ce « parti sage » de cette « neutralité » qui était^ dit-il, celle des « bons esprits », des « têtes les plus froides et les plus exercées à la culture des sciences » qui résistaient « non aux découvertes, mais au renversement total de l'ancien ordre des choses »), adhéra postérieurement à Guyton de Morveau, de même que Monge (ib.). — La réponse ne suffit pas à convaincre Kirwan, qui maintint ses opinions et ne se rendit que trois ans plus tard, en 1791, par une lettre qu'il adressa à Berthollet et qui contient la déclaration suivante : « Enfin je mets bas les armes et j'abandonne le phlogistique. Je vois clairement qu^il n'y a aucune expérience avérée qui atteste la production de Tair fixe par l'air inflammable pur ; et cela étant, il est impossible de soutenir le système du phlogistique dans les métaux, le soufre, etc.... Je donnerai moi-même une réfutation de mon essai sur le phlogistique » (z7>., p. 500).
La conversion de Kirv^^an, pour retentissante qu'elle fût, ne paraît cependant pas avoir été tout à fait complète ; en tout cas, il ne parvint jamais à s'assimiler véritablement les fondements de la doctrine, comme en témoignent les objections qu'il formula en 1800 encore en ce qui concerne la nouvelle nomenclature (cf. H. Kopp, Geschîchie der Chemie, Brunswick, 1845, vol. III, p. 162).
De même il n'est pas tout à fait exact d'affirmer, comme le fait Cuvier, qu'il fut « presque le dernier » à abjurer le phlogistique. En France même, La Metherie, qui disposait du Journal de physique, continua la résistance, et aussi Baume, dont la réputation était grande : son Manuel de pharmacie, réimprimé un grand nombre de fois, faisait autorité jusque dans les premiers lustres du xix' siècle. Son Manuel de chymie (1763) et sa Chymie expérimentale et raisonnée (1773) étaient également fort répandues à Tépoque. Baume fut d'ailleurs l'auteur de travaux nombreux et intéressants. Il eut même de l'influence en tant que théoricien. Dans la question de l'affinité, dont nous avons dit l'importance primordiale au point de vue de chimie d'alors (chap. VIII, pp. 292 et suiv.), Baume le premier fit ressortir, en 1773, qu'il fallait distinguer entre l'affinité dans les opérations par voie humide et celle qui se manifeste dans les expériences par voie sèche et ces vues furent aussitôt unanimement accueillies par les savants. Bergman, dans les tableaux d'affinité qu'il publia en 1775 et qui furent considérés cûmme une sorte de norme immuable jusque vers les premiers lustres du xix" siècle (Kopp observe avec raison, Geschichte, vol. II, p. 300, que l'entreprise de
Bergman équivalait en importance à peu près à ce que serait, de nos jours, une revision générale des poids atomiques), s'en inspira entièrement. En 1798 encore, dans ses Opuscules phtisiques et chimiques^ Baume attaque violemment la nouvelle chimie. 11 reproche vivement à Macquer (dont il avait été Tami et le collaborateur et que, par ailleurs, il couvrait d'éloges) d'avoir accepté « le nouveau système sur la cause de la causticité de la chaux » (p. 4 eipassim — Baume lui-même professait en cette matière une théorie du feu modifié, fort analogue à celle de Vacidum pingue de Meyer que nous avons mentionnée chap. III, p. 76, cf. Opuscules, pp. 5 et 20). Baume évite manifestement autant qu'il le peut de prononcer le nom de Lavoisier, dont il semble tenir les travaux pour négligeables — ainsi il parle de la « prétendue décomposition et recomposition de Teau » (z6., p. 5) — et n'a pas assez de sarcasmes pour