‹ De l'explication dans les sciences (volume 2)Chapitre 114 sur 153 · VI. LE PRESTIGE ET LE DÉCLIN DE LA PHILOSOPHIE HÉGÉLIENNE · texte numérisé non relu

VI. LE PRESTIGE ET LE DÉCLIN DE LA PHILOSOPHIE HÉGÉLIENNE

(vol. II, p. 10).

Il faut lire, dans les premières pages du livre de Haym, le tableau saisissant de ce qu'était le prestige de Thégélianisme en Allemagne au moment de la mort du maître, alors que « la science tout entière s'asseyait à la table richement servie de la philosophie hégélienne, que toutes les facultés faisaient 'antichambre devant la faculté de philosophie, afin de s'approprier au moins une parcelle de ces hautes vues sur l'absolu et de cette subtilité ductile de la célèbre dialectique ; que Ton était hégélien ou l'on n'était qu'un barbare et un idiot, un empiriste rétrograde et méprisable, etc. ». Les hégéliens se sentaient à ce point sûrs de détenir la vérité absolue qu'ils agitaient avec un plein sérieux (en 1830 !) cette question qui leur paraissait embarrassante : Qu'est-ce qui pourrait bien constituer le contenu ultérieur de l'évolution historique, étant donné que leur philosophie avait démontré que « l'esprit du monde » était parvenu à son but ultime, à la connaissance de soi-même ?

On sait, d'ailleurs, que l'influence de cette philosophie s'est fait très profondément sentir dans les branches les plus diverses de l'activité intellectuelle. Il suffit à cet égard de parcourir les longues listes de ceux qui se réclament de Hegel chez Kuno Fischer (Geschichle der neuern Philosophie, vol. VIII, 2® partie, pp. 1160 et suiv.) ou dans le manuel d'UEBER\vEG-HEiN/:E {Griinclriss, etc., Berlin, 1880, vol. III, pp. 396 et suiv.). 11 est notamment indubitable que le marxisme dérive très directement de Hegel. Marx, Engels et Lassalle furent tous trois des hégéliens convaincus ; pour le premier d'entre eux, M. L. Leseine, dans son excellente étude intitulée U influence de Hegel sur Marx (Paris, 1907, p. ^4), a établi qu'il a emprunté à Hegel « plus qu'il ne semble le croire lui-même *, et l'avis de Jaurès, évidemment fort compétent en cette matière, est tout à fait analogue (De priniis socialismi germanici delineamenlis, etc. Toulouse, 1891, p. 58). De même Jaurès établit que Lassalle, s'il s'est réclamé parfois de Fichte, a cependant surtout subi l'influence de Hegel {ih. pp. 56, 73, 82). Eniin, en ce qui concerne Engels, il faut lire l'éloge que ce dernier fait de la méthode hégélienne (Engen

Duehring's Umwaelziing der Wissenschaft^ Leipzig, 1878, passim, mais surtout, pp. 5 à 7 et 116) pourvoir à quel diapason montait encore Tenthousiasme de ce disciple, à une époque où pourtant, en Allemagne, l'hégélianisme était devenu pour l'opinion publique en général un objet d'horreur. « Hegel, déclare Engels, ayant été non seulement un génie créateur, mais encore un homme d'un savoir encyclopédique, a fait époque partout » (K. Fischer, /. c, p. 1164). Kuno Fischer aussi estime que la philosophie hégélienne « a dominé le xixe siècle », au point que Hegel mérite d'être qualifié de « philosophe du xix^ siècle » (z6., pp. 1191 et 1176), et J. H. Stir- LiNG n'exagère guère en affirmant qu'à un moment donné « les yeux de TEurope entière paraissaient se tourner vers cette philosophie » ( The Secret of Hegel ^ etc., 2^ éd., Edimbourg, 1898,,

p. XVIll).

