‹ De l'explication dans les sciences (volume 2)Chapitre 27 sur 153 · A. ZoLTOwsKi, MetodaHeg la, etc. Gracovic, 1910, p · texte numérisé non relu

A. ZoLTOwsKi, MetodaHeg la, etc. Gracovic, 1910, p

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qu'il n'y a, au fond de la dialectique hégélienne, rien de plus que des concepts déduits de la réalité et vidés, par l'abstraction, de leur contenu, c'est-à-dire, en somme, rien de véritablement rationnel. Ce serait à tort, car, nous l'avons vu, la dialectique hégélienne contient un fond de rationalité. Mais il est certain qu'en essayant de la justifier comme le font ces disciples, l'on tend plutôt à obscurcir ce rapport. En appuyant lourdement sur ce que Hegel s'était contenté d'insinuer, on rend plus apparents les défauts du raisonnement.

Trendelenburg, déjà, avait soumis la conception hégélienne du devenir à une critique rigoureuse, au point de vue strictement philosophique. « L'être pur, dit ce philosophe, est l'immobilité ; le non-être, qui est toujours égal à lui-même, est également l'immobilité. Comment de l'unité de deux représentations immobiles le devenir mobile peut-il naître ? Nulle part, dans ses phases préparatoires, le mouvement ne se trouve préformé, sans lequel pourtant le devenir ne serait qu'un être. Etant donné que l'être pur aussi bien que le non-être expriment l'immobilité, la tâche la plus immédiate de la pensée, du moment qu'elle doit poser l'unité de ces concepts, ne peut logiquement consister qu'en ceci : trouver une union immobile. Que si, au contraire, la pensée, en opérant cette union, crée autre chose, c'est donc qu'elle apporte évidemment cet élément différent et qu'elle introduit subrepticement le mouvement, afin de mettre en flux l'être et le non-être '. »

Ce raisonnement n'est pas très original. Il ne fait, en

1. A. Trendelenburg, l. c. vol. I", p. 25. — Victor Cousin, si enthousiaste du système hégélien, sent également qu'il y a là un point particulièrement faible ; « M. Hegel voit bien que l'être pur sans détermination est un vrai non-être; mais comment de cette identité de l'être et du non-être peut-il tirer le devenir, das Werdea, j'entends un devenir réel et effectif? »(Frngments el souvenirs, 3«éd., Paris, 1857, p. lS3.)Paul Janet développe davantage cette objection, tout à fait dans le sens de Trendelenburg (mais, semble-t-il, indépendamment de ce dernier), en faisant ressortir que le devenir n'est pas l'identité de l'être et du non-être, mais le passage de l'un à l'autre, « ce qui est bien différent », et que ce passage nécessite l'intervention des idées de temps et de mouvement. C'est ce qui fait que l'idée du devenir est en réalité empruntée à l'expérience {Eludes sur la dialectique dans Platon et Hegel, Paris, 1861, pp. 352 et suiv.).

effet, que développer ce qu'avait déjà indiqué Parménidc. Quand l'antique Eléate disait être et non-être, il entendait certainement affirmer qu'entre ces deux termes il ne pouvait se glisser aucun troisième terme et que, par conséquent, tout devenir était irrationnel. Est-il besoin d'insister sur ce que l'antiquité de l'objection ne la frappe pas de caducité ? Nous sommes en effet ici sur le roc immuable où s'appuie l'éternelle raison, et il n'est que naturel de voir les époques se confondre.