ceux qu'il appelle « nos docteurs modernes » et qu'il accuse d'avoir « embrouillé par mille obscurités ce que Ton savait de mieux depuis Jean Hey et d'après ce que j'ai dit dans ma Chimie : ils prétendent aujourd'hui que les chaux métalliques doivent leur forme à la présence de l'oxygène »(/6., p. 60). Parlant du tartre vitriolé (sulfate de potasse), il s'écrie : « Quelle doctrine, bon dieu ! veut-on enseigner à des commençants? Qui peut admettre la présence du soufre dans le tartre vitriolé? Les docteurs modernes, me dira-t-on : à la bonne heure ; il y a déjà longtemps qu'ils ont acquis le privilège de déraisonner. Néanmoins, malgré ce privilège, je ne puis me taire et laisser accréditer plus longtemps des erreurs si funestes aux progrès de la chimie » {ib., p. 311). — Il est à noter que Baume ne fut nullement poussé par une rancune personnelle à l'égard de Lavoisier. Il est vrai qu'il crut avoir à se plaindre (injustement, semble-t-il) de ce dernier, qu'il accusait de s'être emparé d'un sien procédé pour le raffinage du salpêtre (cf. Grimaux, /. c, p. 91), mais au moment où son grand adversaire allait monter à la guillotine, il osa très noblement intervenir en sa faveur. Alors que les amis et les disciples les plus proches de Lavoisier se taisaient, dont plusieurs comptaient parmi les puissants du jour — Monge qui était personnellement lié avec Robespierre, dont un mot avait suffi pour sauver le fermier général Verdun ; Guy ton de Morveau qui présidait le comité d'instruction publique auquel la Convention avait transmis la lettre que Lavoisier lui adressait alors qu'il était décrété d'arrestation et qui ne trouva pas le moyen de prononcer une parole en faveur de son maître ; Fourcroy surtout, qui certainement, par plusieurs actes, nota'mment en l'écartant comme contre-révolutionnaire, lors de Vépuration du Lycée des arts, avait attiré l'attention sur Lavoisier et qui,
accusé plus tard (à tort sans doute) d'avoir voulu la mort de celui dont il était jaloux, ne put plaider, comme circonstance atténuante, que sa propre lâcheté (cf. ib., pp. 243, 267, 270, 309, 312), — Baume ne craignit point de se compromettre en pénétrant dans la prison pour remettre à l'accusé un certificat en sa faveur (/6., p.289. — Cf., en ce qui concerne l'attitude de Guyton, la lettre qu'il crut devoir adresser à Grell et dont la traduction allemande a paru sous le titre Guyton-Morveau, Berichtigung wegen der angeblichen Mitarheber von Lavoisier's Tod, en une curieuse plaquette de quatre pages, sans lieu ni date d'impression et sans pagination. Guyton j plaide surtout son sibsence pendant le procès proprement dit de Lavoisier, du 5 au 8 mai 1794. Mais Guyton n'eut son passeport pour Meulan, d'où il partit pour Tarmée, que le 29 avril, et Lavoisier était en prison, et très menacé, depuis la fin novembre).
Marat fut, sans doute, un esprit déséquilibré, à qui l'insuccès de ses propres tentatives scientifiques avait inspiré une haine aveugle pour tous ceux d'entre ses contemporains qui avaient marqué dans la science; il croyait en outre avoir à se plaindre particulièrement de Lavoisier, qui avait mal accueilli son absurde Traité du feu. Il n'empêche que si, dès ses premières attaques, dans VA mi du peuple de 1791, Marat osa traiter Lavoisier d' « apprentif chimiste » et de « coriphée des charlatans » (Grimaux, /. c, pp. 206, 207), c'est qu'à ce moment, aux yeux du grand public, la gloire de l'auteur de la théorie antiphlogistique n'était encore rien moins qu'incontestée.