En France l'engouement fut, sans doute, infiniment moindre qu'en Allemagne, mais sans parler de Victor Cousin et des contemporains, il convient de se rappeler que Taine se reconnaissait tributaire de cette philosophie, « la seule métaphysique qui existe, avec celle d^Aristote » ; Hegel est « Spinoza agrandi par Aristote et debout sur cette pyramide de sciences que l'esprit moderne construit depuis trois cents ans » et « de tous les philosophes, il n'en est aucun qui soit monté à des hauteurs pareilles ou dont le génie approche de cette prodigieuse immensité » (H. Taine, Sa vie et sa correspondance^ Paris 1902, pp. 145, 162, Les philosophes classiques, W éd. Paris 1912, pp. x, 132). La pensée de Renan apparaît de même, ainsi que le constate un juge fort compétent, comme « tout imprégnée d'hégélianisme » (Zyromski, Les caractères généraux de la littérature française au XIX"" siècle, Revue des lettres françaises et étrangères, Bordeaux, 1899, p. 14). M. Zyromski établit encore que bien d'autres esprits éminents, dans les lettres françaises, ont subi, plus ou moins directement, l'influence de Hegel (/6., pp. 7 et suiv.),et si ce critique s'est peut-être un peu trop avancé dans la constatation de cette empreinte chez tel ou tel de nos contemporains, l'ensemble de ses conclusions, à ce point de vue, n'en reste pas moins assez impressionnant. On sait d'ailleurs que, dès la génération qui suivit celle de Hegel, l'accusation à hégélianisme (car ce fut bien une accusation, et contre laquelle on se défendait souvent) fut lancée contre une série de penseurs français ; ainsi le P. Gratry la formula à l'égard de Vacherot, de Renan et de Schérer (cf. Ravaisson, La philosophie en France au XLV siècle, 2^ éd., Paris, 1885, p. 137).

Dans les pays de langue anglaise, la philosophie de Hegel trouva, du vivant même de ce dernier, plusieurs interprètes,

dont le plus notable sans cloute fut le poète et philosophe Goleridge. Mais l'influence réelle de la doctrine hégélienne v date d'une époque postérieure de plus d'une génération à la mort du philosophe et cette floraison tardive a été, comme on sait, extrêmement vigoureuse. 11 semble même que ce néohégélianisme (cemme on l'a appelé) ait été véritablement, surtout depuis l'apparition du livre de J. H. Stirling, le principal courant de la pensée philosophique anglaise, écossaise et américaine pendant la période qui vient de s'écouler, et son intensité ne semble pas avoir sensiblement diminué dans les toutes dernières années. Pour marquer la vigueur de cette poussée, il suffira de relever, comme l'a constaté vers la fin du siècle dernier M. Mac Taggart {Studies In Ihe Hegelian Dialectic, Cambridge, 1890, p. 238), que, dans les domaines les plus divers, tels que ceux de la religion, de la morale, de l'histoire, de la science de l'Etat, bien des auteurs se disaient hégéliens qui n'y avaient peut-être pas tous les droits. Nous aurons l'occasion, dans le cours du présent travail, de nous occuper de plusieurs œuvres de Técole néo-hégélienne anglaise et l'on verra combien sont sérieux les efforts tentés par ces penseurs et combien étroitement ils se rattachent aux fondements posés par Hegel lui-même. En Italie l'hégélianisme a pris solidement pied par les ouvrages de B. Spaventa et de M. B. Croce, et bien que ce dernier ne puisse pas être considéré comme un hégélien orthodoxe (ainsi on verra, dans le cours de cet ouvrage, p. 307, note 2, que son attitude à l'égard de la science est bien plus tranchée que celle de Hegel), l'influence, sur lui, de la pensée et de la méthode de Tauteur de la Phénoménologie, ce « géant de la pensée », comme il l'appelle, a été fort grande.

Il est vrai qu'en Allemagne même le prestige de l'hégélianisme, dès le second ou troisième lustre qui suivit la mort du philosophe, commença à décliner. Ce fut bientôt, hâtée par la scission qui s'était déclarée dans le sein de l'école et par les événements politiques de 1848, une sorte de catastrophe rapide et complète. Tout cet édifice, si superbe naguère, paraissait s'être effondré subitement dans un abîme qui s'était ouvert à sa base. Désormais, l'opinion commune en Allemagne, passée d'un extrême à l'autre, traite Hegel et l'hégélianisme avec le plus profond dédain. Haym constate en 1857 que la Phénoménologie, « livre dans l'étude duquel une génération entière de disciples ardents avait martyrisé son esprit », était désormais aussi peu lue que le Messie de Klopstock (c'est là, pour un Allemand, depuis la fameuse épigramme de Lessing, le prototype de l'ouvrage dont tout le monde connaît le titre et auquel personne ne touche) et, la même année, D.-F. Strauss,

