‹ De l'explication dans les sciences (volume 2)Chapitre 36 sur 153 · Cf. Encyclopaedie, Logik,p · texte numérisé non relu

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2. On peut dire qu'autour de ce fameux apophtegme du réel et du raisonnable, la polémique n'a pour ainsi dire jamais cessé. Gans, dans sa préface à la Philosophie des Rechts, se donne beaucoup de mal pour le réduire k une tautologie (/. c, pp. x et suiv.) et Jaurès encore cherche à le défendre ou, du moins, à l'expliquer {De primis socialismi ffermanici lineamentis apiid Lutherum, Kanl, Fichte et Her/el, Toulouse, 1891, p. 80), alors que, tout récemment, P. Roques le déclare entièrement tautologique {Hege , sa vie et ses oeuvres, Paris, 1912, p. 230).

Nulle philosophie ne saurait accomplie cette tâche, par essence impossible, et Hegel ne l'a donc pas accomplie davantage. Toutefois, son mérite est grand d'avoir poussé si loin ei d'un effort si franc, dans cette voie que l'esprit humain a constamment devant les veux, voie à la fois largement ouverte et verrouillée d'huis infranchissables. Tous ceux qui tenteront de pénétrer ces problèmes éternels tireront certainement, de sa tentative, des enseignements d'un prix inestimable.

Cependant les constatations que nous venons de faire font surgir, semble-t-il, une difficulté d'un ordre particulier. S'il est vrai que Hegel n'a fait que suivre jusqu'au bout une aspiration éternelle de l'esprit humain et que le problème auquel il s'est attaqué est celui auquel la philosophie idéaliste en particulier se heurte immanquablement quand elle cnlend englober dans ses déductions la nature, comment se fait-il que la réfutation, la démonstration aussi claire qu'incontestable de l'impossibilité inhérente, du caractère foncièrement chimérique de l'entreprise entière, soit venue précisément de Schelling ? Car la doctrine de Seheiling, on n'en saurait douter, était au fond tout aussi idéaliste que celle de Hegel et, qui plus est, l'aftirmition de la rationalité de la nature constituait une de ses bases les plus essentielles et, pour tout dire, son véritable pomt de départ. Schelling est parti de P'ichte, dont il a éié, comme on sait, le disciple à ses commencements et dont, tout d'abord, il adoptait la philosophie, ne se proposant, ostensiblement, que de la compléter sur un point imporiant, à savoir en ce qui concerne la théorie de la nature ^ En effet, Fichte, parti à son tour de Kant,

1. Schelling a été accusé par ses adversaires d'avoir, à ses débuts, plagié Fichte, mais Fichte lui-même paraît n'avoir jamais porté cette accusation (K. Fischer, /. c, vol. Vil, p. 143). La philosophie de la nature de Schelling paraît à tel point un complément indiqué de la philosophie de Fichte que K. Fischer a pu dire que ce dernier avait « passé à côté de la solution •> de ce problème {ih..p. 5).— M. Xavier Léon, dans son beau travail intitulé Fichte contre Schelling (Revue de métaphysique, novembre 1904), a suivi le dilTérend entre les deux philosophes dans toutes ses phases et éclairci bien des points que les biographes allemands avaient laissés dans l'ombre. On y voit notamment avec quel soin, à partir de ISOl, Fichte s'applique à réfuter son

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avait, par décret pour ainsi dire, supprimé la choseen-soi kantienne ; pour lui le moi se pose à lui-môme le non-moi. De ce chef, la nature (comme l'expose Schelling dans l'écrit où il se sépare définitivement de son maître) devient pour Fichte une simple limite, en somme quelque chose sans contenu réel, c'est-à-dire quelque chose de proprement inexistant '.

Schelling, en premier lieu, voulut montrer comment le moi, c'est-à-dire sa raison, se manifeste dans la nature, ce qui pouvait en effet passer pour une simple extension du système fichtéen (Fichte lui-même semble l'avoir d'abord compris ainsi). Mais aussitôt le disciple s'émancipa ; il prétendit en effet que cette « philosophie de la nature » qu'il instituait servît de véritable base à la philosophie en général, que la philosophie, après être « descendue dans les profondeurs de la nature, s'élevât aux hauteurs de l'esprit », c'est-à-dire qu'elle construisît en somme le système tout entier à l'aide des conceptions que la philosophie de la nature lui aurait fournies. De ce chef, celle-ci assumait dans le système une place tout à fait prépondérante, ce qui explique qu'on ait parfois décoré le système tout entier de ce nom de N atur philosophie ; Schelling luimême, vers la fin de sa vie, tout en protestant que c'était