A quel point les chimistes eurent de la peine à s'affranchir de la conception selon laquelle l'inflammabilité devait être due à la présence, dans les substances douées de cette propriété, d'un principe déterminé, on peut s'en rendre compte en suivant la discussion que suscita, entre Humphry Davy d'une part et Gay-Lussac et Thénard d'autre part, la découverte des métaux alcalins, survenue plus de deux lustres après la mort de Lavoisier. Dès que Davy eut annoncé ses résultats, les chimistes français s'appliquèrent à les vérifier et à les compléter. Mais en même temps, s'appuyant sur l'existence de l'amalgame d'ammonium, qui venait également d'être découvert, ils émirent l'hypothèse que les nouveaux métaux étaient non pas des éléments,mais des hydrures, c'est-à-dire composés de ce que nous appelons leur oxyde, ou plutôt leur hydroxyde(ni Davy, ni ses adversaires ne distinguèrent d'abord entre ces deux genres de combinaisons, et ce fut là une source grosse de difficultés et de méprises) et d'hydrogène. Cette théorie eut tout de suite beaucoup de partisans ; les chimistes y voyaient évidemment
surtout la possibilité d^un retour aux anciennes idées sur Tinflammabilité^ et Davy, dans ses réponses, n^eut pas tort de traiter tout ce courant d'idées d' « explication phlogistique >. Il est à remarquer d'ailleurs que Davy lui-même, tout en réfutant Thypothèse des chimistes français, s'applique simplement à établir que le potassium et le sodium ne sont pas plus des corps composés « que toute autre substance métallique ordinaire ». Quant à la théorie générale sur « Texistence de l'hydrogène dans les corps combustibles, comme un principe commun d'inflammabilité » , il s'exprime à son sujet avec beaucoup de prudence ; non seulement il ne la rejette point d'emblée, mais il cite toute une série d'arguments en faveur de cette conception et termine en déclarant que « les objets n'ont pas été assez examinés » pour que l'on puisse « former une théorie générale » (Humphry Davy, Xouvelles recherches électrochimiques, etc. ^Anudilesde chimie, vol. 75, 31 juill.1810, pp. 29, 61, 166, 175, cf. Id., Observations sur les recherches faites par MM. Gay-Lussac et Thénard, etc., //>., pp. 257, 272, 273 et Gay-Lussac et Thénard, Recherches physico-chimiques, Paris, 1811, pp. 215, 217, 253).
Dans notre IV*^ chapitre (pp. 120 et suiv.) nous avons cherché à nous rendre compte de l'état d'esprit des partisans de la physique péripatétique, qui s'opposaient violemment aux innovations de Galilée. Qu'à cet égard la situation des phlogisticiens fut tout à fait analogue, on le voit par l'attitude de Macquer. Macquer ne combat point Lavoisier de parti pris, tout au contraire il lui décerne, parfois, des éloges très vifs (comme par exemple dans l'article Causticité du Dictionnaire, vol. I", p. 301 et dans l'article Gar, /6.,vol. II, p. 243). Il accepte d'ailleurs (comme nous l'avons indiqué p. 391) ses opinions concernant la composition des alcalis, en reconnaissant que, par cette théorie, la supposition de l'existence d'un composant caustique spécial, tel que Vacidum pingue de Meyer devient tout simplement inutile, comme le sont pour nous les épicycles ou les cieux de cristal des anciens astronomes {ib., p. 246) ; ces opinions lui paraissent désormais « prouvées jusqu'à l'évidence » (/6., vol. II, p. 302). Il va plus loin, car il discerne que ce que la chimie d'alors qualifiait de « causticité » n'est proprement, dans les corps où celle-ci était censée se manifester, qu'une « tendance à l'union » (c'est-à-dire une non-saturation, ib. vol. P"", p. 315). C'est avec la même pénétration qu'il réfute l'argument qui était considéré comme décisif en faveur de la théorie de Meyer et qui était fondé sur le fait qu'en étant neutralisés par des acides, les alcalis caustiques engendrent une chaleur plus forte que les alcalis non-caustiques ; cela tient, selon Macquer, à ce que ces derniers, pendant
2d?> APPENDICES
