V. l'attitude politique de HEGEL (Vol. II, p
La philosophie hégélienne n'a pas en ce moment, si l'on ose s'exprimer ainsi, une bonne presse en France, et cela se comprend jusqu'à un certain point. Dès le moment presque où, douze ans avant sa mort, Hegel s'était installé à Berlin, sa philosophie jouit dans la plus large mesure des faveurs gouvernementales. Hegel, dans sa leçon d'inauguration, déclara qu'il y avait « affinité élective » entre son système et TEtat prussien, et ce dernier montra bientôt qu'il contresignait pleinement ce traité d'alliance. Ce fut dès lors, comme le constate un témoin impartial, une sorte de crime pour un membre du corps enseignant prussien que de n'être pas hégélien, et le bras séculier intervenait au besoin très efficacement (et d'ailleurs sur la demande de Hegel lui-même) pour protéger
contre toute atteinte la philosophie qu'il avait adoptée et son auteur (cf. RosE'SKB.Ayz, Le ben HegeTs^p. 336, et llA^yi, Hegel und seine Zeil^ p. 365 et suiv. les détails sur Tassez vilaine affaire que Hegel avait suscitée par ses attaques contre Fries). C'était d'ailleurs un spectacle peu banal et que Hegel pouvait légitimement estimer un triomphe sans précédent, que de voir l'orgueilleux Etat de Frédéric II, l'Etat des fonctionnaires et des Jiinkers, considérer le fait que Hegel l'avait, par déduction, déclaré nécessaire et juste, comme un élément qui contribuait essentiellement à assurer et à affermir son existence (Haym, /. c, p. 4). En 1844 encore, c'est-à-dire à une époque où l'influence de l'école avait commencé à fortement décliner, Rosen- KRANZ éprouvait le besoin d'affirmer que Ihégélianisme n'avait rien de spécifiquement prussien et que la méfiance qu'on lui témoignait dans d'autres parties de l'Allemagne, en le considérant comme un instrument de Tesprit de domination du gouvernement de Berlin, était donc injustifiée (/. c.,p.xxiv). L'idée d'une alliance entre l'Etat prussien moderne et la philosophie hégélienne a, depuis, pénétré à tel point dans les esprits, qu'on la voit reparaître dans les endroits et sous les formes les plus inattendues. Ainsi M. Croce célèbre, en des termes enthousiastes, « comme de magnifiques exemples, pour ainsi dire, de la théorie hégélienne », Gavour et Bismarck, « des hommes chez qui le rationnel et le réel furent toujours unis et intimement fondus p> {Ce qui est vivant et ce qui est mort dans la philosophie de Hegel, ivad. Buriot, Paris, 1910, p. oo).
Ayant profité du prestige de la politique prussienne, il n'est pas proprement injuste qu'au moment où une faillite retentissante montre enfin au monde entier et aux Allemands euxmêmes ce que cette conception, tant admirée par tous ceux qui croient, en Allemagne et ailleurs, que la force est la qualité suprême des peuples et des Etats, recelait dans ses flancs, quels crimes contre la civilisation et l'humanité elle était susceptible d'inspirer et de justifier, l'hégélianisme soit, dans une certaine mesure, entraîné dans la catastrophe. Le philosophe, cependant, a le droit et même, semble-t-il, le devoir, de se demander si, en dépit de toutes les apparences extérieures, en dépit de ce que Hegel semblait professer lui-même dans les dernières années de sa vie, la solidarité entre cette pensée et cette politique est aussi intime qu'on le prétend. Ce qui en fait douter, c'est le fait bien connu que Hegel n'eut, antérieurieurement à la chute de Napoléon, aucune velléité prussienne — dans la fameuse lettre à Niethammer datée d'Iéna,la veille même de la bataille, il déclarait, prévoyant l'issue de la lutte, qu'il « était impossible de prédire aux Prussiens un sort meilleur » et trois mois plus tard il voyait dans la chute de la