Caduque, l'objection Test si peu que nous n'avons qu'à suivre l'évolution subséquente de la philosophie hégélienne, pour voir ce curieux spectacle de la conception éléate triomphant à l'intérieur même de cette école. Sans doute, en tant qu'argument contre la doctrine de Hegel, des considérations de ce genre, ne s'appliquant pas directement à Hegel lui-même, ne paraîtront-elles pas très convaincantes à beaucoup de lecteurs ; mais peut-être, en revanche, en appelleront-elles particulièrement à l'esprit de ceux qui ont accoutumé à rechercher, dans l'évolution d'une doctrine dans le temps, des révélations sur les implications que recèle cette doctrine : ce qui est d'ailleurs, comme on sait, un courant de la pensée qui se rattache assez étroitement aux conceptions hégéliennes. Or, il semble assez significatif, à cet égard, d'observer ce que la doctrine hégélienne est devenue entre les mains d'un dos disciples du maître, et non certes des moindres, cpii appartient à notre époque : nous entendons parler de M. Mac Taggart, dont le lecteur a déjà à mainte reprise rencontré le nom au cours de ce travail. Ce philosophe a le très grand mérite — qui le met un peu à part parmi les commentateurs et les continuateurs de Hegel — de s'être attaché surtout à ce qui fait véritablement le fondement de la doctrine, à savoir à la logique, à la ^/m/^c^^^iz^ hégéliennes, et de tenter non seulement d'exposer, en partant de là, l'ensemble du système — ce cpi'il fait du reste avec une pénétration, une bonne foi et une clarté rares — mais encore de le recréer en quelque sorte, voire de le modifier partout où la pensée de Hegel ne lui semble pas être restée

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suftisammeiil tidèle à elle-même. Une des plus importantes modifications qu'il introduit ainsi a trait au rôle du temps. Le temps, pour M. Mac Taggart, ne fait pas partie de la « réalité ultime » ; le processus temporel qui caractérise la réalité apparente a sa source dans un « état nontemporel » de l'univers, lequel est entièrement rationnel, parfait, et auquel des jugements impliquant l'existence d'un passé ou d'un avenir, d'un meilleur ou d'un pire, sont donc inapplicables. M. Mac Taggart ne cache point que ces affirmations sont en désaccord avec certains développements de Hegel lui-même ; mais il maintient qu'elles découlent inéluctablement des fondements du système, « la théorie selon laquelle l'Idée se développerait dans le temps » aboutissant à « des difficultés sans issue ^ ».

Tous ceux qui connaissent peu ou prou les ouvrages de M. ^lac Taggart hésiteront à le déclarer entièrement infidèle à la pensée de son maître ^Dès lors, n'est-il pas frappant de constater que l'image de la réalité à laquelle il abou-

1. Mac Taggart l. c, pp. 160 à 170, cLib., p. 199, TobjecUon de M. F. C. S. Schiller : « Sub specie aeternitatis the temporal process is notj as such, real and can produce nothing new. »

2. M. A. Seth constate que chez Hegel, quand « il obéissait à ses propensions platoniciennes » {in his j)la,tonising mood), le monde réel, c'était celui « des formes intemporelles et non pas le monde des choses et des personnes existantes » \HegeUa.nism and Personality, p. 216) et qu'en dépit de la haute importance que la Philosophie de l'Histoire attribue au développement dans le temps, on a souvent « l'impression qu'il est permis de traiter le temps comme un facteur non-essentiel, lequel disparaît en quelque sorte dès qu'on a bien saisi la nécessité de l'évolution ». C'est là une affirmation qui, du reste, ne surprendra pas trop le lecteur, qui se rappellera ce que nous avons exposé au chapitre précédent, à savoir quelle peine infinie Hegel se donne, alors qu'il s'agit d'expliquer une manifestation, un développement dans le temps, de le rattacher à l'explication de quelque chose de préexistant, c'està-dire, au fond, à une préformation plus ou moins déguisée. De toute évidence, au fond de lui-même, il ne raisonne point à ce moment selon sa logique,pour laquelle le devenir, le passage du non-être à l'être est quelque chose de directement conforme à la raison, mais selon la logique de tout le monde^ pour laquelle il n'existe pas d'explication rationnelle en dehors de l'identité de l'antécédent et du conséquent. — Il est à noter que déjà les philosophes de la nature de l'école do Schelling ont quelquefois l'air de jouer avec cette conception d'une nature intemporelle : « Ce que nous appelons nature, ce n'est pas la nature qui se pose à la perception sensible et qui est confinée dans ce qui est fini, mais celle qui est éternelle et immuable en elle-même.» (H. Steffens, Grundzuege der philo sophischen Naturwissenschaft, Berlin, 1806, p. 16).

