X. LA PHILOSOPHIE DE LA NATURE ET LE PROGRÈS
DES SCIENCES (p. 28),
La Logique de Hegel a paru en 1813 et 1816 et VEncgclopédie en 1817. D'autre part Hegel n'a cessé de s'occuper de ces matières dans ses cours, dont ses disciples ont cons-, tamment tenu compte dans l'édition posthume, de sorte que nous connaissons ses conceptions jusqu'à la veille pour ainsi dire de sa mort. Or, il est tout à fait caractéristique que Hegel nulle part ne revendique l'honneur d'une découverte scientifique, grande ou petite, dont l'impulsion serait due à ses idées. Sur les trois découvertes dont nous avons parlé dans le texte, une seule a été faite du vivant de Hegel. C'est celle d'OErsted (1820), et l'on conçoit fort bien que Hegel n'ait rien dit à ce propos, car OErsted eût sans doute protesté ; c'était en effet, comme on le voit par ses écrits philosophiques, un « philosophe de la nature » parfaitement authentique, mais qui n'avait rien d'un hégélien. Le travail de Schœnbein date de 1839 et l'on ne voit pas que les hégéliens aient réclamé l'auteur comme un des leurs. En efPet, Schœnbein, pour autant
qu'il entre, dans ses conceptions, des idées générales, se laisse guider par celle de polarité, que Herder, semble-t-il, avait le premier mise en avant en tant que principe fondamental de la nature (cf. Hartmann, Schelling's philosophisrhes System, Leipzig, 1897, p. 171). Schelling l'avait pleinement adoptée en cette qualité, cf. par exemple Die Wellseele, etc., Werke, 1* s., vol. II, p. 459: « C'est le premier principe d^'une science de la nature philosophique, que de rechercher dans la nature entière la polarité et le dualisme » (cf. ib., pp. 476, 489, s., de même Erster Entwarf, etc., z6., vol. III, pp. 36 et suiv., Einleitung zu de m Entiviir/ , etc., /6., p. 288, cf. aussi notre chap. XII, p. 89, le passage sur la « dualité »), alors que Hegel était plutôt porté à trouver qu'on en abusait. En ce qui concerne, enfin, le travail de J.-R. Mayer, qui est de 1842, les hégéliens ont quelquefois tenté d'y revendiquer, pour leur doctrine, une part de mérite. Ainsi Will. Wallace, parlant des attaques dont la Xaturphilosophie de Hegel a été Tobjet, dit que ces critiques « oublient l'impulsion qu'elle donna aux recherches physiques, par Tidentification de forces que l'on croyait radicalement distinctes » (Enc. Brit., 11« éd., art. Hegel, yo\. XIII, p. 206). La question de l'unité des forces ne joue, dans l'œuvre de Hegel, qu'un rôle tout à fait efPacé, il y insiste beaucoup moins que les « philosophes de la nature » de Técole de Schelling — cf. par exemple la manière dont Schelling lui-même parle de cette unité, en tant que principe directeur de notre connaissance tout entière de la nature, à la première page de la Wellseele ( Werke, vol. I, p. 347) — et il est certain qu'en général, en ce qui concerne les suppositions de ce genre, fondées sur l'analogie pure, la JS alarphilosophie de Hegel, comme l'a justement remarqué Ed. v. U.ARTyikis's (Geschichte der Metaphgsik, Aiisgewaehltey W'^erA'e, Leipzig, 1901, vol. XII, p. 211) n'ajoute rien à ce qu'avaient produit Schelling et ses disciples. D'autre part, on ne trouve chez Mayer aucune trace de ce qui forme réellement le trait distinctif de la spéculation scientifique hégélienne, à savoir de la genèse « dialectique » des concepts.
