XV. SCHELLING, HEGEL ET VICTOR COUSIN (Vol. II, p
Victor Cousin fit la connaissance de Hegel à Heidelberg en 1817, lors de son premier voyage en Allemagne, où il avait été attiré par la renommée de la philosophie de la nature (cf. chap. XII, p. 108). Quoiqu'il ne comprît bien ni la philosophie de Hegel ni même les rapports entre cette philosophie et celle de Schelling (cf. à ce sujet ib., p. 106 et Appendice XIX, p. 439), il se prit aussitôt d'une grande sympathie et d'une vive admiration pour Thomme et son œuvre. Il ne vit Schelling que Tannée suivante, à Munich, où il arriva muni d'une lettre de recommandation de Hegel (nous citons p. 440 les termes de cette recommandation). En 1824, il approcha Hegel de plus près encore, pendant le séjour forcé fait à Berlin, à la suite de l'arrestation à Dresde et de l'extradition aux autorités prussiennes (on trouvera dans les Souvenirs du Chevalier de GussY, Paris, 1909, vol. P%pp. 318, 337, 393, 399, de curieux détails sur cette affaire, qui avait pris l'importance d'un incident diplomatique, et au fond de laquelle il y avait une dénonciation perfide de la police de la Restauration, la brutalité naturelle des Prussiens ayant fait le reste).
Hegel, en cette occasion, s'entremit très activement en laveur de Cousin, pour lequel il se porta personnellement garant, et c'est grâce à son intervention que Cousin put sortir de prison, ce dont il garda à son ami une reconnaissance très vive. C'est là un épisode fort honorable pour les deux philosophes, et comme nous avons été amené, dans le cours de notre travail, à donner, sur l'un et sur l'autre, des détails qui ont parfois comme un arrière-goût de médisance, nous demandons la permission de citer en entier la courte et belle préface par laquelle Cousin, deux ans plus tard, dans le troisième volume de sa traduction de Platon, exprima publiquement sa gratitude :
€ Je viens, mon cher Hegel, vous prier d'accepter l'hommage de cette traduction du Gorgias. Il était dû sans doute à celui qui le premier replaça avec honneur, parmi les principes éternels de la philosophie du droit, les maximes contenues dans cet ancien manuscrit. Mais un autre motif encore me dirige en vous adressant cet hommage.
« Hegel, il y a dix ans que vous me reçûtes à Heidelberg
comme un frère ; et que dès le premier moment nos âmes se comprirent et s'aimèrent. L'absence et le silence ne refroidirent pas notre amitié et quand, dans ces derniers temps, voyageant de nouveau en Allemagne, une police extravagante, dirigée à son insu par une politique odieuse, osa attenter à ma liberté, me charger des accusations les plus atroces et me déclarer d'avance convaincu et condamné, vous accourûtes spontanément vous présenter devant mes juges, leur dire que j'étais votre ami et engager votre parole contre la mienne.
« J'ai voulu, Hegel, vous remercier publiquement de cette noble conduite, non pour vous ou pour moi, mais pour la philosophie. Vous avez prouvé qu'elle n'est pas toujours une occupation stérile et que le génie de l'abstraction peut fort bien s'allier avec la fermeté de l'âme et le courage dans la vie. Encore une fois, Hegel, je vous en remercie.
Victor Cousin. »
Paris, ce 15 juillet 1826.
Cet ensemble de circonstances fait comprendre que Schelling ait reproché à Cousin d'être « entré sur le terrain de la philosophie du côté d'Heidelberg » et d'avoir été ainsi, en quelque sorte, détourné de la vraie voie (cf. Appendice XIX, p. 441). — Taine, dans son livre sur les Philosophes classiques du XIX^ siècle en France (11^ éd., Paris, 1912, p. 132), qui contient tant de vues justes et d'informations intéressantes, parle d'une manière un peu sommaire de ces premiers rapports de Cousin avec les deux philosophes allemands. « Il alla à Munich en 1818, connut Schelling et Hegel, devint leur disciple » (cf. ib., p. 143, un passage analogue où Taine insiste sur l'ignorance dans laquelle Cousin se serait trouvé, en 1817, du panthéisme de la philosophie allemande). L'erreur est mince en elle-même, mais on comprendra que nous ayons tenu, au point de vue qui nous intéresse ici, à la redresser.