cette réaction, dégagent un gaz, le « gaz méphytique » (acide carbonique, ib., p. 307). Sans doute n'est-ce pas là, selon nos conceptions actuelles, la cause unique de cette particularité, mais ce n'en est pas moins une des causes et, en comparant, au point de vue thermique, le dégagement du gaz à une évaporation, qui engendre du froid, Macquer montrait qu'il n'était point indigne de la réputation dont il jouissait auprès de ses contemporains. On constate aussi qu'il avait reconnu ce que la théorie de Vacidum pingiie avait de conforme au schéma établi par Stahl, puisque Meyer concluait à Texistence d'un support hypothétique de la causticité par le fait que celle-ci passe d'un corps à un autre, tout comme son prédécesseur croyait l'avoir établi pour l'inflammabilité ou la métallicité (/6., p. 295). N'est-il pas étonnant, dès lors, que Macquer se soit montré à tel point inaccessible à l'argumentation que Lavoisier dirigeait contre le phlogistique ? Nous avons dit plus haut (p.39;2) que la démonstration fondée sur l'impossibilité d'isoler le phlogistique et de l'enfermer dans un récipient ne lui paraissait pas décisive. Or, ce n'est assurément point parce qu'il méconnaissait la valeur en soi d'un tel raisonnement, car en parlant de l'explication de la causticité par l'intervention du gaz méphitique, il fait valoir expressément que c'est là — à rencontre de Vacidum pingae — une « substance que l'on dégage, qu'on enferme dans des bouteilles, que l'on mesure, que Ton pèse, que l'on combine à sa volonté » (/6., vol. II, p. 42, art. Esprit alkali volatil, etc.).
Mais Macquer n'était pas qu'un chimiste distingué, c'était encore un excellent penseur, et il l'a montré en cette occasion, en se rendant compte des véritables motifs sur lesquels reposait sa foi. Le lecteur a vu, en effet, que ce qui le choquait surtout dans les explications nouvelles, c'est qu'elles nécessitaient un bouleversement complet des conceptions reçues. 11 eût fallu, en chimie, « rebâtir un édifice tout différent » et Macquer alors eût mieux aimé « abandonner la partie ». Il s'est expliqué avec plus de netteté encore dans un autre passage. Parlant des preuves que l'on tirait des considérations de poids, il dit : « Il n'y a que les Physiciens qui ne connaissent réellement pas cette belle science [la chymiej qui soient capables de s'imaginer qu'on puisse la mener d'un si grand train, et qu'un seul fait, en le supposant même bien constaté, soit suffisant pour renverser ainsi en un instant le bel ensemble d'une des plus belles théories auxquelles le génie de la chymie se soit élevé, et qui tire, d'une multitude étonnante d'expé riences démonstratives, une force à laquelle ne peuvent résister les esprits assez justes et assez étendus pour les contempler toutes, et en saisir les rapports d'un même coup d'œil »
{/6., art. Chaux melalliques, p. 349). Ce sont bien là les sentiments que les savants éprouvent infailliblement à Tégard de toute inovation théorique profonde au point de rendre nécessaire un véritable remaniement de la conception qu'ils se faisaient de la réalité dans un domaine donné.
Le lecteur voudra bien nous pardonner d'insister un peu longuement sur cette phase particulière de l'évolution de la science. Nos opinions épistémologiques se fondent surtout, on a pu s'en apercevoir dès les premières pages du travail, sur un examen du rôle des théories explicatives. Et comme (le lecteur le sait de reste) c'est en première ligne à l'histoire que nous demandons des révélations à ce sujet, nous sommes amené à parler sans cesse de Tavènement et de la disparition de ces théories et de scruter la manière dont la raison se comporte dans ces révolutions scientifiques.il nous a donc semblé utile de faire le récit suivi d'un de ces bouleversements, un de ceux qui, aujourd'hui, nous paraissent certainement parmi les plus justifiés, de montrer, par cet exemple topique, combien ce changement de front a été accepté difficilement et à quelles résistances s'est heurté le novateur. Le choix de la « révolution » qui s'attache au nom de Lavoisier (Fourcroy se sert de ce terme dès 1796, /.<?., p. 440) nous a été dicté sans doute en première ligne par le fait que cette matière, par suite d'études antérieures, se trouvait être pour nous un peu plus familière que des sujets analogues. Mais nous avons été déterminé aussi, en roccasion, par des motifs plus valables.