Quelqu'un qui, ayant les connaissances scientifiques nécessaires, débrouillerait patiemment les écrits des 4f philosophes de la nature » y trouverait probablement maint point de contact avec le développement scientifique qui a suivi. Toutefois, il est fort probable que la plupart de ces constatations ne présenteraient qu'un intérêt purement rétrospectif et pour ainsi dire anecdotique. Il est, en effet, certain que cette philosophie n'a exercé que peu d'action sur la science en dehors de l'Allemagne et, dans ce pays même, son influence n'a pu se
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faire sentir que pendant une période fort limitée, tout ce mouvement disparaissant, par une sorte de rupture brusque, comme dans un cataclysme. Ainsi, par exemple, on trouve chez Schelling cette observation curieuse que, selon les théories scientifiques courantes, y compris la théorie dynamique qui cherche à expliquer la réalité par Faction de deux forces contraires (attractive et répulsive), « les rapports, dans la nature même, devraient à tout moment pouvoir être renversés » et que, par conséquent, on ne comprendrait point que dans le tout des phénomènes il règne un ordre invariable (AUgemeine Dediiklion des dynamischen Prozesses, Werke, 1' s., vol. IV, p. 56). Ces phrases qui, comme on voit, renferment au moins un pressentiment de l'irréversibilité des phénomènes naturels et de l'opposition entre cette constatation et les théories explicatives de la science, paraissent avoir passé entièrement inaperçues et sont certainement restées sans la moindre influence sur l'œuvre de Carnot. Dans d'autres cas cependant des observations, voire même des allusions faites plus ou moins en passant ont pu fructifier. Ainsi Schelling, parlant de l'explication possible de Têtre organique, dit : « Il y aurait au moins un pas d'accompli en vue de cette explication, si l'on pouvait montrer que l'échelle de tous les êtres organiques s'est formée par le développement graduel d'une seule et même organisation », et dans la suite de ce passage il répond à une objection possible, en faisant valoir que si l'on n'a pas encore trouvé d'espèces se modifiant, c'est que sans doute le temps de l'observation a été trop court {Wellseele, etc., /6., vol. II, p. 3i8). Sans vouloir attribuer trop d'importance à cette remarque (car Schelling, en d'autres occasions, dit le contraire, cf. par exemple Erster Entivur/ , etc., /6. , vol. III, p. 62), et sans oublier des précurseurs plus authentiques, tels queBuffon par exemple, on ne saurait cependant affirmer que l'opinion de Schelling n'a pu, directement ou, ce qui paraît plus pro- | bable, par un intermédiaire quelconque, influencer tel ou tel protagoniste de l'évolution. L'influence de Schelling sur Spen cer, par l'intermédiaire de Goleridge et du biologiste et naturphilosophe G. E. v. Baer paraît du reste fort probable et a été, si nous ne nous trompons, du moins en ce qui concerne Baer expressément reconnue par Spencer lui-même. La question, cependantji mériterait peut-être d'être traitée un peu plus à fond que ne l'a fait L. Rotii {Schelling and Spencer, eine logische Konlinnitael, Berner Studien, XXXIX, Berne, 1901), fjui se contente de mettre en parallèle les idées des deux philosophes et mentionne à peine les intermédiaires (pp. 7 et 25). — De même il est impossible de parcourir les exposés de Henrich Steffens sur les rapports entre la densité des mé-
taux et leur cohésion (cf. par exemple Beitrœge zur inneren Naturqeschichte der Erde, Freiberg, 1801, ^ T' partie, chap. VI, pp. 101 et suiv.) et de voir comment il les classe en séries, sans être frappé de la ressemblance entre ces conceptions et celles de Lothar Meyer, etc., qui ont précédé et préparé la théorie de Mendeléef. Et bien que le créateur du « système périodique » des éléments ait un précurseur plus rapproché en Béguyer de Ghancourtois ( Vis telluriqae^ Paris, 1863), Tautre filiation apparaît mieux garantie.