jeune rival. Il le combat encore dans la dernière de ses œuvres importantes, parue un an à peine avant sa mort, la Théorie de l'Etat {l. c.,pp. 974,976). — M. Bréhier a attiré l'attention sur les doute que Metzger a exprimés au sujet de l'influence prépondérante de Fichte, et l'on peut bien admettre que le jeune Schelling avait pénétré la philosophie de son aîné moins qu'il ne se l'imaginait lui-même. Cependant M. Bréhier lui-même fait à maintes reprises ressortir la connexité entre les conceptions des deux philosophes (Schelling, Paris, 1912, pp. 4, 8, 14, 234).

1. Schelling, Darlegung des wahren Verhaeltnisses, etc., Werke, 1" série, vol. vil, pp. 10 et suiv. — On ne peut pas dire que Schelling soit, en cette matière, proprement injuste pour Fichte. Ainsi M. Xavier Léon, dont l'autorité est grande dans tout ce qui a trait à la doctrine de ce philosophe, précise comme suit le rapport entre ses opinions et celles de Schiller : « Pour Schiller, Ja nature conserve 'une réalité en dehors de l'esprit ; elle a encore une existence en soi; pour Fichte, la nature est tout entière l'œuvre inconsciente de l'esprit ; elle est la limite que l'esprit s'oppose pour se déterminer en se réfléchissant ; elle est l'instrument qu'il se crée pour sa propre réalisation. » (Etudes sur Schiller. Schiller et Fichte, Bibliothèque de philologie et de littérature modernes, Paris, 1905, p. 48.)

là une simple denominatio a potiori, n'a pas l'air de trouver cette appellation entièrement impropre \

Ainsi Schelling, de toute évidence, se trouvait engagé dans une entreprise très analogue à celle de Hegel. Et l'on comprend on ne peut mieux qu'un esprit de cette valeur, une fois sa décision prise de combattre le mouvement qu'il avait tant contribué à créer lui-même, lui ait aussitôt porté des coups mortels, en mettant à nu, avec une maîtrise incomparable et implacable, ce qui faisait la faiblesse inhérente de la position. Mais, ceci dit, on n'en est que plus surpris qu'il se soit décidé à prendre une telle attitude. Se peut-il qu'il ait pu s'illusionner sur la véritable portée de ses attaques, qu'il ait pu ne pas comprendre que ce qu'il cherchait à miner ou plutôt à ruiner de fond en comble, c'étaient les bases mêmes de cette conception idéaliste de la nature dont il était un des protagonistes ? Pour répondre à cette question, il nous faut examiner d'un peu plus près la véritable position de Schelling à l'égard de cette « philosophie de la nature » et considérer notamment en quoi elle se distinguait de celle de Hegel. C'est une étude qui, croyons-nous, aidera le lecteur à mieux pénétrer l'essence de la doctrine de la nature hégélienne, en lui permettant de se rendre compte, dans une certaine mesure, des antécédents spirituels de cette philosophie et du milieu où elle s'est développée.

Schelling, dans les écrits mêmes où il attaque son rival, a pris soin de nous apprendre, au moins partiellement, pourquoi (à son avis du moins) les arguments qu'il avait mis en avant ne pouvaient rien contre sa philosophie à lui, c'est-à-dire, en d'autres termes, en quoi sa position différait de celle de Hegel.

1. ScHBLLiNG, Zur Geschichte der neueren Philosophie, Werke, V série, vol. X, pp. 107 et suiv. — Il aurait eu d'ailleurs mauvaise grâce de protester trop vivement, car, dans une de ses premières œuvres, les Ideen zu einer Philosophie der Natur (parues en 1797), il avait proclamé que sa philosophie n'était « rien autre qu'une science de la nature » (p. 6). — Son disciple Spbf- FENS déclare de même : « La philosophie de la nature n'est pas une partie de la philosophie, elle est elle-même la philosophie entière, sous l'unique réserve delà puissance (c'est-à-dire de la détermination) de la forme. » {Grundzuege der philosophischen Xaturwissenschaft, Berlin, 1806, p. 16.)

