Cf. Identité et réalité, pp. 291 et suiv
général (comme la contradiction mise à nu par Hegel), soit dans la géométrie (par la limitation de l'espace à trois dimensions). C'est là affaire aux mathématiciens; pour la mécanique, l'ensemble des mathématiques est purement rationnel, et elle considère sa tâche de rationalisation comme achevée si elle a pu déduire ses phénomènes mathématiquement, les réduire^ à de la mathématique. De même en physico-chimie, au temps où tout le monde était convaincu (comme l'a dit Cuvier) que tous les phénomènes devaient se réduire à des chocs mécaniques, on n'avait pas à se préoccuper de savoir si le choc lui-même était explicable, rationnel. Et de même encore un biologiste considérerait un phénomène comme expliqué, s'il lui était possible de le réduire à de la physique et de la chimie, sans se demander si la réduction des phénomènes physiques ou chimiques eux-mêmes est possible.
Il n'est même pas exact à la lettre, qu'on le remarque bien, que la raison, ainsi que le veut Hegel, tout en dépassant l'obstacle, en le levant, le conserve véritablement, et le jeu de mots que le philosophe se permet à ce propos sur le double sens du mot aufheben (chapitre V, p. 135) porte tout à fait à faux. Sans doute, la science, dans Tacceptation la plus générale de ce terme, est^une œuvre de bonne foi — quoi qu'aient pu dire à ce sujet Gœthe et les « philosophes de la nature » dans leurs invectives passionnées contre la physique newtonienne. La science ne cherche point à escamoter l'obstacle, ni même à le dissimuler et, si nous rêve- ^ nons au chapitre correspondant, nous sommes sûrs de l'y retrouver intact. Mais il n'en est pas moins vrai que, dans le chapitre suivant, non seulement elle ne cherche pas à en garder le souvenir, mais on peut dire qu'elle fait tout pour l'oblitérer (bien entendu, en obéissant à la tendance inhérente à l'esprit humain, celle de la rationalisation progressive du réel) du fait mêma qu'elle semble implicitement, par son attitude entière, écarter l'obstacle en question, affirmer que le contenu entier du chapitre précédent était explicable et qu'il n'y avait donc là nul irrationnel.
n V a, entre cette attitude de la science et des savants,
68 l'explication globale
et celle que Hegel attribue à la raison, plus qu'une simple nuance. En effet, s'il n'avait pas été convaincu que la science conserve constamment, dans sa marche, la mémoire vivante du premier conflit de la raison avec la réalité, il aurait peut-être découvert que ce conflit est suivi de toute une série de conflits analogues.
Ainsi, on pourrait dire que ce qui distingue l'attitude de Hegel de celle de la science de nos jours, c'est que Hegel n'admettait, à l'intérieur de sa « science », qu'un irrationnel unique, le « Anderssein »,en le déclarant d'ailleurs raisonnable, alors que notre science en connaît toute une série. Mais ce serait déjà, semble-t-il, s'exprimer avec trop de précision et vouloir formuler en quelque sorte des catégories logiques en une matière qui, par son essence même, y semble radicalement réfractaire. L'irrationnel est-il un, est-il multiple? Comment le décider? Sans doute, la science, dans sa marche, le rencontre en des points fort divers, et de ce chef, on est tenté, si l'on suit cette marche, de le dénombrer en quelque sorte. Mais cela ne prouve point qu'il y ait là une multiplicité foncière. Ainsi la sensation et l'action transitive apparaissent dans la science comme des choses d'un ordre fort différent. La physique, par une sorte de question préalable, écarte la première résolument de son domaine, alors que l'action transitive fait pour ainsi dire le fin fond de la mécanique et se trouve de ce chef, en dépit de toutes les démonstrations contraires, considérée bien souvent, même de nos jours, comme explicable, voire comme expliquée. Et cependant nous n'avons qu'à imaginer que la matière non-vivante réagit, comme nous, par des sensations et des volitions, qu'en exerçant un acte du pouvoir nous nous trouvons, comme l'a dit Schopenhauer, « derrière les coulisses de la nature », pour rapprocher, identifier ces deux concepts qui nous ont paru, tout d'abord, si éloignés l'un de l'autre. On peut faire des réflexions analogues sur le concept du dwers. Appliqué à l'espace et sous sa forme la plus simple (nous avons déjà dit que Hegel le conçoit souvent ainsi), c'est le concept de la diversité de position en géométrie. Mais