XI. HEGEL, SCIIELLIXG ET LA THÉORIE CHIMIQUE (Vol. II, p. 29).
Hegel n'a jamais pu se pénétrer entièrement des principes de la chimie lavoisienne. Il semble que dans ses premiers écrits, restés inédits, il se soit servi de la théorie du phlogistique (qui comptait encore à ce moment beaucoup de partisans parmi les chimistes allemands). Mais il est impossible de déterminer quel est le sens qu^il attribuait à ce concept de phlogistique (qui, on le sait, en a pris plusieurs avant de disparaître définitivement de la science). En effet, les informations que Ton trouve à ce sujet chez Rosenkranz sont tout à fait bizarres. Rosenkranz prétend notamment que c^est à l'oxygène que Hegel aurait attribué « son ancien nom de phlogistique ». Or, il n'est sans doute pas strictement impossible que Hegel ait procédé ainsi ; parmi les conceptions plus ou moins extravagantes imaginées par les derniers défenseurs du phlogistique on relève en effet celle de Baume qui, en 1798, déclarait que « l'oxygène... est le principe inflammable ou phlogistique dans le plus grand état de pureté et de rectitication où il puisse peut-être parvenir ». [Opuscules physiques et chimiques, Paris, l'an VI, p. 62 ; cf. sur les opinions de Baume, Appendice II, pp. 394 et suiv.). Mais c'était une opinion isolée, que Kopp ne trouve même pas nécessaire de mentionner en énumérant ces théories tardives (cf. Geschichle, Brunswick, 1845, vol. III, pp. Jo5 et suiv.); elle n'eut sûrement aucune répercussion en Allemagne et ce n'est donc point à elle que Rosenkranz a pu se référer comme à une conception généralement adoptée autrefois. On soupçonnerait plutôt qu'il y a là, chez lui, une simple confusion et qu'il a voulu dire que c'est l'hydrogène que Hegel a appelé phlogistique (c'était la théorie de Kir^\an, dont nous avons parlé App. Il, p. 387, et qui fut en effet très répandue parmi les derniers phlogisticiens).Mais on se heurte alors à cette difficulté que l'hydrogène lui même est expressément mentionné, à côté du phlogistique [HcgeVs Le-
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ben, pp. 118 et suiv.). Il est, si possible, plus invraisemblable encore que Hegel ait cité, comme Rosenkranz Taffirme à plusieurs reprises, le gaz carbone (à côté des trois éléments gazeux, l'oxygène, Thydrogène et l'azote). On trouve bien, chez Rosenkranz (/. c, p. 129), un assez long extrait de la partie du manuscrit qui a trait à la science, mais il n\ est malheureusement question ni de phlogistique, ni d'hydrogène. Haym, qui paraît également avoir eu en mains le manuscrit de Hegel, est muet sur tout ce qui concerne le côté scientifique.
En somme, on ne peut que regretter, quand on recherche la filiation de la pensée scientifique de Hegel, que la seule véritable source d'informations en cette matière se trouve dans les écrits d'un homme, selon toute apparenct peu compétent et d'esprit peu précis. On serait porté à s'étonner que ces erreurs si manifestes n'aient jamais été signalées par aucun critique. Mais ce n'est là, sans doute, qu'une simple conséquence de ce fait que disciples et adversaires ont, dès le début, négligé à peu près complètement le côté scientifique de la pensée hégélienne.
Comme bien d'autres particularités de sa philosophie de la nature, cette attitude si bizarre de Hegel envers la théorie chimique lui vient en droite ligne de Schelling. Schelling paraît avoir eu, au début, quelques velléités favorables à la chimie nouvelle. Du moins trouve -t-on dans les Ideen zii einer Philosophie der Natur cette affirmation : « Le système nouveau de la chimie, l'œuvre d'une époque entière, étend son influence de plus en plus sur les autres parties de la science et, utilisé dans son entière extension, il pourra fort bien devenir avec le temps un système de la nature général » (cf. une déclaration analogue, Weltseele, Werke^ i^ s. \o\. Il, p. 3SS).hdi Philosophie chimique de Fourcroy se trouvant citée à ce propos, il semble bien que ce « système nouveau » ne peut être autre chose que la chimie de Lavoisier.Mais quelques pages plus loin, dans la même œuvre, Schelling déclare au contraire : « On pourrait difficilement imaginer une entreprise plus absurde que de vouloir, à l'aide d'expériences particulières, édifier une théorie générale de la nature, et cependant la chimie française tout entière n'est qu'une telle tentative » (/6., p. 119) et se moque de « l'œuvre expérimentale vide des Français » {ib., p. 121). n y a évidemment, dans ces opinions contradictoires, de l'incohérence, ce qui provient peut-être de ce que nous avons sous les yeux les Ideen, qui sont de 1797, sous la forme d'une seconde édition, qui est de 1803, et que les conceptions de l'auteur s'étaient modifiées dans l'intervalle ; mais un certain manque de coordination est en effet une des caractéristiques de la production hâtive de Schelling pendant ces pre-