tit, cet \mVievs parfait et hors du temps (qui se confond manifestement avec la fameuse sphère de Parménide), exclu, rigoureusement tout devenir ? Si nous jugions réellement des choses selon la « raison concrète », si le devenir nous paraissait véritablement « raisonnable », ou si seulement la logique hégélienne réussissait à le faire apparaître tel à nos yeux, serait-il imaginable qu'un de ceux qui en ont le mieux pénétré les ressorts se fut résigné à l'exclure complètement de son « univers rationnel » ? La conclusion ne s'impose-t-elle pas plutôt qu'après la Logique de Hegel, le devenir est resté pour notre raison ce qu'il était avant, à savoir une pierre d'achoppement, un obstacle cju'elle cherche à écarter ou à tourner par n'importe quel moyen ?

Mais nous pouvons, à l'aide des procédés que nous avons mis en œuvre dans ce travail et grâce aux résultats qu'ils nous ont permis d'atteindre, confirmer et préciser cette analyse. Il est exact, sans doute, que nous avons, du devenir, une conception tout à fait nette. C'est en effet un phénomène qui nous est infiniment familier. Mais c'est, en même temps, un phénomène que nous ne connaissons que par l'extérieur, et dont l'essence reste pour nous énigmatique. C'est là ce que la science entière, aussi bien par son hiatoire que par son état actuel, proclame éloquemment. C'est à l'explication du devenir que tendent en premier lieu les théories scientifiques — ce qui serait proprement contradictoire, si notre raison pouvait concevoir le devenir lui-même comme conforme à ses postulats. L'apparition et la perpétuelle renaissance des théories de la préformation en biologie serait alors une énigme pure et simple et de même le prestige dont jouit, en physique, le mécanisme, dont le but véritable, Aristote nous l'a dit, est de maintenir la permanence de l'être. L'évolution de la physique au xix*" siècle offre d'ailleurs, dans cet ordre d'idées, une démonstration particulièrement précieuse, par l'historique du principe de Carnot. Le peu de compréhension auquel s'est heurté Sadi Carnot, le long oubli dans lequel renoncé est tombé après lui, la difficulté avec laquelle la science

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Ta accueilli, même après les travaux de Glausius S prouvent clairement combien il est peu conforme à cette ratio, nalité que notre esprit voudrait imposer à la nature. Et de même les efforts que la science n'a cessé d'enregistrer (et dont nous avons mentionné quelques-uns), tendant à s'affranchir de l'étreinte du principe et à revenir aux concepts de conservation, soit directement, soit par le détour du changement cyclique. Entin, voici la théorie de Boltzmann et de Maxwell (chap. VI, pp. 201 et suiv.) Si l'on a eu recours à cette laborieuse rationalisation des phénomènes du devenir, et si cet artifice, comme cela est incontestable, satisfait notre raison, c'est donc que le devenir n'était pas rationnel en lui-même.

On sait d'ailleurs que, contrairement à ce que pensait Hegel, cette première compromission est suivie, dans la science, de toute une série d'autres. En effet, chaque fois qu'il y a un irrationnel, on le reconnaît sans doute, si l'on veut s'en donner la peine, en étudiant le chapitre correspondant de la science ; on le reconnaît notamment aux efforts passionnés que l'on a faits ou que l'on fait encore pour le réduire, à la multiplicité des théories qui ont surgi ; autour de lui, à l'embarras qu'éprouvent les manuels quand il s'agit des phénomènes qui y ont trait. Tout savant compétent dans un chapitre déterminé de la science, si on l'interroge, reconnaîtra sans détours qu'il y a à l'endroit en question une difficulté ; il se peut qu'il n'ait pas conscience de sa nature permanente, qu'il croie au contraire qu'elle pourra être écartée dans l'avenir, mais il n'en niera, certes, pas l'existence. Mais cela n'empêche que, dans le chapitre suivant de la science, cet obstacle, l'obstacle du chapitre précédent, sera considéré en quelque sorte comme non-existant, la science de ce chapitre sera traitée, par implication, comme entièrement rationnelle, puisqu'elle sert à la rationalisation du chapitre suivant. C'est ainsi que la mécanique ne s'occupe en aucune façon de ce qu'il peut y avoir d'irrationnel, soit dans le raisonnement en

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