Cousin, dans la préface aux Fragments philosophiques (p. xl), prodigua à Schelling des phrases dithyrambiques: « Les premières années du xix® siècle ont vu paraître ce grand système. L'Europe le doit à l'Allemagne et l'Allemagne à Schelling. Ce système est le vrai ; car il est l'expression la plus complète de la réalité tout entière, de l'existence universelle. » En 1826, du vivant de Hegel, Cousin avait paru le considérer comme l'égal spirituel de Schelling, en consacrant son édition du Commentaire de Proclus sur le Parménide à tous les deux : amicis et magistris, philosophiœ prœsentis ducihus. Ici, au contraire, Hegel est traité constamment en disciple du maître. Il n'en est pas moins associé aux éloges prodigués à ce dernier. « Schelling a mis au monde ce système, mais il
l'a laissé rempli de lacunes et d'imperfections de toute espèce. Hegel, venu après Schelling, appartient à son école ; il s'y est fait une place à part, non seulement en développant et en enrichissant le système, mais en lui donnant à plusieurs égards une face nouvelle. Les admirateurs d'Hegel le considèrent comme TAristote d'un autre Platon ; les partisans exclusifs de Schelling ne veulent voir en lui que le Wolff d'un autre Leibniz. Quoi qu'il en soit de ces comparaisons un peu altières, personne ne peut nier qu'au maître a été donnée une invention puissante et au disciple une réflexion profonde. Hegel a beaucoup emprunté à Schelling... » Cette attitude mécontenta vivement Schelling : il ne l'eût pas pardonnée à un Allemand, dit avec raison K. Fischer. Cependant ce mécontentement s'exprime moins dans la Préface — c'est tout au plus si l'on y a parfois l'impression que certaines diatribes dirigées contre les admirateurs de Hegel ont comme une pointe à l'adresse de l'auteur des Fragments — que dans les lettres particulières adressées à leur auteur. — Cousin, de son côté, dans les éditions postérieures des Fragments philosophiques^ atténua quelque peu son adhésion à la philosophie de Schelling, sans doute pour des raisons de politique. La phrase : Ce système est le vrai^ car, etc., disparut de la Préface. Mais les éloges, y compris cette qualification de « grand système », furent conservés (cf. OF Livres, 3" série, vol. IV, 4* éd., Paris, 1847, p. 77).
La correspondance entre Schelling et Cousin commence en 1819 et devient, à partir de 1826, assez abondante (nous ne possédons que les lettres de Schelling, recueillies par G.-L. Plitt, a us Schelling' s Leben, Leipzig, 1869). Schelling y morigène parfois assez durement son ami au sujet de l'admiration que ce dernier témoigne à Hegel (nous donnons quelques extraits plus bas, p. 440). Il ne se montre pas non plus très satisfait de la manière dont Cousin, en général, expose sa philosophie, et il lui échappe de dire, en parlant des ouvrages qu'il se propose de publier : « J'espère qu'ils finiront d'un coup les discussions subalternes dans lesquelles je vous vois encore impliqué. Quand ils seront publiés, il me suffira de trouver un bon traducteur et j'espère pouvoir me passer d'un interprète » (Plitt, vol. III, p. 42, cf. aussi les extraits que nous citons ch. XII, p. lOi) — ce qui était évidemment assez désobligeant pour celui qui s'était donné tant de mal à interpréter ses idées. Mais il adoucit le plus souvent ces critiques un peu amères par des compliments. C'est qu'il lui importe évidemment de ne pas trop rebuter cet admirateur si ardent, d'autant plus précieux qu'il semble avoir l'oreille du public français, aux suffrages duquel Schelling tenait évidemment
beaucoup. A partir de la révolution de Juillet (la lettre que nous avons citée en dernier lieu lui est antérieure, étant datée du "àl novembre 18:^8) un autre élément vient s'y ajouter. Cousin est devenu un personnage fort important et cette circonstance ne laisse pas que d'influencer Schelling. au moins aussi sensible aux* honneurs que son ami. C'est dès lors, entre eux, un échange de gracieusetés. Cousin est nommé membre associé de l'Académie de i^Iunich, nomination qu'il semble avoir sollicitée (Plitt, p. 49), mais la nomination n'est pas confirmée par le roi de Bavière (sans doute pour des raisons de politique — - on sait à quel point les gouvernements légitimes étaient tout d'abord hostiles à celui de Louis-Philippe) et ne devient effective que trois ans après {ib., p. 71). Cousin répond alors en faisant nommer Schelling, un mois plus tard, chevalier de la légion d'honneur (//>., p. 73), Tannée suivante correspondant de l'Académie des Sciences morales et politiques et, en 1835, membre associé de cette Académie (ib., pp. 74 et 102).
