XII. HEGEL ET LA SCIENCE NATIONALE (Vol. H, p
L'entente entre la philosophie (hégélienne, cela va sans dire) et la science paraît à Karl Michelet à tel point importante (cf. au sujet du sentiment analogue chez Gans, chap. XI, p. 30, note 7), qu'il n'hésite pas à faire appel au patriotisme des philosophes allemands, en faisant valoir que ce sont surtout des Anglais et des Français qui dirigent la science dans la voie des théories compliquées, et qu'il est blâmable pour des Allemands de chercher au delà du Rhin et de la Manche un point d'appui pour leurs opinions. Le « sentiment allemand » {der deulsche Sinn) des physiciens doit les pousser au contraire à faire preuve de bonne volonté à l'égard de la philosophie allemande, en entrant en négociations avec elle (Naîurphilosophie^pp. vu et xi). Michelet, en mettant en avant ces considérations nationalistes, à l'air d'invoquer l'opinion du maître lui-même, mais on est obligé de reconnaître, en toute justice, que c'est entièrement à tort. Hegel avait bien dans la leçon d'inauguration de son cours à l'Université de Berlin (1818), déclaré que les Allemands étaient « le peuple élu » en matière de philosophie, à peu près comme les Juifs l'avaient été autrefois en matière de religion — et en se rappelant l'intense mouvement philosophique qui agitait l'Allemagne de cette époque, on comprend, à la rigueur, une telle afiirmation (et l'on apprécie d'autant plus Tattitude contraire de Schelling, qui plaidait en faveur d'un rapprochement avec l'empirisme français). Hegel^ néanmoins, à su généralement se garder de toute exagération du sentiment national dans le domaine philosophique ou scientifique, et s'il constate, dans le passage de la ISalurphiloso-
phie auquel K. Michelet fait allusion, que des découvertes allemandes n'avaient obtenu de crédit en Allemagne même que le jour où elles avaient été adoptées par des savants français ou anglais, il ajoute qu'il « ne faut point s'en plaindre ; car chez nous autres Allemands, c'est ainsi que les choses se passent, excepté dans le cas où l'on met en avant des choses sans valeur {schlechies Zeug), telles que la théorie du crâne de Gall. » (Cf., en ce qui concerne l'attitude de Hegel à l'égard de Gall, le persiflage auquel il se livre dans le fragment communiqué par RosENKRANz, Hegel s Leben, p. 534, et où il feint d'annoncer que le phrénologue montrera l'existence de toute une série de sens nouveaux, chez les dames le sens de la danse, de la cuisine et de la couture, chez les hommes le sens du charlatanisme, etc. D'ailleurs, comme beaucoup d'autres traits particuliers de l'attitude scientifique de Hegel, l'hostilité à l'égard de Gall se trouve déjà chez Schelling, cf. Ans den Jahrbiiechern etc., Werke, 1* s., vol. VII, p. 542.) Il faut ajouter que tous les disciples de Hegel n'étaient pas animés du même esprit d'étroit nationalisme. Ainsi Rosenkranz plaide en faveur d'une entente entre la pensée allemande et la pensée française, condamne énergiquement les attaques contre Fesprit français et se fait traiter, de ce chef, de gallomane {Hegel's Leben, p. xxvi).
Xm, LES SENTIMENTS ARTISTIQUE ET RYTHMIQUE DE HEGEL (Vol. II, p. 36).
n est curieux de constater que l'admiration de Hegel semble s'être adressée exclusivement à Gœthe en tant que savant ; un biographe et commentateur très bienveillant de Hegel est obligé de constater qu'il paraît avoir été fort peu touché parles grands écrivains allemands antérieurs ou contemporains (Lessing, Gœthe, Schiller) et que ses lectures préférées se composaient de romans médiocres (K. Fischer, Geschichte, etc., vol. VIII, Heidelberg, 1901, 1" partie, p. 9); Schopenhauer, déjà, dont on connaît l'hostilité à l'égard de Hegel, avait malicieusement relevé ce fait {ib.). Cf. aussi ce que dit, au sujet des lectures dont Hegel se nourrissait dans sa jeunesse, Dilthey, Die Jiigendgeschichle Regels, Archiv der Kgl. preussischen Akademie der Wissenschaften, Berlin, 190G,p. 6). D'ailleurs le sens artistique paraît, en général, peu développé chez Hegel. C'est ce que, en dépit de V Esthétique hégélienne, des critiques contemporains paraissent déjà avoir constaté, et Rosenkranz croit devoir défendre son maître contre cette appréciation, qu'il
estime « ridicule » ; il ne trouve, cependant, pour la réfuter, que cet argument que le traducteur français de cette Eslhétique, Bénard, avait, dans sa préface, prodigué de grands éloges à cette œuvre. Mais il se pourrait parfaitement que V Esthétique contînt des conceptions spéculatives de grande valeur et que néanmoins, le sens esthétique immédiat de son auteur ne fût point très vigoureux.
Hegel n'admire pas (comme nous l'exposons au chap. XIII p. 133), les spectacles de la nature et déclare préférer le Barbier de Rossini aux A^oces de Figaro de Mozart.
RosENKRANZ se voit obligé de reconnaître (ce que l'on constate d'ailleurs à première vue en parcourant les poésies reproduites dans les OEuvres du philosophe) que Hegel « n'avait, par une anomalie étrange, aucun sentiment métrique, en ce qui concerne ses propres vers » et qu'il lui « manquait la faculté de produire un vers, de distinguer les syllabes longues ou brèves, ainsi que d'apprécier avec justesse le nombre des pieds ». Rosenkranz croit néanmoins pouvoir affirmer que Hegel appréciait « avec finesse » les poésies d'autrui, même au point de vue métrique {Hegel aïs deutscher Nationalphilosoph, p. 38) — mais c'est là simplement une nouvelle preuve du manque fâcheux d'esprit critique dont ce biographe et apologiste fait preuve à l'égard de son héros. L'incapacité totale de Hegel, dans cet ordre d'idées, est d'autant plus frappante que l'on considère ce qu'est en réalité la métrique allemande depuis la seconde moitié du xvm® siècle : ayant, par un contre-sens audacieux, appliqué à l'allemand les règles de la métrique gréco-latine, en substituant l'accent tonique à la quantité, elle a créé un rythme en quelque sorte machinal et plutôt dur, contre lequel les meilleurs poètes (comme par exemple Henri Heine) se sont parfois révoltés, mais qui est à tel point facilement saisi que l'on s'étonne qu'il puisse échapper à une oreille humaine.
Ce sont là des détails que l'on estimera peut-être étrangers à notre sujet ; nous pensons cependant qu'ils contribuent à caractériser le penseur puissant, mais terriblement incomplet en son intellectualité farouche et intransigeante, dont nous nou^; occupons.