Prusse la preuve que « la culture remporte la victoire sur la grossièreté (Rohheii) et l'esprit sur l'entendement privé d'esprit et Targutie ». Il n'éprouvait même, antérieurement à 1813, aucun sentiment patriotique allemand ; il déclarait volontiers que l'Allemagne n'était pas un Etat, professait la plus profonde admiration pour Napoléon — en l'apercevant, la veille d'Iéna, il avait cru voir « chevaucher l'âme du monde » {Werke, vol. XIX, Impartie, p. 68, Rosenkranz /. c, 229) et affirmait expressément avoir « souhaité depuis longtemps le succès de Tarmée française ». Même quand il parlait du rétablissement de l'Allemagne (comme dans un sien écrit qui porte ce titre), cette tâche lui paraissait devoir être confiée non pas à la Prusse, mais à l'Autriche. Rosenkranz, il est vrai, a essayé de démontrer que Tattitude de Hegel fut au contraire, à ce moment, des plus patriotiques, qu'il a senti vivement les malheurs de TAllemagne, et que c'est cette profonde douleur qui aurait trouvé son expression dans des remarques ironiques (/. c, p. 200). Mais il suffit d'examiner sans parti-pris les documents que ce biographe cite lui-même ainsi que ceux qu'on trouve chez Haym (/. c, pp. 257 et suiv., 334 et suiv.) pour se convaincre que c^est ce dernier qui a raison et qu'à cette époque l'abaissement de l'Allemagne fut parfaitement indifférent à Hegel — l'affirmation contraire de Rosenkranz démontrant simplement la partialité, obstinée au point d'être parfois presque inconcevable, dont ce biographe fait preuve dès qu'il s'agit de défendre la mémoire de son héros contre une accusation quelconque ; l'accusation était particulièrement grave dans le cas actuel, étant donné qu'entre temps le sentiment national allemand était devenu fort intense. Après avoir quitté l'université d'Iéna, Hegel a fait fonction, en 1808 et 1809, pendant un an et demi environ, de rédacteur en chef de la Bamberger Zeilung et a dirigé ce journal dans un esprit absolument dévoué à l'administration bavaroise et, par conséquent, aux idées napoléoniennes. Or, à ce moment, son « système » était achevé, du moins dans ses grands traits ; dans la lettre de Niethammer il raconte précisément comment, ce jour même, il avait écrit les dernières pages de sa Phénoménologie de r esprit^ et la grande anxiété que lui inspire le sort de son manuscrit, au milieu des vicissitudes guerrières, fait un contraste assez plaisant avec son indifférence pour le sort de l'Allemagne. Haym fait remarquer avec justesse que, les aspirations politiques de Hegel s'étant trouvées satisfaites successivement dans deux Etats — tels que la Bavière napoléonienne et la Prusse d'après la « guerre de libération » — qui, au point de vue des conceptions fondamentales dont s'inspiraient leurs gouvernants, se trouvaient placés à peu près
aux pôles opposés, il ne se peut donc pas qu'entre ces aspirations et les principes de la philosophie hégélienne la connexité soit aussi étroite que Hegel lui-même voudrait le faire croire (/. c, p. 261). Il est tout aussi probant, voire même peutêtre plus probant dans cet ordre d'idées que, presque dès la mort de Hegel, une scission profonde soit survenue, comme on sait, parmi ses disciples, les vieux-hégéliens soutenant les idées conservatrices, alors que la foi des jeunes-hégéliens autorisait toutes les audaces révolutionnaires. Il semble bien que ce contraste ne puisse s'expliquer qu'en supposant que la doctrine du maitre, en dépit de l'apparente rigueur des déductions, recelait au fond, au point de vue politique, mainte incertitude et même plus d'une contradiction intime. L'on a pu d'ailleurs constater une évolution et une dualité analogues autre part que dans le domaine politique : ainsi ^1. Croce fait ressortir que de l'école de Hegel sont sortis aussi bien de grands historiens que « les plus comiques contempteurs de l'histoire » (Ce qui est vivant et ce qui est mort de la philosophie de Hegel, trad. Buriot, Paris 1910, p. 121).