La théorie du phlogistique constitue une conception fort complète, embrassant un grand ensemble de phénomènes. Elle est, dans le temps, relativement rapprochée de nous, puisqu'un siècle et demi à peine s'est écoulé depuis le moment où Lavoisier a commencé à l'attaquer — avec combien peu de succès tout d'abord, on vient de le constater. Les documents sont donc aisément accessibles et, ce qui est plus important, leur sens n'est point trop difficile à pénétrer : ces hommes de la fin du xviip siècle ont évidemment, à bien des égards, une mentalité toute pareille à la nôtre. Et pourtant, en cette matière précise du phénomène chimique, ils pensent, tout aussi manifestement, d'une manière toute dilférente et cela au point que nous devons tout de même, parfois, faire un etTort assez considérable pour saisir ce que c'était, dans tel ou tel cas, que ce phlogistique dont ils prétendaient avoir une conception si nette ; car il n'est pas vrai, bien entendu, que la théorie du phlogistique soit tout simplement la théorie de Lavoisier reîonrnëe, elle l'est sans doute dans bien des cas, mais d'autres fois c'est tout autre chose, sans quoi apparemment cette difficulté de compréhension ne se produirait point. Or, cette particularité
de la doctrine, le fait qu'elle nous soit à la fois si proche et si lointaine, qu'ayant des facilités pour étudier les processus du raisonnement que l'on y mettait en œuvre, nous ne risquons point d'être gênés par les convictions scientifiques actuellement régnantes et qui, de ce chef, font partie intégrante de notre mentalité — tout cela en fait un objet éminemment propre à notre analyse. C'est pourquoi, dans le cours de notre travail, nous nous en servons fréquemment. Mais c'est pourquoi il est aussi nécessaire que le lecteur n'ait aucun doute qu'il s'agit bien d'une véritable théorie scientifique, présentant toutes les particularités qui caractérisent ces conceptions. Nous espérons que la marche même de nos raisonnements contribuera à démontrer qu'il en est ainsi ; cependant il nous a semblé utile de préparer dès l'abord cette conviction, et un résumé des circonstances qui ont accompagné la chute de la théorie nous a paru éminemment propre à cet effet.
C'est que, dans ce cas, la situation réelle a été obscurcie par des polémiques passionnées, où le parti-pris nationaliste^ comme nous l'avons indiqué dans le texte, a certainement joué un rôle considérable. Il se trouve en effet que, par la révolution anti-phlogistique, la chimie a, en quelque sorte, changé de nationalité. Dans la chimie du phlogistique, cela n'est pas douteux, les Allemands tenaient la première place ; non seulement les deux fondateurs de la doctrine. Bêcher et Stahl, avaient appartenu à cette nationalité, mais les constatations de fait qui servaient de point de départ aux raisonnements étaient tirées avec prédilection d'expériences de métallurgie. Or, la métallurgie, qui constituait alors la seule industrie chimique, étant parvenue à des conceptions théoriques un peu cohérentes, était surtout une industrie allemande. L'Essai de Kirwan énonce, comme une vérité avérée, que « c'est en Allemagne que les nations modernes doivent aller se perfectionner dans la minéralogie et la métallurgie, comme les Anciens allaient en Grèce se perfectionner dans les lettres », et les anti-phlogisticiens français, dans leur réfutation, ne songent point à protester contre cette affirmation ; ils y songeaient si peu que quand, vers la même époque, l'idée naquit, dans le groupe, d'opposer au Journal de physique de l'abbé Rozier, qui se trouvait entre les mains de La Métherie, un périodique qui serait au contraire dévoué aux idées nouvelles (c'est l'idée qui fut réalisée en 1789 par la création des Annales de chimie), ce qu'on mit en avant tout d'abord, c'est que ce périodique donnerait principalement des traductions d'articles paraissant dans les Annales chimiques allemandes de Crell (cf. Grimaux, /. r., pp. 371 et suiv.), considérées à ce moment comme la publication qui, dans ce domaine, faisait la loi.