peut-il y avoir diversité de position dans un espace enlièrement vide ou rempli d'un milieu universel indifférencié (te! qu3 l'éther des physiciens modernes) ? « Tant qu'on fait abstraction de la matière, dit avec beaucoup de justesse M. Bertrand Russell, une position est absolument indiscernable d'une au'.re. Pour que des relations spatiales puissent apparaître, il faut détruire l'homogénéité de l'espace vide, et c'est la matière qui doit le détruire*. » Mais on peut préciser encore davantage. H. Poincaré, en effet, a dit que nous n'aurions pas de géométrie s'il n'y avait pas de corps solides se déplaçant dans l'espace sans modification (chap. I, p. 27). Or, pour expliquer l'existence des corps solides, il nous faudra entrer dans la constitution de la matière et alors se révéleronl à nous, d'abord le donné de la grandeur absolue des atomes de M. Perrin et ensuite les anomalies auxquelles s'est heurté le Conseil de Bruxelles. Enfin, il est évident que les irrationnels de la sensation et de l'action transitive ne se manifestent qu'en tant que créateurs de la diversité dans le temps et dans l'espace; ils se rattachent donc également à ce concept du divers. Ainsi tout, dans l'irrationnel, semble s'enchaîner, et il paraît bien malaisé d'y établir des distinctions et des classifications, même éphémères (car, dans le cas le meilleur, une telle classification serait évidemment sujette à être bouleversée à tout moment par une découverte nouvelle). Disons donc simplem3nt que la science, contrairement à Hegel, prête à l'irrationnel un noml)re d'aspects indéterminé.
C'est précisément parce que, par une opération préalable, il avait dépouillé l'irrationnel (ou du moins ce qu'il en entendait inclure dans le domaine de la raison concrète) de toule la complexité qu3 comporte réellement ce
1. B. RussELL, Essais sur le fondement de la. géométrie, trad. Cadbnat, Paris, 1901, p. 97. D'Alembebt, déjà, a suivi un courant d'idées analogue en exposant dans le Discours préliminaire à l'Encyclopédie (p. v) que « l'étendue où nous ne distinguerions point de parties figurées ne serait qu'un tableau lointain et obscur, où tout nous échapperait parce qu'il nous serait impossible de rien y discerner ». Il est très curieux, par contre, de constater que Hegel a exprimé un avis contraire {Naturphilosophie, p. 47).
70 l'explication globale
concept, que Hegel a conçu l'idée de le soumettre d'emblée à cette raison. Or, c'était là tenter l'impossible. Sans doute la raison doit-elle tendre à se soumettre tout ce qui ne vient pas d'elle ; c'est sa fonction propre, puisque c'est là ce que nous appelons raisonner. Nous avons vu d'ailleurs, dans notre livre précédent, que la science explicative n'est tout entière qu'une opération poursuivie selon ce schéma. IVIais la pénétration tentée par la science est lente et graduelle. Que si, au contraire, on essaie de brusquer les choses, comme doivent le faire évidemment tous ceux qui construisent des systèmes de déduction globale, on est sûr d'aboutir à un échec. Cet échec constitue justement une démonstration qu'il n'y a pas là d'issue possible, que l'irrationnel ne se laisse pas régenter, deviner, construire totalement par déduction. Si l'on essaie de le contraindre, il se venge, en faisant dévier la déduction sur des routes qui n'ont rien de commun avec celles que suit la nature ;
et jamais, certes, il ne s'est vengé plus cruellement que
dans le cas de Hegel.