Hegel, bien qu'il ait protesté formellement, ainsi que M. René Bertiielot l'a fait justement ressortir, contre le droit du plus fort (Bulletin de la Société de philosophie, avril 1907, pp. 132, 160, 175), fut sans doute, au point de vue de la politique pratique, un simple adorateur du succès. Mais ce ne fut, à aucun degré, un ennemi ni un contempteur de la France. A l'université de Tubingue il s'était, sous l'influence, semble-t-il, de condisciples français venus du pays de Montbéliard (qui appartenait, comme on sait, jusqu'en 1792, au duc de Wurtemberg) pénétré des idées de la Révolution. Il avait, avec des amis, planté un « arbre de la liberté » et collaboré à l'évasion d'un prisonnier de guerre français. Ses camarades témoignent qu'il était parmi les orateurs qui proclamaient avec le plus d'ardeur les principes de liberté et d'égalité révolutionnaires (DiLTHEY, Die Jugendgeschichte HegeTs, Berlin, 1905, p. 14). Il n'a jamais renié cet enthousiasme de ses jeunes années et a parlé magnifiquement, même pendant la dernière partie de sa vie, de la Révolution : « La pensée, la conception de la Justice fit sentir alors d'un coup sa force, et le vieil échafaudage de l'Injustice ne pouvait y offrir aucune résistance... Depuis que le soleil luit au firmament et que les planètes l'entourent, on n'avait pas vu cela, à savoir que l'homme se mît sur sa tête, c'est-à-dire prît pour base sa pensée et édifiât la réalité selon celle-ci... C'était là par conséquent un lever du soleil superbe... un attendrissement sublime, un enthousiasme de l'esprit ont fait trembler le monde d'émotion (darchschauertjy comme si c'était à ce moment seulement que
la réconciliation du divin et du monde se fût accomplie. » {Werke, vol. IX, p. 441). Nous avons parlé plus haut de son enthousiasme pour Napoléon. Hegel, au milieu de ses succès berlinois, lui reste fidèle (Rosenkranz, Hegel als deutscher Nationalphilosoph, p. 116).
Mais le passé de la France excitait également son admiration ; au moyen âge « la floraison de la poésie de la nature chez les troubadours, de même que la formation de la théologie scolastique, dont Paris était le véritable centre, donnèrent à la France une civilisation qui lui constitua un avantage sur les autres Etats européens » {Werke, vol. IX, p. 409). Sous Louis XIV « la France avait la conscience de sa supériorité intellectuelle, par sa civilisation qui était en avance sur celle du reste de l'Europe » {ib., p. 431).
Il suffit de se rappeler ce qu'était l'esprit de nationalisme étroit dans TAllemagrie d'alors, cette Deiiischlhiiemelei pour qui tout ce qui était beau et noble dans le monde ne pouvait être que d'origine germanique, pour reconnaître que l'attitude de Hegel n'était pas sans mérite. Victor Cousin le sentit bien et il nota, lors de sa première visite, en 1817, combien Hegel, à ce point de vue, différait par exemple d'un Frédéric Schlegel qui « au fond détestait la Révolution et la France ». « M. Hegel aimait la France, dit Cousin, il aimait la révolution de 1789 et, pour me servir d'une expression de Tempereur Napoléon que M. Hegel me rappelait souvent, lui aussi était bleu » (Fragments et Souvenirs, 3® éd., Paris, 1857, p. 79).
Contrairement à Fichte, Hegel a profondément admiré Descartes et le « noble Malebranche ». Il lui était impossible d'apprécier les philosophes français contemporains — le seul qui eût pu l'intéresser, Maine de Biran, était, du vivant de Hegel, fort peu connu en France même, et ceux du xviii^ siècle se trouvaient évidemment, en tant que philosophes purs, au pôle opposé. Mais M. Andler lui-même (que l'on suspectera difficilement d'un parti pris en cette occasion) reconnaît combien profondément la pensée politique de la philosophie des lumières française, dont Hegel du reste a expressément célébré les mérites, a influencé cette partie de son œuvre [Les origines philosophiques du pangermanisme^ Revue de métaphysique, sept. '191(), p. 08'*'). Et quant à la science française, l'on verra, au cours de ce travail, quelle admiration elle lui' inspirait.
Il n'est peut-être pas inutile de relever, pour caractériser ce côté de sa mentalité, que (comme on le voit par sa correspondance;, lors de sa visite à Paris en 1820, la grandeur des cho-j ses qu'il y avait aperçues a fait sur son esprit une impressioi écrasante (ueberœaelligend, cf. Rosenkranz, Ilegel's Leben^
p. 366 ) et que son discours parlé (ainsi que le constate le biographe, qui Ta connu intimement dans les dernières années de sa vie) était farci de gallicismes (ib., p. 361).