Pour n^'être point injuste envers Schelling, il convient de comprendre qu il y a, dans son attitude, autre chose encore que du dépit à l'égard d'un rival triomphant. Schelling estimait sincèrement que Hegel avait entraîné la philosophie dans des voies entièrement pernicieuses et comme (tout en la détournant de son sens véritable ) il n'avait fait du reste que développer sa doctrine à lui, Schelling, c'est donc que cette doctrine elle-même devait être modifiée, ou, tout au moins, complétée. C'est là Toeuvre à laquelle Schelling s'appliquait précisément pendant ces années, sans parvenir évidemment à la mettre sur pied d'une manière qui fût satisfaisante pour luimême et c'est ce qui fait qu'il fut, comme nous l'exposons chap. Xll, pp. 105 et suiv., si impatient à l'égard de ceux qui paraissaient en quelque sorte anticiper sur des résultats qu'il n'apercevait pas encore lui-même en toute clarté. Cela explique aussi pourquoi il manifestait un mécontentement particulier quand on représentait la philosophie hégélienne comme le développement légitime de la sienne.
XVI. L*IDENTITÉ DE LA PENSÉE ET DU RÉEL CHEZ SCHELLING (Vol. II. p. 92).
Les formules d'un idéalisme outrancier abondent dans la première philosophie de Schelling et Ion n'a, à cet égard, que l'embarras du choix. En voici quelques-unes à ajouter à celles que nous avons citées dans le texte. Irleen zu einer Philo-
Sophie der Naîiir, Werke, 1® s., vol. II, p. 39 : « Le système de la nature est en même temps le système de notre esprit. » — Einlcihing zii dem Entwnrf etc., ib., vol. III, p. 272 : « Selon cette manière de voir, étant donné que la nature n'est que l'organisme de notre raison, la nature ne peut produire rien d'autre que le régulier et l'adapté au but (das Zweckmaessige),ei la nature est contrainte à le produire. Mais si la nature ne peut produire rien qui ne soit régulier et si elle le produit avec nécessité, il s'ensuit que dans cette nature, considérée en tant qu'indépendante et réelle et dans le rapport de ses forces entre elles, la naissance de tels produits réguliers et adaptés au but doit pouvoir se démontrer comme nécessaire, que par conséquent l'idéal doit à son tour surgir du réel et être expliqué par lui ». — System des Iranscendentalen Idealismiis (ib., pp. 490-491) : « Si l'intelligence est le moins du monde organique (comme elle l'est réellement), elle a formé tout ce qui pour elle constitue un extérieur, pour elle-même et en partant de son intérieur ; et ce qui pour elle est l'univers n'est que l'organe plus grossier et plus lointain de la conscience de soi-même, comme l'organisme individuel est l'organe plus délicat et plus immédiat de cette conscience. — Ib. p. 452 : « II est donc évident que le moi, en construisant la matière, en réalité se construit soi-même. » — En 1806 encore, dans la Darlegang des wahren Verhaettnisses, etc., dirigée contre Fichte, Schelling, après avoir blâmé ce dernier de supposer un univers absolument privé de raison, ajoute : « Nous n'admettons point un tel univers, mais seulement un univers qui est la raison vivante même » {ib., vol. VII, p. 100). Schelling n'ignore pas complètement qu'il y a là, au point de vue où il se place dans sa philosophie de la nature, une contradiction ou, du moins, une difficulté; d'ailleurs des contradicteurs (et, entre autres, Eschenmayer) ne se font pas faute d'y insister. Mais il est à noter qu'il cherche à s'en tirer en accentuant l'aspect idéaliste de sa philosophie : « Tout de suite, et dès que j'ai commencé à professer la philosophie de la nature, on m'a fait à mainte reprise cette pbjection, que je supposais la nature, sans m'occuper de la question critique de savoir comment nous parvenons à supposer une nature. Je réponds que celui qui, par l'abstraction, s'élèvera au concept pur de la nature reconnaîtra que je ne suppose rien, en vue de cette construction, que ce que le philosophe transcendantal suppose également. Car ce que j'appelle nature n'est pour moi rien d'autre que le pur objectif de la perception intellectuelle, le pur sujet-objet >.
