A Seth, l. c, pp
d'effort insistant. Il a annoncé avoir réussi et l'on ne saurait douter un seul instant qu'il fût sincère en le proclamant : il pouvait bien s'y tromper, puisque, on le sait, un peuple et une époque s'y sont trompés avec lui et que, d'ailleurs, la profonde sincérité de sa foi a été, de toute évidence, un des éléments les plus importants de son succès. Ce n'est pas cependant que Hegel lui-même n'ait ressenti en lui quelque chose de cet état d'esprit dont nous venons de parler et qui nous pousse à affirmer et à nier, par un seul et même mouvement pour ainsi dire, l'intelligibilité du monde. Devant l'énormité que comporte l'affirmation sans réserve, et surtout en face d'attaques d'adversaires qui avaient parfaitement mis à nu ce fin fond de sa doctrine, il lui est arrivé d'hésiter, de tergiverser, de reculer même. Ce sont là ce qu'on a appelé, d'une expression qui n'est peut-être pas même trop forte, ses palinodies. Ainsi, il proclame hautement dans la préface à sa Philosophie du droit, comme principe directeur, que ce qui existe est conforme à la vdlson, raisonnable {çerniienjtig)^ et, très logiquement, il brosse, à grands traits, dans sa Philosophie de l'histoire, un tableau de l'évolution entière de l'humanité, en s'appliquant, de toute la force de son génie, à démontrer que cette évolution est, par essence, nécessaire, que les grands hommes n'en ont été que les instruments aveugles, inconscients eux-mêmes des desseins qu'ils servaient, au point que l'on devrait pouvoir raconter l'histoire du monde sans noms propres — c'est là un des côtés de cette philosophie qui a agi le plus fortement sur les imaginations et qui a exercé la répercussion la plus forte et la plus durable '. Mais devant la vio-
1. Hegel, Werke, vol. VIII. Grundlinien der Philosophie des Rechts, éd. Gans, Berlin, 1833, p. 17. La position dominante attribuée au principe est indiquée aussi bien par la forme double sous laquelle il est exprimé. Was vernuenftig ist, das ist wirklich, und was wirklich ist, das ist vernaenftig, que par la disposition typog^raphique : il est imprimé en italiques (Sperrschrift) et disposé en alinéas, sur deux lignes au milieu de la page.
2. Hegel avait été du reste, dans cette voie encore, précédé par Schblung. « L'histoire en tant que tout est une révélation progressive et qui se dévoile graduellement. » (System des transcendentalen Idealismus, Werke, !'• série, vol. III, p. 603.)
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lence des protestations que cette affirmation souleva chez tous ceux qui étaient enclins à critiquer l'état politique et social de l'Allemagne d'alors (et l'on sait s'il était critiquable), Hegel ne manqua pas de se démentir aussitôt, en déclarant que son affirmation ne devait pas être comprise comme ayant trait à tout ce qui apparaît comme réellement existant, mais seulement à ce qui, dans ce même réel, est en lui-même raisonnable ^ — ce qui était réduire le retentissant apophtegme à une tautologie, à la fois vulgaire et prétentieuse. Et ses disciples, encore, suivent les mêmes errements quand, devant une affirmation particulièrement osée du maître, ils cherchent à faire valoir qu'elle ne doit pas être prise à la lettre, que Hegel n'a pas prétendu que tout, dans l'univers, fût déductible, qu'il a simplement affirmé qu'il y avait de la raison dans la nature ; car c'est là aussi, sinon une tautologie, du moins un truisme, puisque aucun savoir humain ne serait possible si nous voulions, par aventure, en faire abstraction \ La vérité est que si Hegel n'a pas entendu tout déduire, s'il a admis qu'il y avait, dans l'univers, du fortuit, dû au hasard et à l'impuissance de la nature, il a cependant parfaitement cru pouvoir déduire tout ce qu'il y avait en elle de véritablement essentiel. C'est là, encore un coup, ce qui fait sa force. Et il ne faut point s'étonner de constater que le charme, partiellement, continue à opérer, que les esprits les plus distingués sont séduits par cette perspective d'une solution — quelque lointaine et obscure qu'elle soit et si rébarbatives qu'en apparaissent les voies d'accès — qui promet au moins de pénétrer dans l'essence des choses, en identifiant enfin l'Etre et le Connaître. Mais, on n'en saurait douter, la promesse est fallacieuse.