mières années. En tout cas les opinions anti-phlogisticiennes n'ont pas prévalu chez lui. Dans les Ideen déjà on trouve toute une série de conceptions bizarres sur l'air et la « décomposition » qu^'il subit par la lumière (p. H4), sur Teau, dont il « demande instamment » aux chimistes de rechercher l'élément (plus de dix ans après que Lavoisier en eut, avec tant de clarté, exposé la composition, p. 115-116), sur la « matière électrique » dont la base n'est autre que de l'oxygène décomposé (p. 136), sur l'hydrogène, qu'il considère comme « entièrement problématique », le carbone n'étant d'ailleurs qu'une modification de ce même hydrogène, produite dans les plantes (pp. 295-296). Enfin, on y découvre aussi Taffirmation caractéristique que c'est, partout, le même élément qui rend les corps combustibles; sans doute le phlogistique n'était-il qu'un principe imaginaire, mais une nouvelle théorie établira l'existence d'un principe réel de ce genre (pp. 76-80). « Dans tout corps phlogistique » on trouve un seul et même principe (Wellseele^ ib., vol. Il, p. 42U). L'oxygène n'est pas un corps simple. « Dans une sphère supérieure » l'oxygène, ou du moins un des éléments qui le composent, doivent pouvoir brûler à leur tour. L'oxygène est « un principe étranger à la terre, c'est un produit du soleil » [Erster Enlwurf^ etc., /6., vol. III, pp. 129-130). L'oxygène est le principe de l'électricité négative. C'est « un principe de genre négatif et, par conséquent, pour ainsi dire un représentant delà force d'attraction... tandis que le phlogistique ou, ce qui est la même chose, l'électricité positive, est le représentant du positif ou de la force répulsive » (Einleiliing zii dem Entivurf^eic, ib., p. 319). Le carbone est le principe le plus soumis à la gravitation, c'est le véritable principe terreux, c'est pourquoi il se forme dans les corps les plus lourds, les plus rigides et les plus cohérents, à savoir dans les métaux et dans les plantes (Ans den Jahrbuchern der Medicin als Wissenschaft, ib., vol. VII, p. 280). D'ailleurs, les métaux ne sont pas véritablement des éléments, ils constituent tous des combinaisons du carbone avec l'azote; Schelling sur ce point suit les suppositions formulées par son disciple StefFens (Allgemeine Dedaktion, Werke, vol. IV, p. 70). Sans doute, Lavoisier lui-même, nous l'avons vu au chapitre VIII (p. 303), avait hésité d'attribuer la même dignité à tous les éléments, certains a\i contraire, et notamment l'oxygène, l'azote, l'hydrogène, lui apparaissant plus simples que les autres ; mais ces affirmations péremptoires des philosophes de la nature ont une tendance nettement dilYérente de celle de la chimie lavoisienne et se rattachent visiblement plutôt à celle de l'époque précédente. — Nous avons cru devoir nous étendre un peu sur les conceptions chimiques de
Schelling, dont Hegel, en ce qui concerne le détail concret, suit volontiers l'inspiration dans ses « constructions » scientifiques ou pseudo-scientifiques. Hegel est, en général, plutôt moins extravagant, à ce point de vue, que son prédécesseur, mais on voit qu'en ce qui concerne ses bizarreries, il a de qui tenir. — Hegel croit d'ailleurs à la génération spontanée d'organismes de toute sorte et se moque du omne vivum ex ovo. « Quand on ne savait pas d'où provenaient certains animalcules, on avait recours à des imaginations. Or, l'organisme prend naissance directement » {ib. p. 459). Ainsi des animaux naissent spontanément dans les intestins. « C'est une fausse hypothèse que celle qui affirme que le ver solitaire naît dans l'homme par suite de ce que ce dernier avale des œufs de cet animal» (ib., p. 673).