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Une observation sur laquelle Schelling insiste beaucoup (et à juste titre du reste), c'est celle qu'on ne peut manquer de faire pour ainsi dire au premier coup d'œil en examinant simplement l'ordre hiérarchique des matières tel que l'exprime la disposition extérieure des deux systèmes : en passant du premier au second, Xdi philosophie de la nature change complètement de position. Chez Schelling, elle est placée tout au début ; l'esprit, nous venons de le voir, dès qu'il aborde le domaine philosophique, doit entrer, de plein pied, dans l'examen des phénomènes que présente la nature, afin d'y chercher les matériaux de toute construction ultérieure. Chez Hegel, au contraire, la pénétration s'opère par une sorte de psychologie transcendante, la « Phénoménologie de l'esprit » ou bien, selon sa conception postérieure (car il semble bien avoir changé d'avis à cet égard), par la logique elle-même. En tout cas, la philosophie de la nature ne vient se placer, chez lui, qu'après la logique, comme une explication ou une émanation de celle-ci, sur le même rang que la philosophie de V esprit.

Ainsi, comme Schelling le fait ressortir lui-même en s'appliquant à préciser les divergences entre sa philosophie et celle de son rival, dans son système à lui, l'esprit, « en partant du sujet abstrait, du sujet dans son abstraction », entre, « dès le premier pas, dans la nature, et il n'y a donc pas besoin d'une explication ultérieure en vue de la transition du logique au réel »,de telle sorte que la théorie « s'occupe du pur comment des choses, sans se prononcer sur leur existence réelle * » ou que plutôt, ainsi que Schelling l'explique dans la même œuvre, cette existence est considérée comme due au hasard. « he primum existens, comme

1. Schelling, Zur Geschichle, Werke, 1'" série, vol. X, pp. 146 et suiv. L'expression que nous traduisons par « le pur comment des choses » est « das reine Was der Dinge ». — Cf. Philosophie der Offenbarunff, ib., 2" série, vol . m, p. 5S : « Que quelque chose, même s'il s'agit d'une chose que la raison a saisi, est, c'est-à-dire que cela existe, la sensation {der Sinn) seule peut l'enseigner. » Il marque d'ailleurs, dans la suite de ce passage, qu'il entend, par là, s'opposer à Hegel. — Cf. aussi i/). , pp. 63, 127,163, 171. — C'est la distinction entre l'essence et l'existence, laquelle, bien entendu, ne date pas de Schelling ; cf. par exemple Leibniz, Opuscules et fragments inédits, éd. Couturat, Paris, 1903, p. 9.

je l'ai appelé, est le forluit primitif (le hasard en tant que premier). Toute cette construction commence par le surgissement du forluit primitif — lequel est dissemblable à lui-même, — elle débute par une dissonance et elle doit sans doute débuter ainsi », ce qui fait que « pour le concept de matière on ne doit d'abord penser à rien de plus qu'à quelque chose, en général, qui n'est plus un rien, c'està-dire n'est plus liberté pure ^ ». En d'autres termes, l'existant, le matériel, doit être en premier lieu considéré comme donné — ce qui dispense en efPet de la déduire en partant, comme l'a fait Hegel, de notions purement rationnelles ou raisonnables.

Dans ce donné, c'est-à-dirè dans l'ensemble de la réalité, la philosophie de la nature recherche ce qui est conforme à la raison. C'est une lâche qu'indique son nom même, mais on ne peut pas dire que ce soit sa marque distinclive, car c'est à quoi tend également la science théorique. Schelling lui-même est parfaitement conscient de cette similitude. Dans une de ses premières œuvres déjà, les Idées pour une philosophie de la nature, il fait ressortir l'analogie que présente le système d'explications de sa philosophie avec celui qu'offre la physique mécaniste en général et celui de Le Sage et de Prévôt en particulier '. Tout en déclarant que cette théorie « n'est, comme toutes les théories atomistiques, qu'un tissu de fictions empiriques et de suppositions arbitraires ^ », il la traite cependant avec une faveur marquée. Il oppose la pureté de ce système au mélange impur que présentent en général les ihéories physiques. Les physiciens auraient dii s'appliquer à perfectionner cette théorie, laquelle ne cède le pas qu'à des « considérations supérieures ».L'alomistique, d'ailleurs, est « le seul système logique de la science empirique ' ».

1. L. c, p. 104. L'original a « Bas erste Zufaellige {l'rzufall) ».

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