Avec Lavoisier, ses disciples et les disciples de ses disciples, la primauté en matière de chimie passa en France pour une suite de lustres, les Allemands n'y jouant plus à peu près aucun rôle : même des trois grands adversaires de Lavoisier, aucun n'appartenait à cette nationalité. 11 n'y eut, à l'époque de Lavoisier, qu'un seul chimiste allemand notable : Klaproth. Ce fut un analyste merveilleux et qui contribua grandement au progrès de la science, notamment par la découverte de quatre nouveaux éléments métalliques ^l'urane, le zirconium, le titan et le cérium). Mais, quoiqu'il eût Tesprit juste, il semble avoir été médiocrement doué au point de vue théorique. Jusqu'en 1792, il ne prit aucune part à la controverse que suscita la théorie antiphlogistique, se contentant d'user, dans ses publications, de la nomenclature ancienne. A cette date (c'est-à-dire à peu près un an après la conversion de Kirwan) il amena l'Académie de Berlin à répéter les expériences de Lavoisier sur la composition de l'eau. Ces expériences ayant réussi, Klaproth adopta sans réserves la foi nouvelle, et son adhésion entraîna celle d'un certain nombre de chimistes allemands, surtout parmi les plus jeunes. Mais beaucoup restèrent attachés à l'ancienne doctrine et continuèrent, jusque dans les premiers lustres du xix' siècle, à inventer des théories plus ou moins extravagantes, destinées à sauver Texistence du phlogistique. Kopp note avec regret cette attitude de ses compatriotes, qui fît que les meilleurs travaux des chimistes allemands de cette époque restèrent sans influence sur la marche de la science, à cause de leurs conceptions théoriques et de leur momenclature arriérées (Geschichle, vol. P% p. 345). Kopp insiste aussi sur le fait que le sentiment patriotique ne fut pas étranger à cette résistance : « Un certain esprit national qui, à ce moment, se fît jour particulièrement dans le domaine de la science, contribua à ce que les chimistes allemands se refusèrent à échanger le système de Stahl, leur compatriote, contre la moderne chimie française » {Ib., p. 341, cf. une observation analogue ib., p. 345). Les Allemands ne rentrèrent sérieusement en lice que plus d'une génération plus tard, avec Mitscherlich, Liebig et Woehler. D'où la tendance, chez un Allemand imbu d'esprit nationaliste, de diminuer Timportance du bouleversement scientifique survenu à la fin du xvin® siècle. Sans doute, les historiens les plus autorisés de la chimie en Allemagne n'ont-ils point cédé à cette tentation, et Hermann Kopp aussi bien que M. Ladenburg (nous l'avons dit dans le texte) ont parlé fort congrûment des mérites de Lavoisier. Mais M. Ostwald n'a pas suivi cet exemple, et les attaques contre Lavoisier sont tout à fait courantes en Allemagne ; il est manifeste que, même en prônant
(faute de mieux) le mérite du Suédois Scheele et des Anglais Cavendish et Priestley, on croit encore, dans une certaine mesure, défendre les intérêts du «germanisme ».