Sans doute trouve-t-on, à côté de ces formules, d'autres où percent des convictions beaucoup plus réalistes et ne peut-on
sérieusement douter que, même à l'époque où son entraînement vers une philosophie de la nature était le plus vigoureux, Schelling ne concevait pas vraiment la nature comme entièrement déductible. Nous faisons nous-même ressortir (chap. XII, pp. 85 et suiv.) à quel point était ambigu le rôle du donné dans sa philosophie de la nature, et nous avons aussi, à propos du concept de « l'impuissance de la nature » chez Hegel, constaté que ce dernier avait été précédé, dans cette voie, par Schelling (chap. XI, p. 24). Il n'empêche que Schelling, contrairement à Hegel, n'a nulle part indiqué nettement les limites qu'il assignait à l'effort déductif, et qu'avec le manque d'esprit systématique qui le caractérise en général, cet effort, chez lui, a l'air de s'attaquer à la réalité et à la science dans tous leurs détails. Ses disciples, bien entendu, sont allés encore plus loin que lui et ont prétendu « construire » à peu près n'importe quoi. C'est ce qui a permis à Hegel et à Gans de reprendre Schelling et ses sectateurs (comme nous l'avons vu, chap. XI, p. 30), en défendant, contre ce débordement de la déduction, ce qu'ils considéraient comme le domaine propre de la science expérimentale ; il est curieux de constater que, sur ce point, Hegel, dont l'idéalisme, cependant, était au fond certainement beaucoup plus outrancier que celui de son émule, fait figure d'être le plus modéré des deux.
Victor Cousin, qui éprouvait le plus vif enthousiasme pour la philosophie de la nature, résume très fidèlement la pensée directrice de cette conception en déclarant que « la nature lui [à l'homme] doit ressembler, puisqu'elle dérive du même principe : leur seule différence est celle de la conscience à la nonconscience » [Fragments philosophiques, Paris, 1833, p. xl).
Etant donnée la tournure qu'a prise la pensée de Schelling pendant la dernière période de sa vie et notamment l'attaque qu'il a dirigée contre l'idéalisme de Hegel, il nous a paru nécessaire d'insister un peu sur ces tendances primitives de sa philosophie.
Il faut ajouter d'ailleurs, que Schelling, même pendant sa dernière période, n'entend pas rejeter ce postulat de l'identité entre la pensée et le réel, du moins formellement — ce que du reste il n'eût pu faire sans reconnaître qu'il reniait entièrement ses convictions premières, éventualité qu'il entendait précisément éviter. Il se contente donc d'affirmer qu'il a été mal compris. « Quand j'ai pour la première fois présenté cette distinction (il s'agit de la distinction entre « le pur comment des choses » — nous dirions leur essence — et le fait qu'elles existent, distinction dont nous parlons chap. XII, p. 84), j'avais bien prévu ce qui arriverait. Certains se sont montrés tout à fait étonnés de cette distinction si simple et que l'on
ne saurait vraiment point méconnaître, mais qui justement pour cette raison est au plus haut point importante, car ils avaient, dans une philosophie précédente [la philosophie de HegelJ, entendu parler d'une identité de la pensée et de l'être mal comprise. Cette identité, si elle est bien comprise, je ne la combattrai certes point, car elle a son origine chez moi, mais quant à la méprise et à la philosophie qui en dérive, je suis bien obligé de les combattre » [Philosophie der Offenbarang, Werke, 2® série, vol. 111, p. 59). — Bien entendu, les hégéliens, dans leur polémique contre Schelling, ne se font pas faute d'insister sur ce fait qu'en cette matière ce dernier est véritablement leur ancêtre spirituel. « Que la nature, dit Rosenkranz, soit identique à l'esprit, en tant que l'une et Tautre sont des idées, cela est certain. C'est en quoi Schelling avait donc parfaitement raison » (Schelling, Danzig, 1843, p. 106).
Il est curieux de constater, dans le même ordre d'idées, qu'en 1801, c'est-à-dire au moment même où Schelling, développant sa philosophie de la nature, se séparait de Fichte, ce dernier a appliqué aux conceptions de son ancien disciple une critique qui, moins serrée et de moindre envergure sans doute que celle, que Schelling devait faire un jour valoir contre Hegel, ressemble cependant quelque peu, dans ses fondements, aux objections que nous avons exposées chap. XII, pp. 7:2 et suiv. Parlant du point de départ de Schelling, Fichte expose notamment que l'Absolu est condamné à demeurer éternellement en lui-même, figé dans le néant de son identité. Il est donc « inconcevable que l'Absolu ait besoin de sortir de soi et de se manifester» (Cf. X. Lto^, Fichte contre Schelling, Revue de métaphysique, nov. 1904, pp. 951, 953). Ne croirait-on pas, dans l'objection de Schelling portant que l'idée (chez Hegel) « n'a aucunement besoin de devenir réelle d'une manière autre qu'elle ne l'est déjà » (p. 74), entendre l'écho de la protestation formulée par Fichte plus de trente ans auparavant ? Et 1 combien instructif aussi ce fait que Fichte et Schelling, tous m deux si idéalistes, aient cependant été choqués, chacun à son " tour, par une tentative visant à préciser comment r Absolu [ou ridée) deviennent nature — il est vrai qu'il s'agissait, dans l'un et l'autre cas, de la tentative d'un émule.