encore hégélien à cette époque, croit devoir défendre son maître, le « lion mort », contre « certains coups de sabot ». Il restait bien quelques disciples attardés, ceux qu'on appelait la « vieille garde hégélienne » (Karl Michelet, Werder, Lasson), mais leurs efforts se heurtaient à l'indifférence générale. En 1894 encore Will. Wallace constatait, dans la 2^ édition de ses Prolegomena (p. 16), qu'il n'était guère prudent pour un auteur allemand qui désirait attirer Tattention de l'opinion publique, de faire ouvertement profession d'hégélianisme, qu'il était au moins indiqué, dans ce cas, d'écarter toute suspicion par quelque marque de désapprobation à Tégard de Hegel, et trois ans plus tard Ed. v. Hartmann écrivait ; « La tradition hégélienne, il est vrai, n'est pas encore entièrement éteinte, mais pour l'esprit de l'époque à laquelle nous vivons, le pont qui mène vers la compréhension de cette philosophie semble rompu » {Schelling's philosophisches System^ Leipzig, 1897, p. iv). Dans les tout derniers temps cependant, cet ostracisme a certainement fléchi, il y a de nouveau des hégéliens en Allemagne, quoique ce mouvement, marqué par des noms comme ceux de Mûnsterberg et de Will. Stern, paraisse en somme d'une envergure assez limitée.

On voit, par ce très sommaire historique, quelle a été l'importance du rôle que Thégélianisme a joué dans l'évolution de la pensée européenne, et Ton voit aussi que l'efficace de cette pensée ne semble nullement épuisée. En France même, assez récemment, MM. Boutroux et René Bertheiot l'ont constaté au cours d'une séance de la Société de philosophie (avril 1907), où l'œuvre de Hegel fut le sujet d'une discussion lumineuse.

VII. LA RAISON ABSTRAITE ET LA RAISON CONCRÈTE CHEZ HEGEL (Vol. Il, p. 12).

Hegel appelle la première de ces facultés Verstand et la seconde Vernunft. On a généralement rendu ces deux termes par entendement et par raison (cf. notamment le Bulletin de la Société de philosophie du mois d'avril 1907), ce qui présente d'ailleurs aussi l'avantage d'être conforme à la manière dont ces deux termes sont, depuis Goleridge, rendus par les traducteurs anglais : understanding et reason constituent, en effet, une traduction en quelque sorte commandée par la parenté étymologique entre understanding et Verstand.

Ce n'est pas sans beaucoup d'hésitations que je me décide à abandonner ce précédent, consacré par la grande autorité de

M. Boutroux. Mon excuse, c'est que le Ver stand de Hegel est bien ce qui a été, partout ailleurs, qualifié de raison et qu'ainsi Hegel est amené à protester contre l'emploi du terme irrationnel dans la signification où il est conçu généralement, en déclarant que ce vocable a été détourné de son sens et que ce qu'on appelle rationnel est simplement conforme au Verstand, alors que ce qu'on qualifie d'irrationnel est plutôt le commencement d'un raisonnement conforme à la Vernunft (Encyclopaedie, Logik, p. 404). Je profite donc de ce que Hegel, en maint endroit, en opposant le Versland à la Vernunft^ qualifie le premier d'abstrait (cf. par exemple ib., pp. 230 et 231, où l'identité abstraite du Verstand est opposée à l'identité concrète de la Vernunft ; de même, ib., p. 77, où la première est attribuée à la philosophie ancienne, à l'exclusion toutefois de Platon et d'Aristote, qui seraient parvenus, comme les modernes, à la logique concrète ; Philosophie der Geschichte, p. 63, où le concept, en passant du domaine du Versland à celui de la Vernunft, est dit avoir acquis une détermination plus concrète, etc.), pour traduire raison abstraite et raison concrète. Gela permet en même temps d'user du terme rationnel dans le sens qu'on donne habituellement à ce mot, en employant pour ce qui est conforme à la raison concrète le terme raisonnable. — Will. Wallace [Prolegoniena, Oxîovd, 1894, p. 381), en opposant reason et understanding, se sert également, pour caractériser le premier de ces deux concepts, du qualificatif concrète.

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