En France, sans doute, le parti-pris a été, en l'occasion, bien moindre. Les antiphlogisticiens victorieux ne parlèrent qu'avec respect de la doctrine vaincue. Guyton de Morveau déclarait en 1786 que l'hypothèse du phlogistique est « au nombre de ces erreurs qu'on a appelées fécondes » (Encyclopédie méthodique, Chymie, etc, vol. P%. p. 627), et, dix ans après, Fourcroj célébra le mérite de Stahl, qui « transforma la chimie » et « en fît véritablement une science nouvelle par la précision de ses idées lumineuses... C'est ainsi, plus encore que par le grand nombre de découvertes, que Stahl éleva un monument qui n'a fait que s'accroître et s'embellir pendant plus d'un demi-siècle. Ses principes simples et faciles ont servi pendant longtemps de boussole à tous les chimistes et si quelques-uns s'en sont un peu écartés... cela n'a pas empêché les bons esprits de revenir bientôt aux principes de Stahl » (76., vol. III, p. 332). Vers le milieu du xix® siècle, J.-B. Dumas, le grand maître de la chimie française d'alors, fit, dans ses Leçons sur la philosophie chimique, le plus magnifique éloge de Stahl. « Tous ses ouvrages indiquent un génie vaste, un esprit pénétrant et riche de toutes sortes de connaissances. Il s'attache aux vues élevées et profondes, aux idées étendues. Il s'y abandonne même sans réserve et poursuit leurs conséquences au travers des ténèbres de la science naissante. A cette époque obscure, la pensée de Stahl produit l'effet d'un éclair au milieu de la nuit, qui fend la vue et brille tant que l'œil peut le suivre, qui brille encore quand l'œil se fatigue et le perd au loin » (2^ éd., Paris 1878, p. 83). Les deux historiens de Lavoisier et de son œuvre, Grimaux et Berthelot, dont le premier fut un chimiste de grand mérite, et le second, un des savants éminents du xix' siècle, n'ont pas hésité à rendre hommage à la théorie de Stahl. « La simplicité de cette interprétation des faits, dit Grimaux, devait séduire les chimistes... La théorie de Stahl réunit tous les suffrages et, à l'aide du phlogistique, aucun phénomène ne resta sans explication » (/. c, p. 111). Berthelot constate, de même (La Révolution chimique, p. 35), qu'une « doctrine si claire, si conforme aux apparences générales et qui coordonnait par des relations simples un si grand nombre de phénomènes, frappa d'admiration les contemporains. Elle fut étendue aux principales réactions de la chimie par trois générations de savants, au nombre desquels on comptait des hommes d'une grande force d'esprit, tels que Boerhaave et Macquer : on la croyait définitive. Son évidence prétendue et la simplicité qu'elle intro-
duisait dans renseignement de la chimie étaient telles qu'elle ne fut abandonnée qu'à regret. » Mais Wurtz, par une phrase fameuse, semblait impliquer que la chimie scientifique n'avait commencé qu'avec Lavoisier, rejetant ainsi le phlogistique dans le passé préscientifique de cette branche du savoir, et cet exemple n'a été, depuis, que trop fréquemment suivi.
Il est cependant étrange, pour ne parler que de la question du mérite personnel qui se pose à propos de la doctrine du phlogistique, que Ton ne s'aperçoive point que ce n'est pas grandir Lavoisier — lequel, du reste, n'en a nullement besoin, étant certainement un des grands hommes les plus authentiques que l'humanité ait produit dans n'importe quel domaine, — que de nier le mérite d'une théorie qu'il eut tant de peine à vaincre, et que, d'autre part, en prétendant que les phlogisticiens avaient tout fait, que Lavoisier n'avait qu'à retourner leur doctrine pour établir la sienne, on fait apparaître des hommes comme Scheele, Gavendish ou Priestley comme des pauvres d'esprit, qui non seulement ne songèrent jamais à une solution aussi facile, mais qui — par pure obstination stupide, on est en quelque sorte forcé de le croire — la repoussèrent dédaigneusement quand elle leur fut présentée. La vérité est au contraire, comme le constate Fourcroy (dont on contestera difficilement la compétence en cette question), que « la doctrine pneumatique » a rencontré « de grandes difficultés.... qu'elle n'a vaincues qu'avec les plus pénibles efforts et la constance la plus inébranlable » (/. c, p. 500). Rarement le tantae molis erat de Virgile fut davantage applicable que dans le cas de cette formidable « révolution chimique ».